La dragueuse de Sykar… 19/03/2017

Homélie du 3è dimanche de Carême

La dra­gueuse de Sykar…

Tout sim­ple­ment ce matin, je vous pro­pose de regar­der encore cette scène de l’évangile. Et d’y entrer autant que nous le pou­vons.
D’un côté il y a un homme, Jésus. « Fatigué par la route », écrit St Jean, mais il n’y a sûre­ment pas que cela. On devine, en lisant entre les lignes, que sa mis­sion n’est pas facile, qu’il se heurte à des cœurs qui res­tent fer­més… Il vou­drait bien révé­ler aux enfants d’Israël la ten­dresse du Père, mais ils ne s’y ouvrent pas…
Cet homme est tour­né vers l’avenir. Il croit en la bon­té de l’homme.

De l’autre côté, il y a une femme. Une femme, disons‐le, pas très « nette ». Une vie pas très facile, sans doute, mar­quée par des bles­sures mul­tiples. Elle a eu 5 maris : elle est main­te­nant avec un sixième homme. Apparemment, elle n’a pas encore trou­vé avec lui son bon­heur puisqu’elle dit à Jésus qu’elle n’a pas de mari…
Si Jésus est tour­né vers l’avenir, elle est pri­son­nière de son pas­sé, séques­trée dans sa mau­vaise répu­ta­tion de « femme à hommes ». Lorsque cette femme avance, c’est pous­sée par les échecs de son pas­sé.

Entre elle et lui, il y a un puits.
Le puits, dans la Bible, c’est le lieu des ren­contres amou­reuses. C’est là que les jeunes gens ren­contrent les jeunes filles, et que se nouent les his­toires de cœur. Souvenez‐vous que Moïse a ren­con­tré sa femme au bord d’un puits, Jacob aus­si : elle le sait bien, cette femme ! Le puits, dans ce monde là, c’est le lieu de la vie, du quo­ti­dien, le pas­sage obli­gé pour celui qui veut sur­vivre.

A Sykar, Cette femme est « chez elle », en posi­tion de force. Le puits, elle le connaît. C’est un lieu fami­lier, un héri­tage humain, social et reli­gieux : c’est le puits de Jacob où ses pères ont bu avec leurs trou­peaux. A Sykar, Jésus est étran­ger, fati­gué : un voya­geur en quête.

Nous avons enten­du ce matin d’Anne-Marie et de Benoit deux inter­pré­ta­tions de ce récit. J’en risque une troi­sième. Il y a dans ce texte quelque chose d’infiniment char­nel, d’infiniment humain…

Imaginez cette femme dans sa mai­son. On ne peut pas dire qu’elle soit plei­ne­ment heu­reuse. Elle est en manque. De sa fenêtre, elle a entra­per­çu un petit groupe d’étrangers tra­ver­sant le vil­lage. Elle ne les connaît pas. Mais les hommes, ça l’attire…
Elle a bien vu que l’un d’entre eux s’est assis à la mar­gelle du puits. Et qu’il s’est endor­mi. Elle a bien vu que les autres s’en allaient faire les courses au Delhaize [1] du vil­lage…
C’est une curieuse, cette femme. Elle a envie de voir d’un peu plus près cet étran­ger qui dort : on ne sait jamais… Alors elle prend sa cruche, et elle se met en route pour aller « cher­cher de l’eau »… Vous y croyez, vous ?
Vous savez l’heure qu’il est ? Avez‐vous déjà vu çà, aller cher­cher de l’eau à midi, à l’heure la plus chaude ? Elle rêve peut‐être de lui comme d’un autre homme pos­sible…
Oh, je ne la juge pas en disant ça : c’est tel­le­ment humain. Car j’ai pour elle un infi­ni res­pect : on lui res­semble tant…
Regardez‐la, cette femme. Elle s’approche du puits, avec un air de ne pas y tou­cher, elle fait un peu de bruit, elle chan­tonne peut‐être. Et Jésus se réveille : c’est tout ce qu’elle atten­dait.

Un cha­pitre plus haut, dans l’évangile, on dit qu’ « il savait, lui, ce qu’il y a dans l’homme ». Il n’est pas sot, Jésus : il devine bien ce qu’il y a dans le cœur de cette femme.
La suite est bou­le­ver­sante : regar­dez ce qui se passe ! Jésus va prendre les devants : « Femme, donne‐moi à boire ».
Quand nous lisons cela, cela ne nous fait pas grand chose… mais en se posi­tion­nant ain­si il trans­gresse infi­ni­ment les habi­tudes. « Cela ne se fait pas, Mesdames et mes­sieurs ! »…

« Donne‐moi à boire ! »
Regardez là, c’est presque drôle : elle fait l’effarouchée, la coquette. Elle minaude : « com­ment, toi ? »…
En fait, elle n’attendait que cela !…

Quelle belle allure il a, ce Seigneur qui prend l’autre là où il en est.
Quelle belle allure il a, ce Seigneur qui se défait des conven­tions pour ren­con­trer l’autre dans sa fra­gi­li­té.
Il entre dans le « jeu » de cette femme et à par­tir de là, il la conduit à faire la véri­té.
Françoise Dolto a écrit de très beaux com­men­taires de l’évangile. Elle dit quelque part que « même les exer­cices spi­ri­tuels, les études théo­lo­giques, les cri­tiques d’exégèse ne peuvent don­ner l’eau vive. Il n’y a que l’expérience d’un manque dans une ren­contre qui peut nous ouvrir à Dieu et nous mettre en recherche conti­nuelle [2]« .

On ne sait pas grand chose de cette femme de Samarie : on sait seule­ment qu’elle est en manque. Et que son manque d’homme n’est que le symp­tôme d’un manque plus essen­tiel, celui d’une vie heu­reuse. Sa soif n’est pas com­blée. Et elle se joue un per­son­nage de femme facile.

Le dia­logue va se pour­suivre entre elle et lui. Ils vont entrer en réso­nance.
« Là, tu parles vrai », lui dira Jésus quand elle lui par­le­ra de sa fra­gi­li­té, de sa soif d’amour, de sa quête de bon­heur. « Tu es capable de véri­té »…

Sur le bord d’un bord du puits, au lieu dit de la vie ordi­naire, ce midi là, elle ren­contre pour la pre­mière fois quelqu’un qui va la faire exis­ter comme per­sonne n’a su le faire encore. Au fil de la conver­sa­tion, elle découvre Jésus comme quelqu’un qui lui apporte – comme jamais – une digni­té qu’elle ne soup­çon­nait pas, un sens de vivre qu’elle igno­rait, et de l’autonomie et de la liber­té. Une « eau vive », quoi…

Ce midi là, elle passe de la reli­gion à la foi vive. Sa reli­gion, c’était le culte sama­ri­tain dans lequel elle avait été éle­vée, qu’elle n’avait pas choi­si, même si elle y atta­chait une cer­taine impor­tante : « Nos pères ont ado­ré sur cette mon­tagne », se disait‐elle : il faut conti­nuer. Sa foi sera désor­mais un « oui libre » à ce Jésus de Nazareth qui la fait exis­ter. Au point d’aller, elle une femme, en par­ler au gens de son vil­lage…
Elle est magni­fique, cette ren­contre : Jésus ne capte pas cette femme, il ne la séduit pas. Il ne cherche pas à mettre la main sur elle. Il l’entraine seule­ment au delà du bouillon­ne­ment de son corps et des remous de ses fan­tasmes. Il devient pour elle une source, une eau fraîche pour une vie sans fin…

Ce matin, les amis, nous sommes assis ensemble sur la mar­gelle d’un puits.
Nous avons un peu d’avance, il n’est pas tout à fait midi. Mais Lui est déjà là.
Je ne sais pas dans quel état vous vous trou­vez, mais je sais qu’il ne se pas­se­ra rien dans cette eucha­ris­tie si nous ne sommes pas, les uns et les autres, en manque, comme l’était cette femme.
« Le manque, cette sorte de béance dans l’expérience de nous‐mêmes : un éprou­vé d’angoisse exis­ten­tielle. Nous ne savons ni le cer­ner ni le son­der mais nous savons confu­sé­ment qu’il est là, au moins par tout ce que nous met­tons en œuvre pour le fuir, l’ignorer, le réduire à néant. Lorsque ce manque n’est pas étouf­fé, il nous rend à nous‐mêmes, nous ouvre à l’être de chaque chose et nous donne la liber­té à laquelle nous sommes tous appe­lés » [3].
Il ne se pas­se­ra rien ici si nous n’avons pas en nous la conscience vive de notre fra­gi­li­té et l’impatience de vivre une vie plus intense. Si nous n’avons pas une folle envie d’eau fraiche, l’eucharistie nous sem­ble­ra ras­sie. Et nous nous ennuie­rons…
Assis sur la mar­gelle du puits de la Parole et de l’eucharistie, il faut que nous enten­dions le Christ nous poser cette ques­tion : « Veux‐tu vivre avec moi ? Veux‐tu être mon ami ? »
Si nous ne lais­sons pas réson­ner en nous cette ques­tion de Jésus, notre foi ne sera jamais une source vive, mais une mare stag­nante peu­plée par des mous­tiques qui nous gâche­ront la vie.

Allez, une der­nière chose. Et pas des moindres…
Jésus est avec cette femme. Il vient de se pas­ser entre eux quelque chose de l’ordre de la vie. Fécondité de l’amour : ils ont besoin l’un de l’autre. Les dis­ciples rentrent de chez Delhaize avec leurs paniers pleins : ils ont pen­sé à tout, les braves, ils n’ont rien oublié. Ils ont ache­té tout ce qu’il fal­lait, mais au fond ils n’ont vrai­ment rien vu. Cette ren­contre de leur ami avec la femme de Sykar va les lais­ser de marbre. Il va fal­loir qu’encore une fois, il les réveille en leur disant : « J’ai une autre nour­ri­ture ! »
Nous fai­sons les courses, nous sommes pris par nos petites ques­tions, nos petites habi­tudes, et le train train de nos vies : « Je n’ai pas faim de ça », répond Jésus.
Il fau­drait qu’il nous apprenne, le Christ, à voir qu’autour de nous des gens cherchent une eau vive, et qu’ils posent des ques­tions essen­tielles. Et que les ques­tions graves des hommes et des femmes de notre temps n’est pas de savoir la météo de l’Eglise et de nos com­mu­nau­tés de toutes sortes mais de savoir si l’évangile est capable – ou pas – de don­ner une saveur nou­velle à l’existence.

C’est une vraie ques­tion pour notre Eglise en toutes ses com­mu­nau­tés : a‐t‐on besoin des autres, comme Jésus avait besoin de cette femme en lui deman­dant de l’eau ?
Dans les semaines qui viennent, des mil­liers de caté­chu­mènes vont être bap­ti­sés dans nos églises, en Belgique et en France. Dans quelques mois, quelques années, on le sait déjà, des cen­taines et des cen­taines d’entre eux pren­dront le large de cette Eglise parce qu’elle ne leur fera pas de place, toute occu­pée qu’elle est à régler ses petits pro­blèmes qui n’intéressent per­sonne et qui occupent tant d’énergie. Il n’y a sou­vent pas de place pour les caté­chu­mènes, les reve­nants, les recom­men­çants et tous ceux qui arrivent.
Comme les dis­ciples, nous pen­sons que nous avons besoin de rien, pas besoin d’eux, ni de per­sonne, que nous pou­vons nous satis­faire tout seul et qu’on sait déjà tout, et que tout va très bien, mer­ci…
C’est tout le contraire de l’évangile.

Il faut que nous lais­sions Jésus mettre sur nos lèvres la parole qu’il adres­sait à la sama­ri­taine : « Donne‐moi à boire ! ». Sans quoi, comme l’écrit René Char, nous ris­que­rons « d’errer auprès de mar­gelles dont on aura sous­trait le puits. »

Fais‐nous entrer en Evangile, nous avons soif. Et toi aus­si, Seigneur !

P. Raphaël

Image : pein­ture de He Qi, Jésus et la Samaritaine

[1] Ou peut‐être chez Colruyt…

[2] François Dolto : « l’évangile au risque de la psy­cha­na­lyse »

[3] Macha Chmakoff « le divin et le divan »

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