Le sacrement du moment présent (Texte intégral)

Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 22 mars 2017.

Le sacre­ment du moment pré­sent

J’emprunte ce titre à Jean‐Pierre de Caussade, jésuite du XVIIIème siècle à qui a été attri­bué le trai­té de « L’abandon à la Providence divine ». Évoquant les spi­ri­tuels des pre­miers âges, il écri­vait : « On y savait seule­ment que chaque moment amène un devoir qu’il faut rem­plir avec fidé­li­té ; c’en était assez pour les spi­ri­tuels d’alors : toute leur atten­tion s’y concen­trait suc­ces­si­ve­ment, sem­blable à l’aiguille qui marque les heures et qui répond à chaque minute à l’espace qu’elle doit par­cou­rir ; leur esprit, mû sans cesse par l’impulsion divine, se trou­vait insen­si­ble­ment tour­né vers le nou­vel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour. »

La manne était donnée aux hébreux dans le désert pour le jour même, on ne pouvait pas la garder en provision. Elle demandait la confiance

Il écri­vait aus­si : « La volon­té de Dieu se pré­sente à chaque ins­tant comme une mer immense que notre cœur ne peut épui­ser. » C’est là que se joue notre fidé­li­té à Dieu autant qu’à nous‐mêmes. Je l’ai ain­si déjà écrit : « Je me déleste du pas­sé, je laisse l’avenir à ses impré­vus, et je m’adonne à la tâche requise. Je contemple aus­si la course des nuages, les arbres fami­liers, et j’accueille ceux qui sur­viennent. Autant de mannes qui me nour­rissent quo­ti­dien­ne­ment. La manne était don­née aux hébreux dans le désert pour le jour même, on ne pou­vait pas la gar­der en pro­vi­sion. Elle deman­dait la confiance. » On dit si faci­le­ment que le carême est une marche vers Pâques ; je vous invite à ne pas mar­cher trop vite, à don­ner son temps au pré­sent.

Dans la Bible, le moment pré­sent, c’est l’aujourd’hui du Psaume 94 : « Aujourd’hui, si vous enten­dez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur. » La lettre aux Hébreux ajoute : « Aussi long­temps que dure l’aujourd’hui de ce psaume, encouragez‐vous les uns les autres, jour après jour. » L’aujourd’hui est là, il s’écoule, il file entre les doigts. L’image du fleuve convient si bien au temps.
L’aujourd’hui se mange aus­si. C’est notre pain quo­ti­dien. Il ne faut pas l’avaler trop vite mais prendre le temps de le mâcher, d’en dégus­ter la saveur sans apprêts.

L’absence de cœur est une froideur, une insensibilité à toute émotion. Mais le cœur dur est comme un mur où se brise tout sentiment. Le contraire est la douceur du cœur : Jésus est doux et humble de cœur.

« Si vous enten­dez sa voix… » Ce n’est donc pas cer­tain, c’est au condi­tion­nel. Ça peut arri­ver, et en fait ça arrive bien chaque jour dans les Écritures offertes. La voix est tou­jours là, le pro­blème est de l’entendre, et de ne pas endur­cir le cœur. Le cœur dur peut‐il encore s’appeler un cœur ? La Bible oppose le cœur de chair au cœur de pierre : « J’enlèverai vos cœurs de pierre et je vous don­ne­rai un cœur de chair. » (Ez. 11, 19) Avoir le cœur dur est pire que ne pas avoir de cœur. L’absence de cœur est une froi­deur, une insen­si­bi­li­té à toute émo­tion. Mais le cœur dur est comme un mur où se brise tout sen­ti­ment. Le contraire est la dou­ceur du cœur : Jésus est doux et humble de cœur. Ce qui ne veut pas dire qu’il a un cœur d’artichaut. Son cœur est grand et fort, c’est même la gran­deur et la force de la dou­ceur. Michel Serres a écrit que le doux dure plus et mieux que le dur.

« Encouragez‐vous les uns les autres jour après jour. » L’aujourd’hui est donc le temps du cou­rage, et d’un cou­rage qui se donne de l’un à l’autre, de l’un par l’autre. C’est bien ce que nous nous sou­hai­tons quand nous nous croi­sons : « Allez, cou­rage ! » Parce qu’il faut mettre du cœur à l’ouvrage, comme on dit. La vie demande tou­jours du cou­rage, le cou­rage d’être. Le matin, quand je sors humer l’air, je n’ai pas vrai­ment besoin de cou­rage : je suis là, j’accueille le monde, et je rejoins Dieu qui le porte dans sa ten­dresse sou­vent affli­gée. Le cou­rage doit venir après, dès les pre­mières tâches.

« Aussi long­temps que dure l’aujourd’hui du Psaume. » C’est un bel oxy­more car l’aujourd’hui ne dure pas, il a sui­vi hier et il va vers demain. Mais l’aujourd’hui du Psaume, l’aujourd’hui de l’écoute de la voix peut durer tant que dure l’écoute, puisque la voix est tou­jours là. Et donc nous pou­vons être dans un bel aujourd’hui.

« Jour après jour. » C’est le temps de la fidélité. Les couples en font l’épreuve quand ils vieillissent. Les moines aussi : le temps monastique est ponctué par la cloche qui invite à la prière, aux repas, au silence, aux rencontres. Les moines inscrivent leur fidélité dans la succession des jours.

C’est tout de même sour­noi­se­ment trom­peur : Qu’est-ce qu’un aujourd’hui ? Il se déroule selon les heures : l’aurore, la mati­née, le zénith, l’après-midi, la soi­rée. Puis la nuit le mange. Nous trou­vons sou­vent que le jour passe vite parce que nos acti­vi­tés prennent plus de temps que pré­vu. Le temps va plus vite que nous. D’autres éprouvent que le temps est long : ceux qui attendent en guet­tant l’horloge. Les attentes sont si dif­fé­rentes : attendre son tour dans une admi­nis­tra­tion avec un numé­ro, attendre à l’hôpital, ou attendre une ren­contre, la venue d’un être aimé. L’attente peut être angois­sante ou riche de pro­messes. Il faut bien tou­jours en res­pec­ter le temps. La plus belle attente n’est-elle pas celle d’un enfant ? Elle dure neuf mois, et il n’est jamais très heu­reux de devoir la rac­cour­cir. Il fau­dra ensuite une bonne tren­taine d’années pour que l’enfant atteigne sa pleine matu­ri­té.

« Jour après jour. » C’est le temps de la fidé­li­té. Les couples en font l’épreuve quand ils vieillissent. Les moines aus­si : le temps monas­tique est ponc­tué par la cloche qui invite à la prière, aux repas, au silence, aux ren­contres. Les moines ins­crivent leur fidé­li­té dans la suc­ces­sion des jours. Elle pour­rait être mono­tone et som­brer dans l’acédie, cette tris­tesse de l’âme, l’ennui qui peut deve­nir du dégoût. Les anciens moines redou­taient cette tor­peur qui replie sur soi‐même. La soli­tude est périlleuse si elle devient un esseu­le­ment, un retrait pro­tec­teur des heurts de la vie com­mune, un refuge. Le retrait est bien inhé­rent à la vie monas­tique, mais il est ris­qué. On se retire en fait pour un affron­te­ment avec les autres et avec nos propres remous inté­rieurs. Mais là encore, il faut ména­ger le retrait pai­sible dans la cel­lule ou les beaux moments de jouis­sance de la nature dans le jar­din du cloître ou dans les allées du domaine.

Comme il y a une temporalité monastique, il y a donc aussi un espace monastique. Le temps s’inscrit dans un espace et cet espace marque le temps qui s’y déroule.

La plu­part des monas­tères sont à l’écart des villes, et il faut alors se reti­rer pour s’y rendre, quit­ter son lieu de vie et faire le che­min. Certains monas­tères dis­posent leurs par­kings à dis­tance de sorte que les visi­teurs aient un par­cours à effec­tuer à pied. Mais plu­sieurs monas­tères sont éta­blis en pleine ville. Parfois la ville s’est implan­tée autour d’eux. Ils sont alors des césures dans le tis­su urbain, d’une autre manière que les espaces verts pré­ser­vés. Les grandes abbayes anciennes dis­po­saient d’imposants domaines qui assu­raient autant leur tran­quilli­té que leurs res­sources variées. À Paris, Saint Germain était aux prés, et là comme ailleurs la ville a cou­vert les prés : il ne reste plus que l’appellation. Les monas­tères urbains jouissent la plu­part du temps de vastes jar­dins qui peuvent être jalou­sés mais qui sont vitaux pour des frères ou des sœurs qui sortent peu. Clerlande n’est pas aux prés mais au bois. Le bois de Lauzelle ne nous appar­tient pas, mais comme nous n’avons pas de clô­ture, il nous est offert et nous en pro­fi­tons bien.

Comme il y a une tem­po­ra­li­té monas­tique, il y a donc aus­si un espace monas­tique. Le temps s’inscrit dans un espace et cet espace marque le temps qui s’y déroule. Les jours n’ont pas la même cou­leur dans la plaine des sœurs de Rixensart et dans la forêt de Clerlande. Le P. Frédéric aime par­ler du génie du lieu et il a su nicher le monas­tère à flanc de col­line boi­sée. Le temps passe mais le lieu est stable. Son aspect est chan­geant selon les heures et les sai­sons, mais il est là, c’est notre lieu. Ma chambre donne sur le beau petit jar­din inté­rieur : l’été il ouvre mon espace ; l’hiver il dort et il m’apprend à attendre le prin­temps.

Je vou­lais par­ler du pré­sent et j’égrène en fait la suc­ces­sion des jours. Le pré­sent serait‐il une illu­sion, la buée dont parle Qohélet que l’on a tra­duit par « vani­té » : « Le soleil se lève, le soleil se couche, il se hâte vers son lieu et c’est là qu’il se lève. Le vent part au midi, tourne au nord, il tourne, tourne et va, et sur son par­cours retourne le vent. » (1, 5–6) En cher­chant à hono­rer le pré­sent, suis‐je voué à la fuga­ci­té du temps ? Jean‐Louis Schlegel a écrit : « Le pré­sen­tisme est deve­nu l’apanage – la solu­tion ? – de ceux qui sont per­sua­dés qu’il n’y a qu’une vie, et qu’il faut en pro­fi­ter au maxi­mum, y com­pris en l’harmonisant ou en rédui­sant ses incon­forts grâce aux sagesses. » (Esprit n°431, jan­vier 2017, p.99) Cette cri­tique est bien­ve­nue, et elle m’invite à me gar­der d’isoler le pré­sent, et encore plus de m’y empri­son­ner. Car le pré­sent est tou­jours gros d’un ave­nir, sou­le­vé par une espé­rance. Que disaient les pro­phètes d’Israël ? Ils déchif­fraient le pré­sent et dis­cer­naient ses consé­quences sur l’avenir. La clair­voyance des pro­phètes est tou­jours trop forte pour leurs contem­po­rains. Isaïe en a fait l’expérience : « Ils disent aux voyants : n’ayez pas de visions ! Et à ceux qui voient : ne voyez pas des choses exactes, dites‐nous des choses qui nous plaisent, voyez des illu­sions ! » (30, 10) Nous recon­naî­trons encore aujourd’hui les vrais pro­phètes en ce qu’ils dis­sipent nos illu­sions, mais il est rude de recon­naître que nos intui­tions puissent être illu­soires.

Regardons Jésus dans les évangiles. Comment vit-il le présent ? Il est toujours en mouvement, et son mot préféré est un appel à aller : va ! Mais il est pleinement offert à toute rencontre, et ceux qu’il rencontre le plus souvent sont des infirmes à libérer.

Le moment pré­sent chasse tou­jours l’illusion : il est là, avec sa joie et son bon­heur ou avec son manque et par­fois sa détresse. Je ne peux y échap­per, même si j’attends qu’il passe. Ne disons‐nous pas sou­vent : ça pas­se­ra ! Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Un autre pré­sent sera là, et il faut bien tou­jours ou l’accueillir ou le subir. Dire qu’il est un sacre­ment, c’est dire qu’il est la matière d’une grâce, que Dieu s’y offre.

Regardons Jésus dans les évan­giles. Comment vit‐il le pré­sent ? Il est tou­jours en mou­ve­ment, et son mot pré­fé­ré est un appel à aller : va ! Mais il est plei­ne­ment offert à toute ren­contre, et ceux qu’il ren­contre le plus sou­vent sont des infirmes à libé­rer. Il suit le cen­tu­rion venu lui deman­der de venir gué­rir son ser­vi­teur, et il se laisse appro­cher en che­min par une femme qui perd son sang. Il aper­çoit Zachée per­ché sur son syco­more et il s’invite chez lui. Ces ren­contres n’étaient pas pro­gram­mées : elles sur­viennent dans le pré­sent de Jésus, et il y est dis­po­nible parce que son pré­sent de chaque ins­tant est de cor­res­pondre plei­ne­ment à la volon­té du Père. Or quelle est la volon­té du Père, son bon vou­loir, son bon plai­sir ? C’est tou­jours la vie, la liber­té, et la fécon­di­té, le fruit à por­ter. Le pré­sent de Jésus est donc tou­jours de libé­rer et de faire vivre. Il ne demande jamais de contre­par­tie à ceux qu’il gué­rit mais il les laisse aller à leur vie propre. Il donne le goût de vivre dans un total dés­in­té­res­se­ment. Il est frap­pant qu’à son pro­cès per­sonne ne soit venu dire : « Il m’a gué­ri ! » Où étaient‐ils tous sur le che­min de la croix ? C’est bien là le péché des hommes que révèlent les évan­giles : l’ingratitude, l’oubli, l’abandon.

Le contraire, c’est la gra­ti­tude, l’action de grâces, la mémoire vive, la fidé­li­té. Vivre le moment pré­sent dans ces sen­ti­ments, c’est le recueillir dans la conti­nui­té d’une his­toire et l’ouvrir aux pos­sibles à venir. Nous fêtons régu­liè­re­ment des jubi­lés, des anni­ver­saires de mariage ou de vie reli­gieuse. Il y a la manière com­mune de les célé­brer qui retient sur­tout la fidé­li­té et la fécon­di­té. Mais il y a aus­si une manière intime de relire le pas­sé sans occul­ter les épreuves, les drames, les échecs.

Il y a tellement de manières de se divertir, de pratiquer l’esquive pour éviter la rude confrontation au mystère. Le contraire peut être le consentement, et je retrouve alors ici le moment présent qui est toujours celui auquel il faut consentir.

Heureux ceux qui peuvent reve­nir sur leur pas­sé sans en renier les failles et qui recon­naissent à chaque étape la mys­té­rieuse et silen­cieuse pré­sence de Dieu. J’ai com­mis beau­coup d’erreurs dans ma vie, des fautes aus­si, et quand je m’en sou­viens, je me remets à la misé­ri­corde de Dieu. J’ai heu­reu­se­ment aus­si vécu des moments bien­heu­reux dans la soli­tude de mon che­mi­ne­ment spi­ri­tuel et dans la cha­leur de la vie com­mu­nau­taire. Je garde le sou­ve­nir ému de la main qui m’a ouvert l’évangile de Jean à la deuxième page, celle des pre­mières ren­contres où il est écrit que les dis­ciples ont demeu­ré chez Jésus qui les avait invi­tés à venir voir. Je me suis dit alors : moi aus­si, je veux demeu­rer chez lui, avec lui. Il m’est arri­vé de m’égarer ailleurs, dans les régions que Pascal appe­lait le diver­tis­se­ment. Il y a tel­le­ment de manières de se diver­tir, de pra­ti­quer l’esquive pour évi­ter la rude confron­ta­tion au mys­tère. Le contraire peut être le consen­te­ment, et je retrouve alors ici le moment pré­sent qui est tou­jours celui auquel il faut consen­tir. Le consen­te­ment ne peut se jouer dans un rai­dis­se­ment : il y faut de la sou­plesse, une sorte de grâce, une bien­veillance. Car la bien­veillance ne concerne pas seule­ment le rap­port aux autres mais aus­si le regard por­té sur les choses et l’attention aux menus évè­ne­ments quo­ti­diens. C’est le sou­rire au monde.

Jentends déjà ce qu’on peut me rétor­quer : com­ment sou­rire au monde quand les images que nous en rece­vons sont celles des pen­dus de Damas ou les faces gri­ma­çantes de cer­tains diri­geants ? Le cours du monde est si sou­vent tra­gique. Mais jus­te­ment Emmanuel Mounier nous conviait à un opti­misme tra­gique. Ce n’est pas seule­ment une heu­reuse for­mule. C’est très exac­te­ment la manière de regar­der le monde et de le por­ter dans la prière dans la confiance en la pro­vi­dence divine chère à Jean‐Pierre de Caussade.

Dieu accueille les évènements du monde avec nous. Ce qui signifie aussi qu’il n’y a pas de destin ; l’avenir n’est pas écrit en filigrane à l’avance. Il dépendra de l’évolution du cosmos, et à notre échelle du cours que nous donnerons à l’Histoire en l’infléchissant selon nos décisions.

Quel est le sens de la pro­vi­dence ? Wikipedia dit que c’est « un hasard res­sen­ti comme un signe de l’action bien­veillante de Dieu ». C’est évi­dem­ment une inter­pré­ta­tion non‐croyante. Pour le croyant, l’action bien­veillante de Dieu se joue du hasard, elle s’inscrit dans l’épaisseur de l’évènement. Dieu ne crée pas les évè­ne­ments de l’Histoire : il a lan­cé le monde et l’Histoire, mais pour que le monde existe et pour que l’Histoire se déroule, il a dû s’en reti­rer : c’est le tsimt­soum de la Kabbale juive, la contrac­tion de Dieu pour qu’autre chose puisse exis­ter en dehors de lui. Dieu laisse de la place, mais alors il la laisse plei­ne­ment, et l’on peut ain­si dire en toute rigueur que les évè­ne­ments lui adviennent autant qu’à nous. Et c’est très beau : Dieu accueille les évè­ne­ments du monde avec nous. Ce qui signi­fie aus­si qu’il n’y a pas de des­tin ; l’avenir n’est pas écrit en fili­grane à l’avance. Il dépen­dra de l’évolution du cos­mos, et à notre échelle du cours que nous don­ne­rons à l’Histoire en l’infléchissant selon nos déci­sions. C’est dans ce sens qu’il faut com­prendre les nota­tions répé­tées dans le Nouveau Testament : « Il fal­lait que… » Elles ne peuvent pas signi­fier que tout était déter­mi­né à l’avance. Les choses auraient fort bien pu se pas­ser autre­ment : Judas aurait pu ne pas tra­hir Jésus ni Pilate le condam­ner. Dieu avait un des­sein, celui de sau­ver, de gué­rir et de faire vivre, et il aurait pu l’atteindre de mille manières, selon les dis­po­si­tions des hommes. Son des­sein a dépen­du des dis­ciples de Jésus et de ses enne­mis. Il s’est ins­crit dans une Histoire que Dieu n’écrivait pas.

Le des­sein de Dieu dépend encore de nous, il s’inscrit encore dans l’histoire que nous écri­vons. Et com­ment peut‐il s’y ins­crire ? C’est à la mesure de place que nous lui offrons. Nous vivons dans une socié­té qui se passe de Dieu et de reli­gion et qui paraît ne pas en éprou­ver le manque. Il faut tout de même tem­pé­rer ce constat de deux manières : D’abord les gens reviennent encore à l’église pour célé­brer l’amour, la vie, la mort, même si ce recours est net­te­ment moindre que dans le pas­sé. Beaucoup ne retrouvent le che­min de l’église que pour les funé­railles. Ensuite l’éloignement de Dieu ne concerne pas du tout les fidèles de l’Islam qui consti­tuent une part consi­dé­rable de notre socié­té. Ceux‐là main­tiennent ce qui s’est affai­bli chez nous : l’attestation de Dieu. La confes­sion de foi : Allahou aqbar, Dieu est grand, le plus grand, est mal­heu­reu­se­ment salie par des fana­tiques et des cri­mi­nels qui la pro­fessent pour jus­ti­fier leurs for­faits, mais elle demeure le témoi­gnage de l’absolu de Dieu. Comme je contem­plais l’imposante éten­due des pla­teaux du Moyen‐Atlas, je dis à l’ami maro­cain qui m’accompagnait : « C’est gran­diose ! » Il me dit : « Dieu seul est grand ! » J’y repense encore devant la beau­té d’un pay­sage, et j’aime alors célé­brer non seule­ment la gran­deur mais aus­si la beau­té de Dieu avec saint Augustin : « ô pul­chri­tu­do tam nova et tam vete­ra, ô beau­té si nou­velle et si ancienne ! »

Ai‐je per­du en che­min le sacre­ment du moment pré­sent ? Je le reprends autre­ment dans cette nou­velle pers­pec­tive : la gran­deur et la beau­té sont tou­jours à contem­pler dans le moment pré­sent. Il est vrai qu’il y faut par­fois, peut‐être même sou­vent, une sorte d’obstination têtue. Il y a tant de lai­deur et de tra­gique dans le monde. Mais j’ai été ébloui par l’image d’un homme dan­sant dans les ruines d’Alep. Même au plus fort des guerres, des couples s’unissent et des enfants naissent. Et dans notre vie de com­mu­nau­té, la bon­té est tou­jours au seuil de notre pré­sent. Il faut par­fois la faire éclore par un sou­rire, une parole ou un geste bien­veillants. Si nous y sommes enclins, le pré­sent s’illumine et devient sacre­ment.

Lorsqu’il s’agit d’évaluer le che­mi­ne­ment d’un nou­veau frère dans la com­mu­nau­té, on est tou­jours conduit à véri­fier s’il aime les frères, s’il aime la com­mu­nau­té dans son pré­sent. Saint Benoît parle de l’honneur mutuel. Honorer la com­mu­nau­té consiste en un dosage sub­til entre l’acceptation de ce qu’elle est, de ses limites et de sa géné­ro­si­té, et le désir de la por­ter au‐delà d’elle-même. C’est exac­te­ment à cette atti­tude que s’évalue l’aptitude à y res­ter. On peut être lucide sur l’état de la com­mu­nau­té et en même temps en être fier, comme on sait être fier de sa propre famille. Il nous arrive, bien sûr, d’être déçus par des immo­bi­lismes ou des résis­tances, mais pour conti­nuer il faut tou­jours pou­voir comp­ter sur un bon vou­loir et gar­der vive l’espérance. Encore faut‐il s’entendre non seule­ment sur les mots mais sur l’attitude inté­rieure : il ne s’agit pas d’une espé­rance béate en un ave­nir for­cé­ment meilleur. Que me don­ne­rait cette espérance‐là si je dois mou­rir demain ? L’espérance germe dans le pré­sent. Elle requiert de vivre le moment pré­sent avec une conni­vence de l’âme et du cœur. Je ne peux que reprendre encore une fois l’image de la man­du­ca­tion : il faut dégus­ter le pré­sent, le savou­rer. C’est par­fois une saveur bien amère, mais là se véri­fie aus­si ce qui est écrit dans l’Apocalypse : le voyant doit man­ger le petit livre ouvert pris dans la main de l’ange : « Il te rem­pli­ra les entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la dou­ceur du miel » (Ap. 10, 9) Amertume et dou­ceur ne conviennent pas de la même manière au moment pré­sent : l’amertume est liée au moment pas­sé quand il nous a déçus, et nous dési­rons alors la dou­ceur dans le pré­sent, ce qu’exprime bien l’opposition des entrailles et de la bouche. L’amertume est bien éprou­vée quand on goûte un ali­ment qu’on n’aime pas, mais elle affecte plus lon­gue­ment la diges­tion. La dou­ceur plaît au palais au moment même. Elle com­pense, elle convient au des­sert.

Ce qui menace tou­jours le pré­sent, c’est l’inquiétude du len­de­main. Jésus la connais­sait bien et il savait qu’elle pou­vait peser lour­de­ment : « Ne vous faites donc pas tant de sou­ci pour votre vie au sujet de la nour­ri­ture, ni pour votre corps au sujet des vête­ments » (Mt 6, 24). Or ce sou­ci du len­de­main est lan­ci­nant chez les pauvres ; les riches ne se font pas de sou­ci. Et Jésus par­lait jus­te­ment aux pauvres. Il avait sans doute vu sa mère se faire du sou­ci pour lui, et elle a dû s’en faire beau­coup quand il s’est lan­cé dans sa mis­sion. Mais nous aimons pen­ser qu’elle avait confiance en Dieu et que Jésus avait reçu cette confiance d’elle et de Joseph.

« Regardez les oiseaux, dit Jésus, ils ne font ni semailles ni récoltes, ils ne font pas de réserves dans des gre­niers, mais votre Père céleste les nour­rit. » Il est votre Père, et il veille­ra encore plus sur vous que sur les oiseaux. « Regardez les fleurs des champs, elles ne tissent pas, et elles sont mieux parées que Salomon dans toute sa gloire ». Jésus nous invite donc d’abord à regar­der, et pas à regar­der le monde pour y cher­cher des signes d’encouragement, mais regar­der les oiseaux et les fleurs. Cela pour­rait paraître vrai­ment offus­quant de dire : le monde va mal, mais regar­dez les oiseaux et les fleurs, vous y trou­ve­rez un secret. Et pour­tant nous avons aus­si bien besoin d’être libé­rés, déchar­gés du sou­ci. « Vous ne pour­rez jamais pro­lon­ger votre vie à force de sou­ci » dit encore Jésus. Alors mieux vaut regar­der les oiseaux et les fleurs, non pour nous dés­in­té­res­ser du monde mais pour trou­ver la confiance : Dieu veille encore mieux sur nous que sur les oiseaux et les fleurs.

La confiance est l’antidote du sou­ci, de l’inquiétude. Il faut miser sur la confiance pour se marier, confiance l’un en l’autre et confiance en Dieu. Et c’est encore dans la confiance que l’on met au monde des enfants. Il est vrai que les sou­cis appa­raissent en même temps que les enfants, mais il y a de bons sou­cis qui découlent sim­ple­ment de nos res­pon­sa­bi­li­tés. La confiance n’est pas l’insouciance.

« Ne vous faites pas tant de sou­ci pour demain, dit Jésus, demain se sou­cie­ra de lui‐même ; à chaque jour suf­fit sa peine. » Nous pou­vons bien tra­duire : vivez l’aujourd’hui tran­quille­ment, plei­ne­ment. Nous disons dans le Notre Père : « Donne‐nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Mais l’aujourd’hui est lui‐même le pain que Dieu nous donne, ce jour que nous vivons avec lui, confiants en sa pré­sence. Saint Luc aime par­ti­cu­liè­re­ment le noter, comme avec Zachée : « aujourd’hui il me faut demeu­rer chez toi », « aujourd’hui le salut est venu dans cette mai­son. » (Lc 19)

L’aujourd’hui, c’est le moment pré­sent. Et chaque jour, chaque moment contient sa grâce, le don secret que Dieu nous fait au cœur, et c’est pour­quoi il est un sacre­ment. Je suis déles­té du pas­sé, l’avenir vient avec ses pro­messes et ses craintes. Je peux man­ger le pain de l’aujourd’hui.

Mais pour­quoi Jésus dit‐il seule­ment : « À chaque jour suf­fit sa peine » ? Il n’y a pas que de la peine dans l’aujourd’hui. Chaque jour a aus­si ses joies, son bon­heur simple, et c’est bien pour le goû­ter que nous pou­vons lais­ser demain s’occuper de lui‐même.

Tout cela n’est que sagesse, et les stoï­ciens disaient la même chose. Le mes­sage propre de Jésus est de cher­cher d’abord le royaume de Dieu et sa jus­tice, et le reste nous sera don­né par sur­croît. Qu’est-ce donc que cher­cher le royaume de Dieu dans les acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles ou dans nos mul­tiples rela­tions ? Nous par­lons volon­tiers de vivre l’évangile, et la ques­tion rebon­dit alors : qu’est-ce que vivre l’évangile concrè­te­ment ?

Quand nous y réflé­chis­sons dans nos par­tages, il y a deux manières de pro­cé­der : ou bien choi­sir une situa­tion vécue et cher­cher un pas­sage d’évangile qui peut l’éclairer, ou bien lire une page et cher­cher en quoi elle concerne notre vie. Je vou­drais pour­tant dire qu’il faut aus­si lire l’évangile gra­tui­te­ment, sans cher­cher tout de suite ce qu’il touche en nous. Manger l’évangile comme le pain de ce jour, boire l’évangile comme on se désal­tère à la fraî­cheur d’une source. Il nous met­tra en tra­vail petit à petit, il s’insinuera dans nos jour­nées, ou encore il y ger­me­ra comme une graine, puisque Jésus aimait cette image de la graine qui pousse toute seule.

Je disais que la confiance est l’antidote de l’inquiétude. Nous pou­vons dire encore que goû­ter la saveur du moment pré­sent est l’antidote de la mélan­co­lie. Je n’entends pas ici la mélan­co­lie au sens que lui donnent les psy­chiatres, mais au sens spi­ri­tuel si bien décrit par Romano Guardini, en alle­mand schwer Mut, l’humeur lourde. « Dans sa sub­stance la plus intime, écrit‐il, la mélan­co­lie est nos­tal­gie de l’amour. De l’amour sous toutes ses formes et à tous ses degrés, de la sen­sua­li­té la plus élé­men­taire jusqu’à l’amour suprême de l’esprit. L’impulsion de la mélan­co­lie est l’Eros, l’exigence d’amour et de beau­té. »

Il y aurait donc une belle mélan­co­lie, mais aus­si une mélan­co­lie funeste, celle qui pro­duit l’ennui. Je songe à ce vieux couple que je visite par­fois dans leur mai­son de retraite. La fenêtre de leur chambre donne sur un mur : il faut beau­coup lever la tête pour voir le ciel. Ils vivent devant la télé­vi­sion, et elle les main­tient sans doute ouverts sur le monde. Ils m’accueillent avec de larges sou­rires et ne se plaignent jamais. C’est moi qui songe à l’ennui en les voyant. Et je mesure alors l’immense bien­fait de notre vie com­mune : les plus anciens sont por­tés par les offices, les repas, les réunions, et toute leur vie leur a appris à habi­ter la soli­tude. La vie monas­tique ne laisse pas de place à l’ennui.

Le moment pré­sent est bien tou­jours sou­le­vé par cette « exi­gence d’amour et de beau­té » dont parle Guardini. Quand je le vis avec dou­ceur, il me porte à aimer le monde et dans ma prière à l’offrir à Dieu, et ain­si j’embellis le monde.

La beau­té des monas­tères cor­res­pond à des canons bien dif­fé­rents selon les époques et les régions : le baroque des abbayes bava­roises ou autri­chiennes paraît presque offus­quant à côté de la pure rigueur de Fontenay ; mais la beau­té est plu­rielle. La Règle de Benoît ignore le mot de beau­té. En bon romain, Benoît pri­vi­lé­gie plu­tôt l’ordre : chaque frère et chaque chose à sa place et à son temps. Mais il demande d’honorer chaque chose : tous les objets et les biens du monas­tère doivent être regar­dés comme les objets sacrés de l’autel (ch. 31). Cette nota­tion signi­fie que chaque objet est sacré et doit être trai­té avec tact et res­pect. Il y a une manière béné­dic­tine d’user de chaque chose, même la plus tri­viale : une éponge, un linge à essuyer. On ne jette pas ces choses avec désin­vol­ture, on les pose, on les dépose. Tous ces humbles gestes quo­ti­diens doivent qua­li­fier les plus menus moments pré­sents. Traiter chaque chose comme un objet sacré de l’autel signi­fie encore que les tra­vaux les plus humbles devraient être exer­cés comme des litur­gies. Il y a ain­si une litur­gie de chaque moment pré­sent.

Il n’est pas tou­jours aisé de la célé­brer, car le moment pré­sent est par­fois dur à vivre, dans l’épreuve, dans la perte, dans le deuil, dans la déprime. C’est alors la litur­gie du ven­dre­di saint, et par­fois celle du silence du tom­beau du same­di saint. Guardini le dit encore : « Le Seigneur a été triste jusqu’à la mort et il a por­té jusqu’au bout le lourd far­deau. C’est seule­ment dans la croix du Christ que se trouve la solu­tion à la détresse de la mélan­co­lie. »

Vient la lumière neuve du jour de Pâques, fes­ta dies, jour de fête entre les fêtes. Le moment pré­sent est tou­jours pas­cal. La mort opère en nous son œuvre lente ou bru­tale, mais la résur­rec­tion du Christ nous trans­fi­gure avec une puis­sance plus grande que celle de la mort. À chaque petite trans­fi­gu­ra­tion quo­ti­dienne, Christ détruit la mort en nous et nous res­sus­cite à la vie éter­nelle. Nous nous affli­geons sou­vent de toutes les petites morts qui nous frappent quo­ti­dien­ne­ment, de toutes les pertes suc­ces­sives que l’âge inflige, mais nous pou­vons aus­si être à l’affût des lueurs de résur­rec­tion. Les plus belles nous sont offertes par l’amitié qui ravive le cœur. Nous vou­lons culti­ver la fra­ter­ni­té entre nous, c’est même le titre que nous nous don­nons avec notre pré­nom : frère untel. Mais quel bon­heur lorsque naît la douce ami­tié. Jésus ne nous a‐t‐il pas dit : « Désormais je vous appelle mes amis » ? Nous l’appelons trop peu ain­si : Jésus notre ami, mon ami qui m’accompagne et qui m’écoute. Et quelle joie quand le moment pré­sent est celui de l’amitié.

L’amitié ne se force pas. Elle ne se décrète pas. On peut être ami­cal, c’est-à-dire bien­veillant avec les autres sans que pour autant naisse une véri­table ami­tié. L’amitié est une grâce, un cadeau. Elle requiert une secrète conni­vence dans les réac­tions aux évè­ne­ments comme aux pro­pos des autres. Elle ne se décrète pas mais il faut l’entretenir par une atten­tion mutuelle qui nous fait devi­ner nos états inté­rieurs, et aus­si par le par­tage. Son enne­mi est l’isolement, tel­le­ment triste lorsqu’il vient d’un délais­se­ment. « Je n’ai per­sonne » dit le para­ly­tique de la pis­cine de Bethzatha (Jn 5, 7). À celui‐là Jésus dit de comp­ter d’abord sur lui‐même : « Lève‐toi, prends ton gra­bat et marche ! » Mais pour qu’il puisse le faire, il a fal­lu que Jésus passe, le regarde, lui parle : quelqu’un entrait dans sa soli­tude et le fai­sait revivre.

Chaque moment pré­sent est offert à la fois à l’assurance inté­rieure de soi‐même et à la ren­contre, et c’est bien en ce double sens qu’il peut être un sacre­ment. La grâce de chaque moment n’est-elle pas de nous renou­ve­ler nous‐mêmes et de nous éta­blir en com­mu­nion ? Dans le moment pré­sent j’appelle l’Esprit qui me for­ti­fie et qui m’ouvre. Alors naît en mon cœur la vraie joie pro­mise par Jésus, la joie de la demeure : « Demeurez en mon amour comme je demeure dans l’amour du Père. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit com­plète. » (Jn 15, 11) La joie du cœur est le fruit du sacre­ment du moment pré­sent.

Fr. Bernard

Photographie : Flying Bird — 1887 — Muybridge Eadweard (1830–1904) — Paris, musée d’Orsay

Texte inté­gral de la confé­rence sui­vante du fr. Bernard à Clerlande ici

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