Espérance et Discernement : Trois paraboles sur le Royaume des Cieux

16ème dimanche A (2017)
23 juillet 2017

Espérance et Discernement
Trois para­boles sur le Royaume des Cieux
(Mt 13, 24–43)

Comme dimanche pas­sé, et d’ailleurs comme encore dimanche pro­chain, nous avons enten­du aujourd’hui des ‘para­boles du Royaume des Cieux’. Les évan­gé­listes en ont rete­nu un grand nombre. Il semble que de tels ensei­gne­ments étaient impor­tants pour Jésus. Mais com­ment pouvons-nous bien les rece­voir ?
On com­prend bien les petites his­toires, tirées de l’observation de la nature, mais il n’est pas si facile de voir à quoi elles se rap­portent exac­te­ment. Qu’est-ce que ce ‘Royaume des Cieux’ qu’elles repré­sentent ? Quel rap­port ce Royaume a-t-il avec notre vie quo­ti­dienne ? Il est vrai que ces mots ‘royaume’ ou ‘règne’, et ‘cieux’ nous semblent bien éloi­gnés de nos pré­oc­cu­pa­tions quo­ti­diennes ! Mais il ne faut pas néces­sai­re­ment pen­ser pour ça à Louis XIV ou même à notre roi Philippe. Dans le lan­gage cou­rant d’aujourd’hui, nous uti­li­sons sou­vent de tels mots, par exemple, quand nous disons : « Il ‘règne’ une grande paix dans la mai­son, même dans cette pièce qui est le ‘royaume’ des enfants ». Il s’agit donc d’une pré­sence intense et pai­sible. Pour Jésus, il s’agissait d’une telle pré­sence de Dieu, son Père. Quant au mot ‘Ciel’, il rem­place, dans l’évangile selon saint Matthieu, le mot Dieu, « notre Père qui est aux Cieux ». D’ailleurs, dans les textes paral­lèles, saint Luc parle tou­jours du ‘Royaume de Dieu’.

Mais venons-en au conte­nu de ces mots. L’explication de la para­bole du semeur disait qu’il s’agissait de ‘la parole’. Mais c’est encore assez géné­ral. Pour com­prendre ce que Jésus appelle ici le Royaume, je crois qu’il suf­fit de lire les pre­miers cha­pitres de l’évangile, en par­ti­cu­lier les paroles de Jésus dans son ‘Sermon sur la mon­tagne’. Il y a annon­cé clai­re­ment le monde que Dieu veut réa­li­ser par­mi nous, avec nous. C’est cela le ‘Règne de Dieu’, un monde où l’amour de Dieu est vécu concrè­te­ment et où règne la jus­tice et la paix.
Dans les dis­cours en para­bole que nous enten­dons ces jours-ci Jésus nous dit : tout cela que vous avez enten­du sur la mon­tagne, gardez-le dans votre cœur comme une petite graine, accueillez-le au plus pro­fond, et laissez-le agir. Ce n’est encore qu’une petite semence, mais elle gran­di­ra. Jésus pré­cise même dans le texte paral­lèle de ces para­boles, en saint Marc, qu’une fois semée, la semence pousse toute seule : « que le semeur dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et gran­dit, il ne sait com­ment » (Mc 4, 27).
La pre­mière chose à faire est donc de bien entendre ces appels, par­fois redou­tables, du pre­mier dis­cours de Jésus dans l’évangile, sur la vraie béa­ti­tude, sur l’amour inlas­sable, la récon­ci­lia­tion, la prière pour ses enne­mis, la confiance, le choix réso­lu de la voie tra­cée par Jésus… Il faut ensuite conti­nuer à les médi­ter, les rumi­ner, ne jamais les écar­ter comme uto­piques, impos­sibles pour nous, mais espé­rer, espé­rer pou­voir peu à peu les vivre.

Tel est, me semble-t-il, le prin­ci­pal ensei­gne­ment de ces para­boles du Royaume que nous enten­dons aujourd’hui. Comme si Jésus, en voyant ses dis­ciples un peu per­plexes et hési­tants devant ces énormes exi­gences du Sermon sur la mon­tagne, avait vou­lu ajou­ter ces para­boles pour les invi­ter à espé­rer mal­gré tout : patience, vous y arri­ve­rez ! Ce sont les para­boles de l’espérance, comme il y a les para­boles de la misé­ri­corde et les para­boles du par­don. Toutes ces images évo­quées ici, ins­pi­rées par la nature, expriment en effet la confiance dans la force de la vie, cachée, mais évi­dente pour l’agriculteur, pour le dis­ciple. A plu­sieurs reprise, il nous dit : regar­dez ! Puisez là une nou­velle confiance, une espé­rance fon­dée. Oui ! Le mes­sage évan­gé­lique ne fait rien d’autre que de per­mettre à notre bon­té fon­cière de se déve­lop­per, natu­rel­le­ment, et de rayon­ner de proche en proche autour de nous. Faites-lui confiance !
Mais ici Jésus ajoute immé­dia­te­ment un ensei­gne­ment com­plé­men­taire. Il ne suf­fit pas d’espérer en toutes les cir­cons­tances, il faut encore savoir dis­cer­ner par­mi les dif­fé­rentes situa­tions que l’on doit affron­ter. Espérance et dis­cer­ne­ment doivent tou­jours aller ensemble. Sans dis­cer­ne­ment, espoir rime avec illu­soire. Et sans espé­rance, la luci­di­té risque d’aboutir à la rési­gna­tion et au cynisme.

En effet, la semence est pleine de pro­messes, mais elle est aus­si dan­ge­reu­se­ment expo­sée à la sté­ri­li­té. On l’a vu dimanche pas­sé dans la des­crip­tion, que Jésus fai­sait des dif­fé­rents obs­tacles au bon déve­lop­pe­ment de la graine : les pierres, les ronces, la séche­resse. Et aujourd’hui la para­bole du bon grain et de l’ivraie est encore plus claire, et plus dra­ma­tique. Parce que dans la para­bole du semeur, on peut ima­gi­ner que la plus grande par­tie du grain n’est pas tom­bée sur le che­min, mais bien dans la bonne terre. Ici, au contraire, l’ivraie enva­hit tout le champ. C’est toute la récolte qui est com­pro­mise.
Or c’est bien, sou­vent une telle situa­tion que nous devons affron­ter : le bon grain est mêlé à l’ivraie. Nous sommes éton­nés, décon­cer­tés, en voyant ce qui croit dans notre champ, alors que nous y avions semé notre bon grain. C’est ‘un enne­mi’ qui a semé la ziza­nie, une per­sonne exté­rieure, ̶ ou est-ce une par­tie de nous-mêmes qui n’est pas encore récon­ci­liée avec notre désir de vivre selon l’Évangile ? Toujours est-il, qu’il faut redou­bler de vigi­lance, pour dis­cer­ner ce qui est bon et fécond d’avec ce qui ne peut que nuire et com­pro­mettre notre pro­jet.

Mais Jésus ne nous demande pas d’attaquer de front le mal et d’arracher l’ivraie : « Laissez-les pous­ser ensemble jusqu’à la mois­son… ». Parce qu‘il sait bien, ̶ nous savons tous, ̶ que cela fera plus de tort que de bien.

Cependant il donne deux conseils.
D’abord la patience. Savoir attendre. Comme pour la matu­ra­tion du grain. Car il faut du temps, du recul, pour pou­voir bien dis­cer­ner les choix à faire en cer­taines situa­tions com­plexes. Ce temps d’attente est sou­vent un temps de tolé­rance, et même, en cer­tain cas, un temps de souf­france. Le Christ nous invite sou­vent à patien­ter : « Vous sau­ve­rez vos âmes par votre per­sé­vé­rance » (Luc 21, 19). Mais nulle part il ne nous demande une patience bor­née, stoïque, muette. Il nous pro­pose plu­tôt une patience vive, parce que nour­rie par la prière et la médi­ta­tion.

C’est le deuxième conseil qu’il donne, à tra­vers tout l’Évangile : impré­gner toute notre vie de la prière. En médi­tant lon­gue­ment tout ce qu’il nous a ensei­gné, en par­ti­cu­lier dans son Sermon sur la mon­tage, en priant l’Esprit de nous le faire péné­trer jusqu’au fond de notre être, nous deve­nons fina­le­ment capables de « dis­cer­ner quelle est la volon­té de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est par­fait » (Rm 12, 2). Nous acqué­rons ain­si, comme à notre insu, cette « pen­sée du Christ » dont parle encore saint Paul (1Co 2, 16) et qui nous per­met de por­ter un juge­ment sur la réa­li­té ambiante. Mais ce juge­ment sera lui-même por­té par l’espérance, une espé­rance d’autant plus réso­lue qu’elle sera lucide.

Ainsi, nous ne nous achar­ne­rons pas contre l’ivraie ; elle est résis­tante, comme le chien­dent dans nos jar­dins. Mais, en sui­vant les conseils de Jésus, au lieu de nous effor­cer d’arracher le mal, nous essaie­rons de don­ner toutes ses chances au bien. Nous trou­ve­rons ain­si la façon de « vaincre le mal par le bien » (Rm 12, 21), grâce à notre patience et notre prière. Alors nous pour­rons peu à peu com­prendre Jésus quand il nous dit que « le Royaume est en vous » ou « par­mi vous » (Luc 17, 21). Il n’est pas une réa­li­té ima­gi­naire, quelque part der­rière les nuages ‘dans les cieux’, il est la mani­fes­ta­tion de la vie de Dieu notre Père par­mi nous, et de la vraie béa­ti­tude qu’il nous a pro­mise.

Cependant il est encore, pour une bonne part, en germe. Il reste beau­coup à faire pour réa­li­ser dans notre monde la jus­tice et la paix de l’Évangile. C’est pour­quoi nous sommes tous invi­tés à nous y enga­ger dès aujourd’hui, là où nous sommes. Avec déter­mi­na­tion, mais sans pré­ci­pi­ta­tion, en sui­vant les recom­man­da­tions de patience et de dis­cer­ne­ment que nous donne l’Évangile.

Mes frères, mes sœurs, afin de réa­li­ser concrè­te­ment ce ‘Règne de Dieu’, nous avons reçu, au cours de cette eucha­ris­tie, quelques paroles de Jésus, pour les lais­ser péné­trer pro­fon­dé­ment, jusque dans la bonne terre de notre cœur, pour qu’elles y poussent racine, y gran­dissent et portent du fruit. Puis nous accueille­rons les uns des autres un peu de pain et un peu de vin, pour que gran­disse en nous et par­mi nous la vie divine, pour que nous puis­sions prier avec tou­jours plus de véri­té la prière du Seigneur : « Que ton Règne arrive ! »

fr Pierre

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