La prière pour faire l’expérience de l’Évangile

19ème dimanche A (2017)

La prière pour faire l’expérience de l’Évangile

(Mt 14, 22–33)

L’épi­sode décrit dans cet évan­gile est très frap­pant et sug­ges­tif. Mais, pour bien l’entendre, il faut, me semble-t-il, le situer dans l’ensemble du texte qui nous a été don­né aujourd’hui. Il y est d’abord ques­tion de la prière de Jésus, dans la mon­tagne, à l’écart. Et le récit de l’expérience du pro­phète Élie à l’Horeb qui nous a été pro­po­sé comme pre­mière lec­ture nous invite aus­si à com­men­cer par une réflexion sur la prière. De fait, il y a des choses dans l’Évangile que nous ne pou­vons sai­sir que dans un cœur bai­gné de silence et régé­né­ré par la prière. Autrement nous n’y voyons que des sen­tences de pro­fonde sagesse ou des anec­dotes plus ou moins fan­tas­tiques, plus ou moins fan­tas­ma­go­riques, aux­quelles nous nous effor­çons de croire.
Par exemple : faut-il vrai­ment croire que le Créateur ait un jour déci­dé d’abroger les lois de la gra­vi­ta­tion uni­ver­selle, pour que Jésus, et puis Pierre, puissent mar­cher sur la mer ? Ou, si l’on a un esprit un peu scien­tiste, faut-il, au contraire, pen­ser que ce récit est une fable sans consis­tance réelle, des­ti­née seule­ment à fas­ci­ner et à trom­per les âmes faibles ? N’y aurait-il que deux façons d’entendre cet évan­gile : ou bien comme le triomphe du mer­veilleux qui prou­ve­rait de façon irré­fu­table la divi­ni­té du Christ, ou bien comme un exemple carac­té­ris­tique d’une men­ta­li­té encore infan­tile ? Je pose ces ques­tions parce que nous por­tons en nous ce dilemme, de façon plus ou moins nette, plus ou moins avouée. Nous nous deman­dons sur quoi nous pou­vons vrai­ment fon­der notre foi.
Or l’alternative n’est pas cré­du­li­té ou scien­tisme. Je crois que, pour être fidèle à Jésus, à tout ce qu’il a fait et ensei­gné, il nous faut com­men­cer par vivre comme il a fait : par exemple accueillir toute per­sonne avec un res­pect infi­ni, mais aus­si, comme nous le voyons dans l’Évangile d’aujourd’hui, prendre le temps pour prier. Jésus éprou­vait régu­liè­re­ment le besoin d’aller dans un endroit désert, à l’écart, « et le soir venu, il était là, seul ».

Le récit du renou­vel­le­ment de la voca­tion du pro­phète Elie nous aide­ra à mieux com­prendre cela. Contrairement à Moïse qui, sur la même mon­tagne, avait recon­nu le Seigneur dans le fra­cas et l’éblouissement, Elie le per­çois dans « l’écho d’un fin silence ». Je sais que le texte offi­ciel lu ce matin parle du « mur­mure d’une brise légère ». C’est une belle image, mais c’est une inven­tion des tra­duc­teurs grecs, inca­pables, semble-t-il, de conce­voir la réa­li­té posi­tive et la puis­sance du silence. Ou peut-être avaient-ils peur de ce silence. Alors ils ont ima­gi­né qu’il devait au moins y avoir quelque chose : un mur­mure, une brise… Mais le texte hébreux uti­lise un mot qui dit bien ‘silence’. Partout ailleurs dans la Bible, il signi­fie uni­que­ment ‘silence’. Il est signi­fi­ca­tif pour notre men­ta­li­té actuelle que le texte offi­ciel de la litur­gie n’ait pas osé gar­der le mot hébreux de ‘silence’. C’est parce que qu’on en a encore tou­jours peur !
Or Jésus n’est pas allé à la mon­tagne pour essayer d’entendre un doux mur­mure ; il est allé au désert, pour se lais­ser puri­fier par la soli­tude et le silence. Et les évan­giles nous informent d’ailleurs qu’il y allait régu­liè­re­ment. Il en est ques­tion onze fois dans les évan­giles, sans par­ler de sa der­nière prière au jar­din des oli­viers. Pourquoi Jésus devait-il aller si sou­vent prier à l’écart. Était-ce pour nous don­ner un exemple ? Ou voulait-il inter­cé­der pour nous ? Oui, certes. Mais je crois que c’était sur­tout une néces­si­té pour lui. Il lui fal­lait prendre le temps de silence néces­saire pour entendre la volon­té de son Père, pour pou­voir peu à peu l’incarner dans toutes les fibres de sa per­sonne, jusque dans les pro­fon­deurs de son psy­chisme qui était encore habi­té par la peur. Seule une prière intense et pro­lon­gée pou­vait lui per­mettre d’atteindre à ces pro­fon­deurs.

Je vou­drais citer ici un texte du jour­nal du Père Henri Le Saux, ce béné­dic­tin qui est allé en Inde pour y ren­con­trer le meilleur de la tra­di­tion hin­doue. Il raconte qu’il a un jour ren­con­tré des pré­di­ca­teurs ‘évan­gé­liques’ amé­ri­cains, sin­cères et bavards, et il note cette réflexion : « Tant qu’on s’en tient au nama­ru­pa (les noms et les formes exté­rieures) on ne peut pas tou­cher au fond. Il ne faut pas trop par­ler de Jésus, il ne faut conduire ni à l’idée, ni au sou­ve­nir de Jésus, mais à l’expérience pré­sente de Jésus pré­sent. (…) Il faut atteindre cet autre niveau, celui où Jésus vivait en face de son Père, — sans plus savoir qu’il le regarde, ni qu’il s’appelle lui-même Jésus. C’est cette expé­rience fon­da­men­tale qui enlève Jésus à tout ‘égo’ et fait de lui celui qui n’est plus que ‘ten­sion’ vers le Père, vers ses frères les hommes, avec dou­ceur, humi­li­té, amour… »
Oui ! mes frères, mes sœurs, nous avons tous besoin d’être en contact avec ce niveau pro­fond, si nous vou­lons vrai­ment vivre notre foi aujourd’hui. Nous ne devrions pas avoir peur de nous expo­ser ain­si à toute notre his­toire, et de voir éven­tuel­le­ment appa­raître notre pau­vre­té, notre indi­gence fon­da­men­tale. Pour évi­ter le silence, nous ne devrions pas nous conten­ter d’écouter une ‘musique médi­ta­tive’ ou d’entretenir des réflexions pieuses. Car si nous n’avons pas notre ration de vrai silence, il est dif­fi­cile d’atteindre ce niveau pro­fond, et il ne faut pas s’étonner si alors notre foi s’étiole. C’est là une des rai­sons pour les­quelles notre reli­gion est en crise : elle n’est plus suf­fi­sam­ment oxy­gé­née par une cer­taine soli­tude et un cer­tain silence. Or même Jésus devait prier pour res­ter fidèle. A com­bien plus forte rai­son nous-mêmes !
Mais si nous y consen­tons, nous pou­vons entendre l’évangile d’aujourd’hui, sans nous érein­ter à croire à des choses impos­sibles, et sans nous rési­gner à une lec­ture ‘uni­di­men­tion­nelle’ qui démo­bi­lise. Parce que nous vivons nous-mêmes ce que raconte ce texte ! Oui, nous aus­si, nous ramons sou­vent dans l’obscurité et par un vent contraire. Nous aus­si, nous pou­vons alors per­ce­voir, dans la prière, que Jésus est avec nous, tou­jours stable, tou­jours fiable. Et nous pou­vons aller à lui dans une confiance spon­ta­née, comme l’apôtre Pierre. Il est éga­le­ment vrai qu’en allant ain­si à Jésus, nous fai­sons quel­que­fois l’expérience de perdre pied, et de devoir appe­ler au secours depuis le plus pro­fond de notre être. Et nous sommes alors invi­tés à entrer plus inti­me­ment dans cette démarche, en sai­sis­sant la main du Christ, et, plus encore, en étant sai­si par lui.

En défi­ni­tive je vou­drais dire que le plus impor­tant, pour nous chré­tiens, n’est pas tel­le­ment de com­prendre l’enseignement des évan­giles et d’y adhé­rer. Il s’agit de véri­fier per­son­nel­le­ment l’ Évangile, pour nous assu­rer de sa fia­bi­li­té. Aujourd’hui, avec notre men­ta­li­té façon­née par les sciences exactes, nous avons besoin de faire l’expérience de ce qu’on nous pro­pose. Et de fait, nous pou­vons faire nous-mêmes l’expérience décrite dans les para­boles, comme celle du levain dans la pâte ou du Bon Samaritain. Même les récits, comme la mul­ti­pli­ca­tion des pains, *ne sont pas que des his­toires mer­veilleuses ; nous sommes invi­tés à faire de même. Oui, il nous faut réa­li­ser per­son­nel­le­ment ces démarches essen­tielles qui sont décrites dans les évan­giles, comme mar­cher avec le Christ sur la route de notre vie, ou, tout sim­ple­ment, être assis à ses pieds pour l’écouter, comme Marie de Béthanie, et comme nous avons fait nous-mêmes au début de cette célé­bra­tion, en écou­tant les lec­tures. En d’autres situa­tions nous sommes appe­lés à ren­con­trer en véri­té ceux que nous croi­sons, comme le fai­sait Jésus, en recon­nais­sant en cha­cun l’image de Dieu. Finalement, ain­si que nous le ferons pen­dant la suite de cette eucha­ris­tie, nous com­mu­nions au Christ de la façon la plus intime en accep­tant de nous asseoir à la table où il se livre pour nous, afin que, nous aus­si, nous par­ta­gions avec nos frères et sœurs tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes.

fr. Pierre

Image : eau forte de Julie Kern Donck, ‘à toi qui regardes le ciel ; tu aimes pen­ser que quelque chose te pro­tège’, 2015

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