Le nécessaire détachement pour aimer

13ème dimanche A (2017)
(2 R., 4 ; Mt 10, 37–42)

Le néces­saire déta­che­ment pour aimer
Homélie du 02 juillet 2017

Pour illus­trer cet évan­gile, la litur­gie nous a pro­po­sé l’histoire le la Sunamite qui a reçu le pro­phète Élisée « en sa qua­li­té de pro­phète », comme le deman­de­ra Jésus. C’est une belle his­toire d’hospitalité, d’attention, pleine de ten­dresse. Et l’évangile lui fait écho, quand il y est ques­tion d’offrir « un verre d’eau fraîche à un de ces petits, en sa qua­li­té de dis­ciple ». Mais quel contraste avec le début de l’évangile ! Pourquoi la litur­gie a-t-elle gar­dé des paroles aus­si dures, des exi­gences de rup­ture aus­si inhu­maines ? Cela fait-il éga­le­ment par­tie de l’enseignement de Jésus ?

Mes frères, mes sœurs, voi­là, me semble-t-il, la ques­tion que nous devons nous poser aujourd’hui. Pour être un vrai dis­ciple du Christ, sim­ple­ment « pour lui être digne », faut-il néces­sai­re­ment renon­cer aux liens fami­liaux les plus sacrés ? Au début de l’évangile selon saint Matthieu nous avons enten­du Jésus nous deman­der d’« aimer nos enne­mis », et main­te­nant il nous demande de ne pas aimer nos parents ! Qu’est-ce que cela signi­fie ? En décou­vrant toutes ces contra­dic­tions nous sommes ten­tés de conclure : on fait encore ce qu’on peut ; on fait ce qu’on veut.

Dans de tels cas, il faut com­men­cer par regar­der plus atten­ti­ve­ment le texte où Jésus demande de « ne pas aimer nos parents plus que lui ». Et d’abord, de quel amour s’agit-il ici ? Le mot aimer, en fran­çais, est sou­vent vague et même équi­voque. En grec il y a au moins deux mots pour ‘aimer’ : aga­pân, l’amour gra­tuit, comme, par exemple : « aimer vos enne­mis », et phi­lein, un amour plus inté­res­sé, qui cal­cule : c’est celui que Jésus emploie quand il reproche aux pha­ri­siens d’« aimer prendre les pre­mières places » ou d’« aimer l’argent ». En ces cas, plu­tôt qu’‘aimer’, il fau­drait tra­duire ‘être atta­ché à -’. Dans notre texte Jésus uti­lise le mot phi­lein : il demande de ne pas être atta­ché à notre famille au point de ne plus être libre de prendre les options exi­gées par son évan­gile. Il ne méprise donc pas la famille ; ce qu’il veut, c’est cette liber­té. L’Évangile pro­pose une vie uni­fiée dans cette « recherche du Royaume et de sa jus­tice, car tout le reste nous sera don­né par sur­croît » : tout le reste, comme le vrai amour pour la famille. Car cet amour n’est pas à négli­ger, mais bien plu­tôt à accueillir, puisque nous savons qu’il nous sera don­né par sur­croît, au cœur de notre enga­ge­ment.

A tra­vers tous les évan­giles, Jésus demande en effet un enga­ge­ment incon­di­tion­nel. Il n’aime pas qu’on lui dise : « Je te sui­vrai par­tout, mais attends un peu… ». Il n’aime pas une atten­tion par­ta­gée, il veut qu’une fois la main à la char­rue, une fois enga­gé, on ne regarde plus en arrière. Vous voyez ain­si que l’Évangile n’est pas n’importe quoi, mais qu’il y a une grande cohé­rence entre toutes ses par­ties, appa­rem­ment contra­dic­toires.
La suite du texte nous aide à mieux voir com­ment nous y prendre. Il y est ques­tion de « perdre sa vie » à cause de Jésus, et de la trou­ver en lui. Cette exi­gence de perdre sa vie revient 6 fois, dans les 4 évan­giles ; elle est donc cen­trale. Mais, ici encore, il faut bien entendre les mots ! « Perdre sa vie », ce n’est pas non plus la négli­ger, comme on perd son temps pour des riens ; ce n’est pas mépri­ser sa vie, comme si le Christ pou­vait sou­hai­ter de nous voir la gâcher pour lui ! Non ! il demande seule­ment de ne plus être obsé­dé par le sou­ci de sau­ver sa peau à tout prix, ̶ et tant pis pour les autres. Il s’agit, en quelque sorte, de ‘perdre de vue’ sa propre vie, de voir plus loin.
Car alors, il nous est pos­sible d’accueillir le ‘sur­croît’ que Jésus pro­met pré­ci­sé­ment à ceux qui ont don­né leur vie pour que vienne le Royaume. Et nous décou­vrons ain­si, comme l’écrit Bernanos, à la fin de son « Journal d’un curé de cam­pagne » qu’effectivement « La grâce est de s’oublier ». Ni se mépri­ser, ni s’idolâtrer : s’oublier.

Il ne faut pas pour autant esca­mo­ter la croix. Les contra­rié­tés, les obs­tacles de tous ordres, les injus­tices subies, plus ou moins avé­rées, sont là, mais elles peuvent, en ces cas, perdre de leur tra­gique, parce qu’on ne s’indigne plus tou­jours : « C’est trop injuste ! Me faire ça à moi ! » Il y a certes tou­jours des ‘croix’, mais, quand nous sommes libé­rés de tant de retours sur nous-mêmes, nous pou­vons les prendre, les por­ter, sans trop nous lamen­ter, mais en soli­da­ri­té avec ceux qui en ont de plus lourdes. Et nous décou­vrons alors sou­vent que notre propre « joug est facile et le far­deau léger », parce que nous ne nous pre­nons plus trop au sérieux.

Je crois enfin que l’accueil juste dont il est ques­tion dans la suite de l’évangile d’aujourd’hui n’est pos­sible que dans cet esprit. C’est pour­quoi les deux par­ties de cet évan­gile, appa­rem­ment si contras­tées, sont en fait liées. Pour accueillir un pro­phète, un homme juste ou un petit enfant, pour leur être atten­tion­nés et leur don­ner un verre d’eau fraîche sans qu’ils en soient obli­gés ou humi­liés, il nous faut être libres, par rap­port à notre per­son­nage tou­jours un peu encom­brant quand nous sommes trop conscients de notre ver­tu. Pour aimer non seule­ment les pro­phètes et les hommes justes, mais éga­le­ment les hommes pécheurs, les étran­gers, les casse-pieds, pour les aimer de façon juste, avec atten­tion et ten­dresse, sans pour autant les obli­ger à une recon­nais­sance éper­due, il faut « que notre main gauche ignore ce que donne notre main droite ».Cc’est là encore une façon de s’oublier.

En nous deman­dant de ne pas nous atta­cher indû­ment à nos proches, comme à des richesses qui nous ras­surent et nous acca­parent, Jésus nous indique le che­min du vrai accueil de l’autre, de tous les autres, quels qu’ils soient, proches ou loin­tains. Oui, mes sœurs et mes frères, pour aimer vrai­ment, sans cet atta­che­ment qui obs­cur­cit nos rela­tions, pour aimer ‘éper­du­ment’, il faut consen­tir à « perdre notre vie ».

A la suite du Christ, nous pou­vons alors élar­gir notre accueil. Dans le texte d’aujourd’hui, il nous deman­dait de « don­ner un verre d’eau fraîche à l’un de ces petits, parce qu’il est un dis­ciple », mais plus loin dans cet évan­gile, Matthieu nous explique com­ment, en ren­con­trant une Cananéenne, une étran­gère, Jésus a mieux com­pris qu’il ne fal­lait pas réser­ver son atten­tion aux seuls proches, aux dis­ciples. Et à la fin de sa pré­di­ca­tion, telle que Matthieu nous l’a rap­por­tée au cha­pitre 25, il demande de n’avoir aucune limite à notre amour du pro­chain ou du loin­tain, car « chaque fois que vous avez don­né à boire ou à man­ger, etc. à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

C’est pour­quoi aus­si, chaque fois que nous célé­brons le mémo­rial du Seigneur dans l’action de grâce, nous nous sou­ve­nons qu’il a « per­du sa vie » pour nous, qu’il s’est don­né lui-même comme un bon pain rom­pu, pour nous et pour la mul­ti­tude.

fr. Pierre

Photographie de fr. Thibaut

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.