Assomption

Mardi 15 aout 2017

Assomption

La rela­tion de l’Eglise avec Marie est com­plexe et fas­ci­nante, tout comme la dévo­tion du peuple chré­tien à Marie. De bons théo­lo­giens ont émis des réserves sur l’inflation des dogmes mariaux au siècle der­nier et bien des catho­liques sont mal à l’aise avec les dérives de la pié­té mariale. Et pour­tant la célé­bra­tion de I’ Assomption remonte au Vè siècle et la mul­ti­tude des vierges ornées de vête­ments somp­tueux et por­tées en pro­ces­sions, les foules des grands lieux de pèle­ri­nage, comme les buis­sons de cierges dont les flammes veillent sur des détresses silen­cieuses, tout cet atta­che­ment popu­laire ou secret à la figure de Marie appelle d’autres médi­ta­tions que des ques­tion­ne­ments de beaux esprits. Qui de nous n’a jamais levé les yeux vers son image, dépo­sé une fleur ou mur­mu­ré un Ave ? Et quel per­son­nage tient plus de place dans l’histoire de l’art chré­tien ?

Sans doute le culte ren­du à Marie exprime-t-il une recherche pro­fonde de la fémi­ni­té du divin. L’image du Dieu-Père, Pater omni­po­tens, a écra­sé celle du Dieu-Mère pour­tant bien pré­sente dans la Bible et dans l’évangile .. Les figures de Dieu sont tou­jours outran­ciè­re­ment mas­cu­lines, celles du Père en vieillard de majes­té, celles du Christ dans sa beau­té d’homme jeune et fort. Le recours à la fémi­ni­té de Dieu s’est repor­té sur Marie, au risque d’en faire une déesse-mère à côté du Dieu-Père et c’est ce qui peut par­fois nous aler­ter. Mais en même temps elle est l’icône non seule­ment de la fémi­ni­té du divin mais de la fémi­ni­té de l’humanité, la glo­ri­fi­ca­tion de la femme éter­nelle, et nous sen­tons bien qu’en la célé­brant aujourd’hui, ce sont toutes les femmes que nous hono­rons, nos filles, nos épouses, nos mères.

Rappelons-nous tou­te­fois que les évan­giles sont très dis­crets sur Marie. Paul n’en parle pas. Et le ful­gu­rant pas­sage de I’ Apocalypse que nous avons lu, la femme vêtue de soleil, ne visait pas Marie mais plu­tôt la femme Sion et la Mère Église qui donne le Christ au monde dans la tour­mente de l’Histoire, Nous pou­vons donc bien aujourd’hui contem­pler Marie dans ce qu’elle a de sin­gu­lier, de très per­son­nel, la fille Marie de Nazareth, l’épouse de Joseph, la mère du jeune mes­sie dérou­tant et assas­si­né, et ain­si célé­brer en elle les femmes de notre huma­ni­té.

Marie est une fille juive, plus pro­ba­ble­ment de la tri­bu de Lévi que de celle de Juda, si l’on suit l’évangile de Luc, et donc pas des­cen­dante de David comme Joseph. Nous ne savons rien de sa jeu­nesse. Nous ne pou­vons qu’imaginer les gestes quo­ti­diens d’une fille de Palestine. Mais le silence du Livre à son sujet nous parle de son silence à elle. Elle est fille du silence et de l’écoute. Les peintres ont aimé la mon­trer avec le Livre ouvert à la main, fille du Livre de son peuple. Nous nous pla­çons près d’elle pour apprendre, jour après jour, le silence de l’écoute de la Parole de Dieu et nous nous cou­lons len­te­ment dans sa parole à l’ Ange : « que tout se passe pour moi selon ta parole », que ta Parole habite ma vie, qu’elle illu­mine dou­ce­ment mon cœur et mon corps, qu ‘elfe prenne chair en moi.

Joseph est lui aus­si un silen­cieux. Nous don­nons peu à Marie son titre d’épouse, alors même que nous appe­lons Joseph l’époux de Marie. « Joseph la prit comme épouse », dit Matthieu. Laissons à ces deux-là leur mys­tère, que les évan­giles res­pectent dans leur sobrié­té. Marie a vécu près de Joseph, avec lui, femme avec son homme, ensemble décou­vrant l’inattendu de ce fils, comme tous les parents du monde. Marie n’est pas une femme seule. « Ton père et moi, dit-elle à Jésus ado­les­cent, nous te cher­chions. Pourquoi nous as-tu fait cela ? » Elle a vécu avec Joseph l’humble et belle his­toire de la fidé­li­té et de la conni­vence d’un couple effa­cé.

Elle est la mère, et c’est tou­jours ain­si que nous l’appelons quand nous sommes dans la peine, la mère que l’on cherche quand on a du cha­grin, mère de misé­ri­corde qui recueille la plainte de ceux qui pleurent dans cette val­lée de larmes, la bonne mère. Mais elle n’est pas seule­ment notre refuge dans nos misères, elle est aus­si mère de nos propres enfan­te­ments, mère de nos fécon­di­tés, mère forte qui lance son fils dans sa voca­tion : « ils n’ont plus de vin », c’est main­te­nant ton heure, va, fais ton pre­mier signe, donne le vin des noces.

Mère dou­lou­reuse aus­si, mater dolo­ro­sa, qui enfante dans la souf­france, non pas seule­ment au moment de l’accouchement, mais quand il faut lais­ser ce fils aller, faire confiance, être dérou­té par sa dis­tance, et l’offrir jusqu’au meurtre. Femme vic­time avec lui, la chair de sa chair, la Pieta, com­pagne de nos dou­leurs, de nos dif­fi­ciles consen­te­ments, sœur de nos offrandes lentes et mère de nos com­pas­sions.

Mais encore celle qui ne détourne pas son regard de la part d’ombre de nous-mêmes, du mal obs­cur, de nos lou­voie­ments et de nos débâcles. Refuge des pécheurs, prie pour nous pécheurs, mère de nos aveux et de nos repen­tances, source de nos inces­santes conver­sions.

Le peuple croyant vénère Marie comme il vénère toutes les mères. Nous don­nons à Marie les noms les plus extra­or­di­naires cueillis dans toute la Bible : tour d’ivoire, arche d’alliance, porte du ciel, étoile du matin, mais nous l’appelons aus­si : secours des malades, conso­la­trice des affli­gés.

Aujourd’hui, elle est la reine habillée de lumière, la pre­mière en qui Dieu a accom­pli son rêve d’humanité avec son fils et nous montre/ ce qu’il veut pour nous tous : que nous soyons un peuple de princes, les fils et les filles du Roi, man­geant à sa table, et chan­tant avec elle le can­tique du soir : « mon âme exalte le Seigneur, mon cœur exulte en Dieu mon sau­veur. » C’est ce peuple pas­cal que nous fêtons avec elle aujourd’hui. Et l’ Ange vient encore mur­mu­rer à cha­cun de nous : « je te salue, toi aus­si, tu es com­blé de grâce, et le Seigneur est avec toi ! » À notre tour, avec Marie, saluons nos filles, nos épouses, nos mères.

Bonne fête aux femmes !

fr. Bernard

Huile sur bois de Jan van Eyck, Lucca Madonna (détail), 1436

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