Messe de funérailles du Père Dieudonné (Homélie)

Vendredi 27 octobre 2017

Messe de funé­railles du Père Dieudonné

Le cœur du moine, de tout chré­tien, est sans repos tant qu’il ne demeure en Dieu. Notre frère Dieudonné a vécu sa vie comme le temps d’un long désir, de son entrée au monas­tère à l’âge de 18 ans jusqu’à ses 79 ans. Il consa­cra sa vie à la litur­gie, habi­té par le rythme don­né à l’Église de décou­vrir son Seigneur, de Noël à Pâques, de Pâques à la Pentecôte, de la vie de tous les jours à l’Avent, attente infi­nie du retour de Jésus‐Christ, dans le quo­ti­dien et à la fin des temps.

Dieudonné était une per­son­na­li­té riche, brillante et contras­tée, mys­tique et empreinte de poé­sie, gai luron, remar­quable for­ma­teur des prêtres, des diacres, prê­chant des retraites, accom­pa­gna­teur de tous les âges, pré­di­ca­teur doué, usant des images de son temps.

Le chant habi­tait tout son être. D’une voix chaude et pro­fonde, résonnent encore en nous les psaumes qu’il répé­tait sans cesse avec ardeur tout au long des célé­bra­tions. Le soir, malade, je l’entendais encore de ma chambre se remé­mo­rer les airs qu’il devait enton­ner le len­de­main matin. Il avait le sou­ci des détails en litur­gie : rythme, gestes, dic­tion ; signes visibles d’un lien pro­fond avec le Seigneur Jésus.

Voici une dizaine de jours, inter­ro­gé par les membres de la « fra­ter­ni­té de Clerlande » sur l’écoute de Dieu chez un moine, il livra dans un écrit une approche de son tes­ta­ment spi­ri­tuel que je cite :

« Ce che­min n’a pas été une auto­route asphal­tée, mais un sen­tier caho­teux fait de chutes et de relè­ve­ments ou — pour employer une autre image — un iti­né­raire de ténèbres et de lumière. Lorsque je jette un regard en arrière, je pré­fère y décou­vrir « un fil rouge » qui s’est accro­ché dans le ventre de ma mère et qui me tient aujourd’hui aux entrailles, qui a connu des ten­sions au point de devoir se cas­ser mais qui a fina­le­ment tou­jours résis­té. C’est pour moi aujourd’hui une évi­dence que je trouve dans le Psaume 138 :
C’est toi, Seigneur, qui m’as for­mé les reins, qui m’as tis­sé dans le sein de ma mère.
Déjà tu connais­sais mon âme et mes os n’étaient point cachés de toi,
quand je fus façon­né dans le secret, bro­dé au pro­fond de la terre.
Je te rends grâce pour tant de mer­veilles, pro­dige que je suis et que tes œuvres !
C’est donc cela mon « pro­fil inté­rieur » et caché, que je vous révèle car je vous consi­dère comme des amis ».
​L’Eucharistie aux cou­leurs de l’arc en ciel, selon le temps de l’Avent, de Noël, de Pâques ou de la Pentecôte, ryth­mait le cœur de sa vie. « Je suis le pain vivant des­cen­du du ciel, nous dit Jésus, Celui qui man­ge­ra de ce pain vivra pour l’éternité. C’est ma chair don­née pour la vie du monde
 ».

Le fr. Dieudonné consa­cra un ouvrage dédi­ca­cé par le Cardinal Danneels à cette ini­tia­tion au mys­tère de l’Eucharistie : aller plus pro­fond dans la par­ti­ci­pa­tion active de la litur­gie, y entrer avec le cœur, aimer le Christ dont nous sommes mys­té­rieu­se­ment le Corps. C’est l’émerveillement d’une pré­sence enten­due, écou­tée, célé­brée cœur à cœur, goû­tée corps à corps. Et Dieudonné de citer un poème d’Hadewijk d’Anvers : « Ce que l’amour a de plus doux, ce sont ses vio­lences ; son abîme inson­dable est sa forme la plus belle ; se perdre en lui, c’est atteindre le but ».

L’Eucharistie, signe de l’Incarnation et de la Résurrection du Corps du Christ qui nous enve­loppe tous, nous appelle ain­si à célé­brer ce mys­tère jusqu’à son retour : qui mange ce pain vivra éter­nel­le­ment.

Comment pourrions‐nous entrer dans la vision mys­tique si per­son­nelle de notre frère ? Commentant le début de la Règle béné­dic­tine : « Ausculta, o fili, prae­cep­ta magis­tri et incli­na aurem cor­dis tui ». Ecoute, ô mon fils, les pré­ceptes du Maître et incline l’oreille de ton cœur. Dieudonné com­mente : il s’agit d’une aus­cul­ta­tion de la poi­trine du Christ où se fait entendre la voix du Christ, à la manière de saint Jean, lors de la der­nière Cène : Jésus fut trou­blé inté­rieu­re­ment et décla­ra solen­nel­le­ment : « En véri­té, je vous le dis, l’un de vous va me livrer ! ». Les dis­ciples se regar­daient les uns les autres, se deman­dant de qui il par­lait. Un des dis­ciples, celui‐là même que Jésus aimait, se tenait dans ses bras. Simon Pierre lui fit signe : « Demande de qui il parle » ; le dis­ciple se dépo­sa alors sur la poi­trine (supra pec­tus) de Jésus et lui dit : « Seigneur, qui est‐ce ? (Jean 13, 21–25).

Le lieu de mon écoute, poursuit‐il, est l’amitié que Jésus m’offre avec ten­dresse, et l’amitié que j’essaie de lui rendre moyen­nant la garde de mon coeur par l’affinement de mes affec­tions humaines, par les rendez‐vous silen­cieux de la prière sans dis­cours, et par la bon­té que je suis tenu de témoi­gner à l’égard de tous ceux et celles qui m’entourent.

Habi­té par ce feu inté­rieur, le fr. Dieudonné pui­sait son éner­gie dans la Parole de Dieu et dans l’amour de ses frères. Il me secon­da plu­sieurs années dans la vie quo­ti­dienne de Clerlande. Il se nour­ris­sait par­ti­cu­liè­re­ment du Cantique des Cantiques. Le bien‐aimé et la bien‐aimée n’ont de cesse de se cher­cher pour mieux se trou­ver et se retrou­ver : ren­contre amou­reuse mar­quée à la fois par l’ardeur du désir et la dis­tance de la pudeur. « Ma colombe, cachée au creux des rochers, montre‐moi ton visage, fais‐moi entendre ta voix ; car ta voix est douce et char­mant ton visage ». Ct 2. 14. Aujourd’hui, le fr. Dieudonné n’est plus caché au creux des rochers, il entend son Bien‐Aimé et le voit face à face.

Il rejoint le fr. Jean‐Yves, le fr. Barnabé, tous ceux qui nous ont pré­cé­dés et veille à pré­sent d’une autre manière, tou­jours ori­gi­nale avec lui, sur l’avenir de Clerlande. Puisse ce lieu demeu­rer un lieu de prière et de silence, de recueille­ment et d’accueil dans un esprit d’amour et de fra­ter­ni­té comme il le sou­hai­tait.

fr. Martin

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Une réflexion sur « Messe de funérailles du Père Dieudonné (Homélie) »

  1. Bien chers frères de Clerlande ,
    Mes pen­sées sont orien­tées vers vous depuis les décès des frères Barnabé et Dieudonné .
    Vous êtes pré­sents dans mes prières et je me sens pleine se gra­ti­tude pour tout ce que les frères défunts et vous mêmes me don­nez depuis tant d’années.
    Je suis nour­rie par vos paroles pleines d’espérance, vos atti­tudes faites de bien­veillance, de sim­pli­ci­té , d’accueil et de véri­té. Merci à cha­cun de vous pour tout cela.
    Bien fra­ter­nel­le­ment.
    Michèle Dieryck

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