Jeudi Saint 2017

Homélie du jeudi 13 avril

Jeudi saint 2017

(Jean 13, 1–15)

Qu’ajouter, après la lec­ture de cet évan­gile, sinon une parole de confiance : oui, il faut renou­ve­ler notre confiance dans le poids d’amour que com­porte notre fidé­li­té quo­ti­dienne, parce que, ce que nous pou­vons faire chaque jour pour répondre à l’appel du Christ n’est pas insi­gni­fiant.

En effet, à ce moment de la célé­bra­tion, nous ris­quons d’être un peu désem­pa­rés. L’appel reçu de ces textes fon­da­men­taux et l’exigence des gestes dont nous sommes les témoins nous dépassent tel­le­ment que nous en éprou­vons un cer­tain malaise. La ‘pei­neuse semaine’, comme on désigne, parait‐il, la semaine sainte au pays de Liège, est une épreuve, parce que elle nous fait bien mesu­rer notre inca­pa­ci­té à vrai­ment accom­plir l’Évangile. Des exi­gences exor­bi­tantes résonnent à nos oreilles : ‘Aimer jusqu’au bout’, ‘Suivre Jésus en por­tant sa croix’, et, comme il est rap­pe­lé dans l’épitre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résis­té jusqu’au sang ». Tout cela est non seule­ment humi­liant pour nous, pauvres humains, mais aus­si un peu démo­bi­li­sa­teur. Pourrons‐nous seule­ment com­men­cer à répondre à de telles exi­gences ? Aussi, quand Jésus nous demande : « Comprenez‐vous ce que je viens de faire ? » nous n’osons plus répondre avec assu­rance que nous avons com­pris… Il est « venu appor­ter le feu sur la terre ». Mais com­ment pou­vons nous tenir près de ce feu dévo­rant ?

Je crois que ces ques­tions sont pré­ci­sé­ment la der­nière ten­ta­tion du Carême. Le diable nous les sug­gère pour s’assurer que, devant de telles exi­gences, nous res­tions dans une hési­ta­tion morose, rési­gnés et para­ly­sés par une mau­vaise conscience, ̶ en atten­dant que ça passe.
Mais je vou­drais encore citer une der­nière parole de Jésus qui risque d’encore plus nous para­ly­ser au pre­mier abord, mais qui, en réa­li­té, nous montre le che­min évan­gé­lique réa­liste. Dans son dis­cours d’adieu à ses dis­ciples, Jésus a encore dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ceux qu’on aime. » ‘Donner sa vie’, cela signi­fie accep­ter de tout perdre, de ris­quer sa peau pour sau­ver ses amis, oui, mais pas néces­sai­re­ment, pas uni­que­ment. Parce que c’est essen­tiel­le­ment dans la vie ordi­naire que nous pou­vons ‘don­ner notre vie’ : peu à peu, encore et encore. Et d’ailleurs si nous ne com­men­çons pas par là, il ne sera pas pos­sible de réagir plus géné­reu­se­ment au cas où il nous le serait deman­dé. Nous lisons dans l’évangile que les décla­ra­tions gran­di­lo­quentes de l’apôtre Pierre à Jésus : « Je te sui­vrai et je don­ne­rai ma vie pour toi » ne l’ont pas empê­ché de tra­hir son Maître.

Mes frères, mes sœurs, ce n’est pas tel­le­ment en mou­rant que nous pou­vons don­ner notre vie, mais en vivant inten­sé­ment, en cor­res­pon­dant aux exi­gences de chaque moment. ‘Aimer jusqu’au bout’ est d’abord sim­ple­ment : accep­ter d’écouter lon­gue­ment quelqu’un qui se confie, sans l’interrompre ; c’est res­ter tra­vailler à la vais­selle jusqu’au bout, sans s’esquiver ; c’est ne pas cal­cu­ler notre géné­ro­si­té dans les petits ser­vices, c’est, comme le demande l’épitre aux Hébreux, ne pas nous déro­ber aux exi­gences de notre pro­fes­sion ; c’est res­pec­ter et accueillir tota­le­ment ceux que nous ren­con­trons, et décou­vrir que nous pou­vons ain­si aller beau­coup plus loin que nous le pen­sions. Le ‘bout’ n’est pas seule­ment le terme, la fin, c’est aus­si une exi­gences du che­min, l’intensité de notre enga­ge­ment dans les choses les plus simples.

Aimer jusqu’au bout, comme Jésus nous le demande, ce n’est donc pas néces­sai­re­ment épui­ser toutes nos forces, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au lieu de pen­ser cela, au lieu de nous rési­gner à ne pas en être capables, nous sommes appe­lés à décou­vrir la valeur infi­nie des humbles gestes d’amour. L’humilité est par­fois gran­diose, comme quand le pape lave les pieds des pri­son­niers, mais le plus sou­vent les gestes simples passent inaper­çues, et cepen­dant nous savons qu’ils ne sont pas per­dus. Ils ne sont pas insi­gni­fiants ; ils sont comme nos petits gestes de res­pect et de sau­ve­garde de la créa­tion que nous dicte un com­por­te­ment éco­lo­gique. A leur place, ils sont indis­pen­sables, et notre vie quo­ti­dienne en est nour­rie, sanc­ti­fiée. Si, au contraire, notre envi­ron­ne­ment com­mu­nau­taire ou fami­lial n’est pas irri­guée par ces marques d’amour gra­tuit, il s’étiole et devient alors vrai­ment insi­gni­fiant.

Nous décou­vrons ain­si que ce n’est plus nous qui don­nons notre temps, notre atten­tion ou notre com­pas­sion. Car nous ne savons pas com­ment bien don­ner, sans aucun retour sur nous‐mêmes Mais l’Esprit de Dieu vient au secours de notre fai­blesse, et c’est Lui qui donne, à tra­vers nous. Il nous envoie et on peut dire que c’est lui qui nous ‘donne’, au ser­vice de nos frères. Aussi nous ne devons pas tant nous effor­cer d’être nous‐mêmes géné­reux, mais plu­tôt nous aban­don­ner à sa volon­té de don­ner, de rayon­ner tout bien.
Mes sœurs, mes frères, la célé­bra­tion de ce jeu­di saint nous fait enfin com­prendre que nos simples gestes d’amour sont tou­jours situés sur un vaste hori­zon. La litur­gie de ces jours saints nous révèle en effet que notre vie toute entière est inté­grée dans la mys­tère de Jésus, le mys­tère du salut de tous les humains. Rien n’est mes­quin dans notre exis­tence, parce qu’elle peut désor­mais être vécue dans la pers­pec­tive de la croix et de la résur­rec­tion du Seigneur. Dès lors tout ce que nous fai­sons, si humble que ce soit, acquiert une gran­deur insoup­çon­née. Car, pour reprendre les paroles de Jésus lui‐même, notre vie est ‘don­née pour la mul­ti­tude’. Ce vaste monde qui nous entoure, avec la mul­ti­tude des humains, leurs dou­leurs et leurs espoirs, est tou­jours mys­té­rieu­se­ment pré­sent dans notre vie, et nous lui sommes concrè­te­ment soli­daires. Quand nous pou­vons vivre cette soli­da­ri­té au sein du mys­tère du Christ que nous célé­brons cette semaine, notre ser­vice n’est pas pénible et notre vie n’est pas ‘pei­neuse’, mais, même à tra­vers bien des exi­gences et épreuves, elle déborde d’une joie toute simple.

Fr.Pierre

Fresque de Leonard de Vinci, La Cène, 1494–98

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