Epiphanie Dimanche 8/01/2017

T out va vers Jérusalem : les cha­meaux de Madiane et d’Epha et les beaux mages venus d’Orient. On peut trou­ver que c’est un peu trop cen­tri­pète au moment où nous vou­lons plu­tôt sor­tir vers les péri­phé­ries. Mais on ne peut pas faire l’impasse sur Jérusalem : c’est là que se croisent ceux qui cherchent en sui­vant leur étoile et ceux qui ont le Livre, qui trouvent tout de suite la bonne page, mais qui ne bougent pas. Quelle éton­nante his­toire si bien construite par Matthieu.

Les mages sont des savants perses éta­blis à Babylone, à la fois phi­lo­sophes et astro­nomes. Et leur étoile n’est pas seule­ment magique, un adjec­tif qui tombe pour­tant bien puisque magique vient de mage. Benoît XVI a écrit : « La grande conjonc­tion de Jupiter et de Saturne dans le signe zodia­cal des pois­sons en 6–7 avant Jésus‐Christ semble être un fait véri­fié. Elle pou­vait orien­ter des astro­nomes du milieu cultu­rel baby­lo­nien et perse vers le pays de Juda, vers un « roi des juifs ». Le lec­teur de Matthieu sait aus­si que ce titre de « roi des juifs » sera écrit sur la Croix.

Les mages doivent donc pas­ser par le Livre, et par ceux qui le détiennent et savent l’ouvrir. Mais aus­si­tôt après, ils retrouvent leur étoile et c’est elle qui les conduit à l’enfant. Il leur fal­lait ce signe, leur signe à eux concor­dant avec celui des autres. N’est-ce pas la conscience de cha­cun, croi­sant le Livre et ses inter­prètes, qui peut conduire tous ceux qui cherchent. Le monde est plein de mages, et plein d’étoiles.

Nous, nous avons le Livre. Nous l’ouvrons chaque jour. Et cha­cun a aus­si son étoile qui le guide, sa propre saga­ci­té et son atten­tion à tous les signes venant des autres et des évé­ne­ments. Nous disons bien, après Jésus, qu’il faut dis­cer­ner les signes des temps, mais c’est un dis­cer­ne­ment très sub­til avec tou­jours un risque d’erreur. Nous avons la res­pon­sa­bi­li­té de nos inter­pré­ta­tions, de notre her­mé­neu­tique : nos inter­pré­ta­tions du Livre qui sont bien dif­fé­rentes, comme le montrent les dif­fé­rences de nos homé­lies ; et nos inter­pré­ta­tions des évé­ne­ments du monde dont les dif­fé­rences animent nos conver­sa­tions.

Qu’est-ce alors pour nous que l’Épiphanie, la mani­fes­ta­tion ? Qu’est-ce qui se mani­feste à nous, ou qui est mani­feste pour nous ? Je me risque à dire que c’est la manière dont la foi oriente nos vies, nous conduit à nous poser les bonnes ques­tions et à cher­cher les bonnes réponses. Et donc la mani­fes­ta­tion, l’épiphanie, n’est pas un éblouis­se­ment. C’est une mise en recherche, une mise en route à la suite des mages. Ces hommes ont dû quit­ter leur pays pour aller ques­tion­ner un autre peuple, une autre culture, un livre qu’ils ne connais­saient pas. C’est bien ce à quoi nous sommes conviés aujourd’hui et qui est pas­sion­nant : la ren­contre et le dia­logue avec d’autres reli­gions, d’autres croyances, ou des incroyances.

L’Épiphanie est la fête des peuples, de la diver­si­té des peuples de la terre. Nous les pré­sen­tons à Dieu dans notre prière, en sachant bien que son regard pater­nel est posé sur cha­cun d’eux, qu’il les tient tous dans ses mains même s’ils ne le savent pas. Puisque les mages venaient d’Orient, tour­nons nos regards et nos cœurs vers l’Asie. L’évangile n’y a jamais péné­tré faci­le­ment. Dès le livre des Actes, quand Paul veut aller vers l’Asie, l’Esprit Saint lui barre la route. Et quand Matteo Ricci y est allé pour por­ter l’évangile, il a vite com­pris qu’il fal­lait décou­vrir et rece­voir les riches tra­di­tions de ces peuples. Et c’est bien ce que l’évangile nous pro­pose et qu’il nous per­met encore aujourd’hui. Il est tout de même remar­quable que de toutes les reli­gions, le chris­tia­nisme est celle qui recherche le plus la ren­contre et le dia­logue. Ce ne fut pas tou­jours le cas. Nos anciennes mis­sions ont sou­vent cher­ché à évan­gé­li­ser au bull­do­zer, au mépris des croyances et des rituels qu’elles ren­con­traient. J’ai eu per­son­nel­le­ment la chance, en Afrique de l’Ouest, d’être confron­té aux reli­gions tra­di­tion­nelles et à l’Islam qui résistent encore aujourd’hui. La mis­sion a dû pas­ser par la décou­verte et l’étude des tra­di­tions et des cou­tumes. Quand j’allais célé­brer l’eucharistie pour une poi­gnée de fidèles dans un vil­lage baou­lé, je devais d’abord obser­ver les rites de visite avec les chefs cou­tu­miers. Il nous faut faire atten­tion aujourd’hui à ce qui se vit et se dit autour de nous, à ne pas tour­ner en rond dans notre bou­tique, à être vite satis­faits d’offrir nos pro­po­si­tions qui nous dis­pensent d’aller voir ailleurs ce qui se cherche et se vit.

Mais vous y êtes tous, ailleurs, par­tout où vous vivez. Nous n’avons plus à par­tir très loin, comme plu­sieurs d’entre nous l’ont fait. Notre pays est une terre de mis­sion. Beaucoup de nos conci­toyens vivent sans reli­gion et n’en res­sentent aucu­ne­ment le manque. Ils sont même par­fois très rétifs à en entendre par­ler, ce qui ne les empêche nul­le­ment d’avoir de belles convic­tions. Nous sommes dans une socié­té et dans un temps qui nous inclinent à l’humilité et à une dou­ceur patiente, mais qui nous per­mettent aus­si de témoi­gner clai­re­ment de notre foi. Des hommes poli­tiques savent encore le faire sans ambages. On ne peut pas lais­ser toute la place aux agnos­ti­cismes et aux scep­ti­cismes à la mode. Saint Pierre deman­dait d’être tou­jours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en nous, mais avec dou­ceur et res­pect, en pos­ses­sion d’une bonne conscience (I Pi 3, 15–16). Nous pou­vons aller par­tout où la vie nous conduit en chan­ton­nant dou­ce­ment la petite musique de l’évangile. La mélo­die en res­te­ra dans quelques oreilles.

Soyons donc nous‐mêmes de beaux mages, le regard tour­né vers le texte pro­phé­tique « comme une lampe qui brille dans un lieu obs­cur, dit encore Pierre, jusqu’à ce que l’astre du matin se lève en nos cœurs » (II Pi 1, 19)

Et recon­nais­sons vite les mages qui nous viennent de par­tout et qui attendent que nous leur ouvrions le Livre pour mieux suivre leur étoile.

fr. Bernard

Jérôme Bosch, Epiphanie, Prado, Madrid

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