Il va partir. Et alors ?

Homélie du 6èmè dimanche de Pâques (A)

Il va par­tir. Et alors ?

C’est clair. Il va par­tir.
Oh, ils s’en dou­taient bien. Il ne tient pas en place. Ils l’avaient bien devi­né. Lorsqu’il était quelque part, il disait « allons ailleurs », « pas­sons sur l’autre rive ». Quand on vou­lait le rete­nir, il se remet­tait en route. Et lorsqu’on com­men­çait à l’acclamer, « il allait son che­min ». Alors, oui, ils s’en dou­taient : cela devait arri­ver.
Ils l’avaient pris pour un instable, ils le trou­vaient chan­geant et un brin fan­tai­siste. Ils le consi­dé­raient comme une espèce de va-nu-pieds.
À vrai dire, il les fati­guait un peu, les dis­ciples. Quand deux ou trois se croyaient arri­vés et lui disaient : « dres­sons ici trois tentes », il répon­dait « repre­nons le che­min », « c’est pour cela que je suis sor­ti ». Il faut dire qu’il avait de qui tenir : cer­tains lui don­naient Abraham comme ancêtre…
Quelqu’un lui deman­dait de prendre du temps pour enter­rer son père, il répon­dait sèche­ment : « Suis-moi, et les laisse les morts enter­rer leurs morts ». Si les renards ont des ter­riers et les oiseaux du ciel des nids, lui n’avait pas de pierre où repo­ser sa tête.
Ils le pen­saient sans racine, sans mai­son. Ils le plai­gnaient d’être sans demeure jusqu’au jour où à force de le côtoyer ils ont com­pris qu’il habi­tait le ciel. Non, pas exac­te­ment le ciel : il habi­tait en Dieu. Le Père était sa vraie demeure, le lieu-dit de sa soli­tude et la source joyeuse de sa grande liber­té. C’est en lui et en lui seul qu’il avait – pre­mier d’une longue lignée – fait vœu de sta­bi­li­té. C’est cette sta­bi­li­té qui libé­rait en lui l’amour. Sa pré­sence constante dans le cœur de son Père lui fixait rendez-vous aux car­re­fours des hommes et des femmes de son temps.
C’est là tout le para­doxe de Jésus : plus il était enra­ci­né, plus il se sen­tait libre de s’en aller, de reprendre la route et de s’installer jamais nulle part. L’enracinement comme condi­tion de sa mobi­li­té…
« D’ici peu de temps, le monde ne me ver­ra plus… »
« Vous recon­naî­trez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi »

Dans cet enra­ci­ne­ment de Jésus en son Père, nous avons de la graine à prendre pour nos vies. Apprendre de lui à demeu­rer en terre d’évangile, à faire de sa Parole le Livre de notre vie. A deve­nir par elle de vrais aven­tu­riers, des voya­geurs infa­ti­gables. Apprendre de sa Parole à sor­tir de l’inquiétude sté­rile qui fait que l’on accu­mule des choses et des savoirs, des habi­tudes et des tra­di­tions plu­tôt que de vivre chaque jour comme un tout nou­veau jour. Apprendre du nomade de Nazareth à sor­tir comme lui plu­tôt que de nous cal­feu­trer, et aller au devant de l’inattendu au lieu de res­ter chez soi crai­gnant sans cesse les mornes len­de­mains.
Puisqu’il s’en va, le Christ, puisqu’il se met en route tou­jours, c’est l’heure de le suivre. Et de s’enraciner en lui pour deve­nir plus libres d’aller et de venir. C’est l’heure d’oser…

« Je ne vous lais­se­rai pas orphe­lins » avait-il dit. N’ayez pas peur de cela. Je ne vous lais­se­rai pas seuls, pas iso­lés, pas dépeu­plés, pas déso­lés. « Je prie­rai le Père de vous envoyer un défen­seur », un avo­cat et un allié.
Il évo­quait le Souffle qu’il enver­rait sur notre terre, ce souffle de vie qui habite le cœur de chaque être humain. Un souffle qui don­ne­rait à la vie des dis­ciples une épais­seur nou­velle, une nou­velle qua­li­té d’être, une plus haute qua­li­té d’existence.
Ce souffle nou­veau qui ferait de leur vie ordi­naire le lieu de Dieu lui-même. Un « défen­seur », l’Esprit de véri­té qui met­trait ciel sur terre, comme disent nos frères orien­taux. Un Esprit de véri­té qui ferait pas­ser l’engrais de Dieu dans nos sillons humains, qui ferait sau­ter les ver­rous, les pro­tec­tions, les fer­me­tures et les enfer­me­ments…
Pas seule­ment les ver­rous de la peur, mais aus­si les ver­rous qui nous enferment dans les cer­ti­tudes. Vous savez : ces cer­ti­tudes qui se glissent insi­dieu­se­ment en nous, cer­ti­tudes que l’on sait tout, qu’on a tou­jours rai­son, qu’on a la véri­té et que les autres ont for­cé­ment tou­jours tort. Cet Esprit annon­cé nous défen­drait de nous-mêmes, heu­reux esprit de déli­vrance. Un souffle de liber­té.
Il nous faut ce matin accueillir cette pro­messe de Jésus. Non pas en deve­nant de pieux dévôts qui ânonnent leurs prières mais des hommes et des femmes qui exposent leur vie – même lorsqu’elle est fra­gile – au souffle du Seigneur qui pro­voque tou­jours les mêmes ques­tions : est-ce que nous sommes bien au ser­vice des hommes et des femmes de ce temps ? Est-ce que nos façons de faire, nos paroles, nos juge­ments sont d’abord et tou­jours des actes de confiance en l’homme ?
La fidé­li­té au Souffle du Seigneur nous ramè­ne­ra tou­jours à cette ques­tion : est-ce que nos com­mu­nau­tés sont bien au cœur des vrais besoins des hommes et des femmes d’aujourd’hui ? A l’écoute de leurs dési­rs pro­fonds ? Et nos bal­bu­tie­ments sont-ils des élé­ments de réponse à leur quête de vie et de bien-être ? On ne peut pas être des dis­ciples de Jésus sans se poser tou­jours ces ques­tions là.

Il leur a dit aus­si : « Je reviens vers vous ».
Il ne sert donc à rien de regar­der le ciel et de fixer nos yeux sur l’horizon. Nous avons à le cher­cher et à le trou­ver par­mi les visages que nous croi­sons, dans les visages proches de nous, visages qui nous regardent, visages qui nous appellent. Les seules traces de lui qui attestent sa pré­sence dans le monde d’aujourd’hui sont les vivants que nous essayons d’être qui tra­vaillent à don­ner une place sur cette terre aux lépreux et aux exclus de toutes sortes. Il est bien là, en nous et autour de nous, quand la haine ou la peur ne régissent plus les rela­tions, quand la com­pas­sion l’emporte sur le mépris, quand le res­pect empêche la vio­lence capable des pires ins­tincts, quand l’accueil de l’étranger nous garde de tout repli sur soi !

Amis, c’est à nous d’attester main­te­nant par nos visages et par nos voix, par nos actions et par nos choix, la vita­li­té du Ressuscité. C’est à nous d’attester par nos façons de vivre, par nos allers et venues à la ren­contre de nos contem­po­rains, que le Seigneur revient et qu’il est là. Car il revient : nous en sommes la trace, pre­mières lueurs de sa venue, pre­miers pré­sages de ce « soleil levant qui vient nous visi­ter ».
Il n’a pas aujourd’hui d’autres mains que les nôtres, pas d’autres regards que les nôtres, pas d’autres oreilles que les nôtres, pas d’autres gestes que ceux que nous fai­sons, ici et main­te­nant, en mémoire de Lui.

Dans quelques ins­tants, nous allons com­mu­nier à sa vie comme nous avons déjà com­mu­nié à sa Parole. Nous allons « deve­nir ce que nous rece­vons ».
« Celui qui reçoit mes com­man­de­ments et les garde, dit Jésus, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aus­si, je l’aimerai, et je me mani­fes­te­rai à lui »

Résonne en moi cette hymne magni­fique du Père Didier Rimaud :
Oui, vrai­ment , quoi faire d’autre qu’ouvrir nos cœurs à son souffle de vie ? Sa vie se gref­fe­ra à nos âmes qu’il tou­che­ra. Nous devien­drons ce peuple nou­veau qu’il fait renaitre des eaux. Il res­pi­re­ra en notre bouche plus que nous-mêmes !
Puisqu’il revient, offrons nos cœurs aux langues de son Feu : par nous brû­le­ra enfin le cœur de la terre, et il se pour­rait bien que nos vies annoncent alors le mys­tère de la sienne.
Puisqu’il vient et qu’il est déjà là, livrons sans crainte nos êtres aux germes de son Esprit venus se joindre à toute souf­france. Demandons-lui sa vio­lence à son ser­vice.
Si nous tour­nons nos yeux vers cet hôte inté­rieur, sans rien vou­loir d’autre que sa pré­sence, il nous fera vivre de l’Esprit.
Et il habi­te­ra tous nos silences et toutes nos prières [*]…

* : [1] Il faut ici aller relire, chan­ter, mur­mu­rer, prier cette hymne magni­fique…

Père Raphaël
Sculpture de Giacometti, L’homme qui marche

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