Le service royal

33ème dimanche C (2016)
(Luc, 23, 35–43)

Le ser­vice royal

Nous avons sui­vi le Christ tout au long de sa vie par­mi nous, et, au der­nier dimanche de cette année litur­gique, la célé­bra­tion du Christ Roi de l’univers en est comme le cou­ron­ne­ment. La litur­gie a éla­bo­ré une grande doxo­lo­gie en l’honneur du Seigneur de l’univers et du temps. Et nous prions, dès l’oraison d’ouverture, pour que « toute la créa­tion recon­naisse sa puis­sance et le glo­ri­fie sans cesse ». Car, comme l’exprimera la pré­face à la prière eucha­ris­tique de ce jour, son règne est « un règne sans limite et sans fin, règne de vie et de véri­té, règne de grâce et de sain­te­té, règne de jus­tice, d’amour et de paix ».Le pas­sage de l’épitre aux Colossiens qui a été choi­si est une invi­ta­tion à « rendre grâce à Dieu le Père qui nous a pla­cés dans le Royaume de son Fils bien‐aimé en qui tout fut crée, dans le ciel et sur la terre » car il « a en tout la pri­mau­té, en lui habite toute la plé­ni­tude ».
Mais quand, ensuite, nous enten­dons l’évangile, le ton change tout à fait. C’est le Christ aban­don­né de tous, mis en croix comme un mal­fai­teur qui y est évo­qué. Pourquoi ce choix contras­té ? Simplement parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Il n’y a pas d’évangile qui parle de la royau­té du Christ, sinon par déri­sion, ou de façon naïve, comme le bon lar­ron. Non, le royaume du Christ « n’est pas de ce monde ».
Mes frères, mes sœurs, ce contraste est même, me semble‐t‐il, le mes­sage le plus impor­tant de cette célé­bra­tion. En effet, nous voyons par­tout dans les évan­giles que Jésus évite sys­té­ma­ti­que­ment qu’on le prenne pour un sei­gneur, un maître ou un roi. Après la mul­ti­pli­ca­tion des pains, l’évangéliste Jean pré­cise : « Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se reti­ra à nou­veau, seul, dans la mon­tagne » (Jn 6, 15). La veille de sa pas­sion, il a vou­lu lais­ser en guise de tes­ta­ment à ses dis­ciples deux gestes essen­tiels : le lave­ment des pieds et la par­tage du pain. Il s’est expli­qué : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aus­si vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 13,14). Par toute sa vie il a attes­té que la seule auto­ri­té véri­table était celle que lui confé­rait le don de lui‐même. « Les rois des nations agissent avec elles en sei­gneurs… Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand par­mi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui com­mande la place de celui qui sert. (…) Quant à moi, je suis par­mi vous comme celui qui sert. » (Luc 22, 24–17) S’il y un ensei­gne­ment qui est clair dans les évan­giles, c’est bien celui‐là !
Mais la célé­bra­tion d’aujourd’hui nous aide beau­coup à bien entendre cet appel en asso­ciant royau­té et ser­vice, deux réa­li­tés contras­tées qui semblent même s’exclure : un roi, aux yeux des gens, est pré­ci­sé­ment celui qui est ser­vi, et un ser­vi­teur n’est évi­dem­ment pas roi ! Cependant, en nous pro­po­sant cet évan­gile du Christ en croix pour célé­brer le Christ roi, la litur­gie illustre et révèle ce qu’est fon­da­men­ta­le­ment ce ser­vice que Jésus nous demande à tra­vers toutes ses paroles et par toute sa vie. D’ailleurs, vous avez noté qu’il n’y est plus ques­tion de ser­vice, mais bien plu­tôt d’une vie offerte en sacri­fice. De même, comme je l’ai rap­pe­lé, à la veille de la pas­sion, en plus du geste du lave­ment des pieds, Jésus à offert le pain rom­pu, comme sa vie don­née, et le vin par­ta­gé comme son sang ver­sé. Si donc le ser­vice est le signe le plus évident de la vie selon l’Évangile, le don de sa vie, offerte en sacri­fice, en est le cœur. C’est jusque là que la litur­gie veut nous conduire.
Non seule­ment Jésus refuse la royau­té et lui oppose le ser­vice, mais il nous invite à un ser­vice qui soit un don incon­di­tion­nel, un ‘sacri­fice’. Le mot ‘sacri­fice’ nous met mal à l’aise, parce qu’on en a abu­sé. Quand j’étais enfant, on me deman­dait sou­vent de « faire un petit sacri­fice ». Mais il ne fau­drait pas pour autant éva­cuer ce mot et cette exi­gence. Jésus a don­né sa vie en sacri­fice, en ran­çon pour la mul­ti­tude. Et, dans notre contexte limi­té, dans notre humble exis­tence quo­ti­dienne, il n’en demande pas moins. Il ne suf­fit pas de ‘prê­ter’ quelques ser­vices, en évi­tant de perdre trop de temps ou même quel­que­fois de perdre la face. Un tel ser­vice par­ci­mo­nieu­se­ment négo­cié n’est en fait qu’une pres­ta­tion de fonc­tion­naire (par ailleurs tout à fait res­pec­table dans le contexte de ‘ser­vices après vente’ ou de ‘ser­vice mini­mum’ assu­ré par cer­tains orga­nismes). Mais dans un contexte évan­gé­lique, le ser­vice est tou­jours don­né, sans retour, à corps per­du, et avec joie. Ce qui rend le ser­vice ‘royal’, c’est pré­ci­sé­ment qu’il est don­né somp­tueu­se­ment, sans comp­ter. En nous deman­dant d’être les ser­vi­teurs de nos frères, le Christ ne nous invite donc pas à la ser­vi­li­té, mais il nous fait com­prendre, au contraire, que seul le ser­vice ano­blit. Les autres noblesses et royau­tés ne sont que des illu­sions, sinon des usur­pa­tions, quand elles ne sont pas vrai­ment au ser­vice des autres. Car la seule source d’une vraie auto­ri­té est une vie don­née. Le vrai ber­ger est celui qui donne sa vie pour ses bre­bis.
Nous savons enfin que ce don s’adresse effec­ti­ve­ment à Dieu. Il est signi­fi­ca­tif qu’en hébreux un même mot abad, signi­fie à la fois ser­vir et ado­rer : Nous chan­tons : « Servez le Seigneur dans l’allégresse » (Ps.99) Et dans la tra­di­tion monas­tique, saint Benoît pro­pose d’ouvrir « une école du ser­vice du Seigneur ». Dans cet esprit, chaque acti­vi­té dans le monas­tère, ̶ et pour­quoi pas ailleurs ? ̶ chaque moment, ̶ et pas seule­ment les Offices à la cha­pelle, ̶ chaque démarche peut être un geste d’adoration du Seigneur. Ce sou­ci de ser­vice vrai­ment royal peut alors habi­ter et trans­for­mer toute la vie. Aussi quand un moine ren­contre un hôte, un visi­teur, la Règle demande même « de se pros­ter­ner au sol de tout son corps devant lui, pour ado­rer en lui le Christ qu’il reçoit » (RB 53) Ne devrions‐nous pas gar­der cette scène à l’horizon de toutes nos ren­contres ?
Oui, mes frères, mes sœurs, quand nous lais­sons l’Évangile peu à peu prendre toute sa place, quand nous lais­sons, avec confiance, l’Esprit du Christ nous ins­pi­rer, nous com­pre­nons ce ver­set du psaume 62, adres­sé au Seigneur que le Père Jean‐Yves aimait répé­ter et qui réca­pi­tule toute sa vie :

« Ton amour vaut mieux que la vie ! »

Fr . Pierre

Image : Le lave­ment des pieds
Giotto , 1303–1306
Fresque 200 x 185
Eglise de l’Arena à Padoue

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