Mise en quarantaine

Homélie du Dimanche 5 mars 2017

Mise en quarantaine

Voilà, c’est parti.
C’est par­ti pour 40 jours.
Le pre­mier mot de la litur­gie des cendres, c’était une parole du pro­phète Joël qui disait : « Revenez »
Il s’agit donc de reve­nir. Et s’il s’agit de reve­nir, c’est donc que nous étions par­tis, c’est que nous étions peut-être aux abon­nés absents, loin de tout… Ce qui est bien, c’est que nous avons du temps. Quarante jours. Enfin, il ne fau­drait pas qu’on traine sur la route !
Nous avons devant nous qua­rante jours pour reve­nir à nous-mêmes, pour reve­nir à un peu de bon sens, qua­rante jours pour reve­nir aux autres, aller à leur ren­contre, qua­rante jours pour reve­nir à Dieu ou le lais­ser réta­blir en nous une juste image de lui… Et qua­rante jours sur­tout, pour lais­ser sa Vie gagner en nous…
40 jours de carême comme autre­fois 40 ans dans le désert pour le peuple d’Israël…
40 jours, comme 40 ans pour rece­voir une terre pro­mise, un cœur nou­veau, ni dur ni mou, mais un cœur tendre, ajus­té à la ten­dresse du Père, un cœur vivant, quoi.

Quarante jours avec quelques pro­po­si­tions que fait l’Eglise :
40 jours de jeûne qui n’ont rien d’un « pro­gramme min­ceur » pour perdre quelques ron­deurs, mais 40 jours de jeûne (enfin, il ne faut quand même pas en faire trop !) pour y gagner en légè­re­té et pou­voir prendre un peu en hau­teur. Quarante jours pour nous déleste de ce qui nous encombre si sou­vent la vie, ce que qui nous cloue au sol et nous fait vivre comme les poules, le bec tou­jours en train de pico­rer. Mais que c’est bête, une poule.
40 jours de par­tage, pour sor­tir de nos petites étroi­tesses, 40 jours pour nous dé-ratatiner, sor­tir de nos rétré­cis­se­ments, de nos petits recro­que­ville­ments ; 40 jours pour dérouiller nos doigts sou­vent cris­pés sur nos petites richesses de tous ordres, pour déployer nos mains, et y gagner en ampli­tude. Il y a plus grand que l’homme en l’homme !
40 jours de prière : pas pour esca­la­der le para­dis, mais y gagner en pro­fon­deur, lais­ser le para­dis s’inscrire en nous et deve­nir ce que nous sommes : des fils d’un même Père. Et ne l’oublions pas, des frères…

Il faut que nous soyons clairs entre nous : ce temps qui nous conduit à Pâques, loin d’être un temps de gri­saille, est un moment de joie : on l’a chan­té au début de cette eucha­ris­tie. Que le soleil prin­ta­nier de ce matin s’inscrive sur nos visages et dans nos cœurs. Il fau­drait vrai­ment qu’il change quelque chose dans nos vies per­son­nelles et dans les rap­ports que nous avons les uns avec les autres.
Il faut que nous soyons clairs aus­si : pen­dant ces 40 jours, nous n’allons pas faire sem­blant que Jésus va mou­rir et qu’il va res­sus­ci­ter : Il est vivant, c’est notre foi, notre espé­rance. Pendant ces 40 jours, nous allons seule­ment reprendre la route vers lui. Et lui va nous don­ner aux autres…
Autrement dit, à par­tir de main­te­nant, quand vous pro­non­ce­rez le mot carême : pen­sez « carême, car­ré­ment bien »…

« L’Eglise, écri­vait Madeleine Delbrêl, a cou­vert le temps d’une robe faite avec la Parole de Dieu ». Et voi­là que pour ce pre­mier dimanche de marche com­mune, l’évangile qui nous est pro­po­sé donne le ton, pré­cise une direc­tion et nous ouvre un ave­nir : Jésus est au désert. Il n’y va pas de lui-même, il est conduit…
Il est conduit, « pour être tenté » dit le texte. Autrement dit pour expé­ri­men­ter ce que nous connais­sons bien, les mille ten­ta­tions de l’existence. Qu’il ne faut pas confondre, rap­pe­lons le bien, avec le péché.

Voici Jésus dans le désert, le lieu de la soli­tude extrême ; le lieu où, dans la tra­di­tion du peuple d’Israël, le peuple joue son exis­tence : il peut y suivre Dieu, se sen­tir porté par lui ou bien s’en détourner, pen­sant que Dieu l’a abandonné.
Ne trou­vez vous pas que ce lieu là parle de nos vies, bien sou­vent mal­me­nées, caillouteuses…
« che­min mon­tant, sablon­neux, malaisé,
Et de tous les côtés au Soleil exposé,
Six forts che­vaux tiraient un Coche.
Femmes, Moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, souf­flait, était ren­du.[1] »
Le début de cette fable de La Fontaine illustre bien nos vies…

Dans le désert, il n’y a rien. « Rien de chez rien », comme on dit. Sinon de la caillasse, de la caillasse, de la caillasse et du silence.
Ah ! le silence qui manque tant à nos vies bavardes et à nos gestes insi­gni­fiants. On vou­drait même ici que le silence retrouve sa juste place. Il manque…
Dans le désert, le silence, et aus­si le soleil.
Ah, le soleil qui manque tel­le­ment à nos rela­tions. Soleil qui chauffe et brule quel­que­fois, comme les rela­tions humaines. Et si, moines et laïcs, nous pro­fi­tions de ce carême pour ré-ensoleiller nos rela­tions ? Et don­ner à nos vies cette cha­leur qui manque un peu…

Jesus, dans le désert, sait bien qu’il n’est pas seul. Mais nous, le savons-nous assez ? Il faut le regar­der, le Christ, offert dans sa fra­gi­li­té humaine qui culmine sur la croix et lui dépo­ser devant lui nos propres « traversées du désert », lui par­ler de nos suées, de nos fatigues, de nos essouf­fle­ments, de nos envies d’en res­ter là. Il sait tout ça. Il com­prend ça… la condi­tion humaine n’a pas de secret pour lui : « il a vécu notre condi­tion d´homme en toute chose, excep­té le péché…[2] »

Est-ce que Jésus a vrai­ment pas­sé 40 jours et 40 nuits dans le désert ? On n’en sait rien. Et après tout, on s’en fiche même un peu. Mais si les évan­gé­listes nous le disent, c’est qu’il y a sans doute dans ce récit quelque chose à entendre pour notre vie.
Entendre la manière dont la ten­ta­tion agit en lui : elle entre en Jésus par la prise de conscience d’un manque. Un manque bien natu­rel et bien réel : la faim. Et peu après, elle entre en lui comme un tour­billon ascen­dant. Il est comme aspi­ré, conduit de plus en plus loin de la réalité humaine : d’abord au som­met du Temple, et puis sur une haute mon­tagne, avec une vue sur la création entière : autant dire auprès de Dieu lui-même ! Il se voit déjà auprès de celui dont il a enten­du la voix, à son baptême.
Ce sont les ten­ta­tions de toute une vie. Elles nous guettent aus­si, tout comme elles ont guet­té Adam et Eve, figures mythiques de notre humanité.
Allez ! nous avons peur du manque, tou­jours peur d’avoir faim, tou­jours peur de man­quer, et tou­jours de perdre : nous avons tel­le­ment peur de notre fra­gi­li­té. Allez ! nous avons tou­jours peur d’être conduits, d’être domi­nés, d’être mani­pu­lés, tou­jours peur d’obéir, tou­jours peut de dépendre, tou­jours peur de devoir rendre des comptes. Allez ! nous aime­rions tel­le­ment être comme des dieux : tout savoir, tout com­prendre, tout mai­tri­ser, tout conqué­rir, tout sur­mon­ter, tout bras­ser, tout domi­ner. Etre des dieux, quoi… Nous sommes de la même chair qu’Adam et Eve…

Alors ?
Nous lamen­ter ? Gémir ? Nous api­toyer sur les mille ten­ta­tions d’avoir, de pou­voir et de savoir qui nous taraudent ? Battre la coulpe, pleu­rer sur nos fra­gi­li­tés, nous repro­cher ce dont nous ne sommes pas même res­pon­sables ? Murmurer contre Dieu qui nous aurait conduit dans un si dur désert ? Implorer le Seigneur de ne pas nous punir ? – mais com­ment peut on dire de pareilles choses ! – comme si nous en étions à encore avoir peur de lui ?
Durant ce temps de carême, rien d’autre que regar­der Jésus. Fixer les yeux sur lui. Le regar­der lui même aux prises avec les ten­ta­tions : il sait bien ce que c’est. Il doit bien nous comprendre.
Le regar­der et l’écouter : devant le divi­seur, il ne déploie aucun rai­son­ne­ment, il n’entre pas en dis­cu­taille, il n’a pas l’art du com­pro­mis. Pas de mar­chan­dage, pas de pacte avec le diable, mais un refuge, dans la Parole. Il ne répond rien de lui même. Pour toute réponse au ten­ta­teur, il risque une parole de l’Ecriture… C’est sur­ement pour nous comme un appel !

Une ques­tion nous est posée au début de notre marche vers Pâques : la Parole de Dieu est-elle vrai­ment le point d’ancrage de notre vie ? « Il faut avoir pris conscience de ces deux masses téné­breuses entre les­quelles notre vie s’insère : ténèbre inson­dable de Dieu et ténèbre de l’homme, pour se livrer éper­du­ment à l’évangile, pour le décou­vrir à tra­vers le double néant de notre état de créa­ture et de notre état de pécheur.
Il faut avoir plon­gé dans la mort ambiante de ce qui fait notre amour d’homme : dévas­ta­tion du temps ; de l’universelle fra­gi­li­té, des deuils, décom­po­si­tion du temps, de toutes les valeurs, des groupes humains, de nous-mêmes.
Il faut avoir, à l’autre pôle, tâté l’univers impé­né­trable de la sécu­ri­té de Dieu pour per­ce­voir en soi une telle hor­reur du noir que la lumière évan­gé­lique nous devienne plus néces­saire que le pain.
Alors seule­ment nous nous cram­pon­nons à elle comme à une corde ten­due au des­sus d’un double abîme. Il faut se savoir per­du pour vou­loir être sauvé.
Celui qui ne prend pas dans ses mains le mince livre de l’évangile avec la réso­lu­tion d’un homme qui n’a qu’une seule espé­rance ne peut ni en déchif­frer ni en rece­voir le mes­sage [3]».

Nous pour­rions faire de ce temps de carême, un temps pour nous relier à la Parole de Dieu. Et la parole, pour nous, a pris visage : celui du Christ.

Comme Saint Ambroise de Milan, nous pou­vons dans la confiance lui redire cette foi fra­gile qui nous porte, les uns et les autres :

Si je brûle de fièvre, dans les tra­ver­sées de mes déserts, je sais, o Christ, que tu es la source qui rafraîchit.
S’il m’arrive d’être mille fois ten­tés, si je suis oppres­sé par mes fautes, je sais, Jésus, que tu es la délivrance.
Lorsque je sens que j’ai besoin d’aide pour me lever, prendre et reprendre la route, quand je ne crois plus pou­voir mar­cher, je crois, Seigneur, que c’est bien toi ma force.
Si j’ai peur de man­quer, si j’ai peur de la mort, je sais, Seigneur, que toi tu es ma vie.
Quand je désire le ciel, je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que toi, et que tu le fais des­cendre en moi.
Quand je suis dans la nuit, j’ose croire en ta lumière.
Et quand j’ai faim, puisque tu es, toi, notre ali­ment, invite nous à la table de ton eucharistie.

[1] Le coche et la mouche, Jean de la Fontaine

[2] Prière eucharistique n°4

[3] Madeleine Delbrêl

P. Raphaël

Image tirée du film de Pasolini : L’Evangile selon st Mathieu

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