Ne pas perdre le Nord !

Chaque matin je trouve dans mes mails un petit des­sin de Philippe Geluck dont cha­cun connaît le chat phi­lo­sophe. Hier matin le chat, avec son air débon­naire disait : « l’Ouest est à gauche, et l’Est est à droite. Mais savoir ça ne t’aide pas beau­coup quand tu ne sais pas où est le Nord ! »


Ce des­sin amu­sant l‘a rame­né à l’évangile que nous venons d’entendre (Marc 1).
Un évan­gile qui est, dit le texte, un com­men­ce­ment. Le com­men­ce­ment d’une Bonne Nouvelle, celle de Jésus. On y rap­pelle qu’il nous est deman­dé de pré­pa­rer un che­min, de rendre droit quelques sen­tiers. Mais com­ment tra­cer une route sans savoir où est le Nord ? Il est vain de vou­loir com­men­cer de grands tra­vaux publics sans savoir dis­tin­guer les 4 points car­di­naux !

Jean Baptiste est jus­te­ment celui qui montre le Nord et qui, en ce temps de l’avent, nous donne quelques repères pour recon­naître Celui qui vient, celui qui donne un sens à notre his­toire et à tous nos labeurs un ave­nir.
Elle est belle, la figure du Baptiste, mal­gré sa tenue excen­trique en poils de cha­meau, et son régime de miel et de sau­te­relles. Elle est belle la figure du Baptiste parce qu’il est là, dans le désert, et qu’il dit à temps et à contre temps une Bonne Nouvelle qu’il porte en lui. Cet homme déchire les hori­zons.

Et voi­là, pré­cise Saint Marc, que les gens viennent de par­tout : de toute la Judée, de tout Jérusalem.
Il faut les regar­der. Qui sont‐ils donc ? Sans doute des gens comme vous et moi – on est de la même race et du même peuple – des gens qui sentent bien que leur vie est loin d’être accom­plie, des gens qui sont en manque, des hommes et des femmes en attente de bon­heur, en quête d’une plus haute qua­li­té d’être ; des gens qui en ont assez d’être sans arrêt regar­dés comme des cou­pables, des voleurs, des pilleurs, des vio­lents admi­rables. Il y a sans doute par­mi eux, comme par­mi nous, des gens qui ont oublié de vivre . Le cœur en fièvre et le corps démo­li.

Ils ont quit­té pour un moment leurs terres fami­lières pour se rendre au désert.
Il faut les regar­der ; se glis­ser dans cette foule immense, se mettre à leur côté, cher­cher dans leurs visages les nôtres et ceux des gens que nous aimons.
Il y a par­mi eux cer­tains dont la vie ne vaut rien. Certains qui se disent : « mon âme est celle d’un païen, mes mains sont salies par tous les péchés de la vie »
Ce sont des gens qui trouvent leur vie brû­lante, leur exis­tence fati­guée, leur his­toire bien pauvre, leur for­tune déçue, leur des­ti­née bien incom­plète. Des gens ont per­du le Nord. Ils ont per­du la boule. Ils ne savent pas, ils ne savent plus…
On en connait. Et nous en sommes…

Là où ils étaient, dans les bour­gades de Judée ou à Jérusalem, ils ont enten­du dire que dans ce coin de désert per­du, un homme disait une Nouvelle nou­velle, une nou­velle qui fait du bien : celle que nul n’est fait pour vivre à demi‐mort. Alors ils se sont mis en route. Il faut les rejoindre. Et c’est d’ailleurs ce que nous fai­sons ici.

Regardez‐les. Et regar­dez le Baptiste. Il les accueille tout comme ils sont.
Jean‐Baptiste hos­pi­ta­lier. Ouvert. Avenant et abor­dable.
Il faut le regar­der les regar­dant venir de loin. Il les regarde. Chacun est atten­du. Il sait qu’il y a en cha­cun d’eux bien plus que ce qu’ils osent croire.
Alors ils parlent. Et lui ils les écoute. Alors ils pleurent. Et lui, il les sai­sit.
Parce que la vie, il la connaît, le Baptiste !
Il sait bien que la vie est dure, comme nous le savons aus­si. Il sait bien que par­mi eux, il y en a qui tournent en rond sans guère de pro­jets. Il sait bien qu’il y en a, dans cette foule, qui vivotent leur vie et qui gas­pillent le temps avant que le temps les tue. Il devine bien tous les amours déçus, et mille échecs dont la vie nous gra­tine.
Et nous en connais­sons aus­si, tant d’hommes et de femmes qui portent toute une chaîne de pour­quoi, des ques­tions que l’on se pose.
Et nous ; avec des tas de pleurs qu’on garde sur le cœur et des regrets et des ran­coeurs des sou­ve­nirs éblouis­sants et des visions de néant.

Alors il leur dit, le Baptiste – génial, qu’il est – : « il faut plon­ger, les amis ! Il ne faut pas que vous res­tiez sur une berge. Il faut plon­ger ».
On est loin des trois gouttes d’eau tiède qu’on verse sur la tête des petits nou­veaux nés le jour de leur bap­tême pour qu’il ne prennent pas froid ! Il faut plon­ger dans les eaux fraiches du Jourdain. Se lais­ser recou­vrir. Sentir qu’une mort est proche. Il faut se rafrai­chir et boire la tasse à grande gou­lée et puis sor­tir de l’au et s’ébrouer comme des jeunes chiens. C’est quelque chose comme cela, cette expé­rience de bap­tême que Jean pro­pose : un grand plon­geon. Comme un rafrai­chis­se­ment. Le bap­tême qu’il pro­pose est un mou­ve­ment pro­fond, un saut.
Une aven­ture nou­velle.

Regardez les, ces gens : des jeunes et des vieux, des bien‐portants, des mal‐pensants, des mal‐faisant. Regardez les plon­ger dans le Jourdain. Regardez les dans l’eau. jusqu’à la taille de leur vie, et jusqu’au cou. Regardez‐les s’éclabousser comme des gamins !
Cette eau là fait du bien. Elle lave. Elle épure, elle assai­nit : les voi­là les­si­vés. Elle purge, cette eau, elle désen­crasse. Elle cla­ri­fie. Ceux qui se prêtent à ce jeu litur­gique en sortent rafrai­chis, ragaillar­dis, ravi­go­tés. Réconfortés. Avec l’envie de vivre. De vivre plus. De vivre mieux. De vivre plus inten­sé­ment. Et d’être plus humains.

Il y a des moments où c’est comme ça, notre vie. Quand ça ne va pas, ou lorsqu’on tourne en rond, alors on sort dans la cam­pagne, ou bien on prend un bain. On marche dans la neige. Et on en sort renou­ve­lés. Invités à quelque chose d’autre. C’est une étape. Alors, on peut recom­men­cer. Ne serait‐ce pas quelque chose comme ça, le bap­tême de Jean ?

Tous ces gens accueillis seraient prêts à lui faire une fête. Ils seraient prêts à le por­ter en cor­tège comme on en a vu hier sur les Champs‐Elysées. Mais il va les cal­mer…

Ces hommes et ces femmes là, lavés de tout ce qui est trop lourd pour eux, ; ces hommes et ces femmes, qui ont retrou­vé avec leurs rires de gamins des cœurs d’enfant, sont prêts. Ils ont prêts pour entendre la suite.
Il va leur indi­quer le Nord pour que leurs petites bous­soles cessent de s’affoler. Ecoutez‐le, le Baptiste : « Voici venir der­rière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la cour­roie de ses san­dales ».

Tout est dit là.
Il les a accueillis. Il a ouvert son cœur. Le secret du Baptiste, et sa gran­deur, c’est d’en mon­trer un Autre. En leur pro­po­sant de se plon­ger dans les eaux fraiches du Jourdain, il pré­pare pour eux le ter­rain d’une ren­contre plus inté­rieure. Celle de Jésus qui se fait proche, celle de l’Esprit qui vient.

Je me disais que c’est quelque chose comme ça, l’hôtellerie d’un monas­tère. Des gens viennent, à la vie sou­vent bru­lante. Avec mille ques­tions sur l‘avenir. Ou mille regrets de leur pas­sé.
Il y a des Jean‐Baptiste qui sont là, dans le désert de leur exis­tence. Ces Jean‐Baptiste là, les invitent sans réserve à faire un grand plon­geon dans la confiance, à s’immerger dans la misé­ri­corde ; à s’arroser de cha­ri­té, à patau­ger dans l’espérance. Ils rafrai­chissent la vie. Et ils redonnent le Nord…
Avez‐vous déjà pen­sé que vous êtes peut‐être le Jean‐Baptiste de quelqu’un ? A votre insu, sans doute… Vous ne se sau­rez peut‐être jamais…

Le Jean Baptiste de l’évangile a don­né ce qu’il avait. Mais pour lui, rien n’est très clair, il se demande qui il est. Un jour ce sera un homme aban­don­né, oui, aban­don­né .
Puisque vous l’êtes ou que vous l’avez été sans doute, bénis­sez le Seigneur d’avoir per­mis cela !

Et bénis­sez le ciel encore de mettre sur vos routes des Jean‐Baptiste des gens qui vous remettent en vie, en pro­jet, en mou­ve­ment, en espé­rance…

Mais atten­tion : il ne faut pas arrê­ter nos regards sur les Jean‐Baptiste de nos vies. Ils nous laissent bien sou­vent devi­ner que der­rière eux, un Autre vient. Et qu’il est le Seigneur de la vie. Et qu’il va venir leur apprendre le juste secret de l’existence : que vivre, c’est par­ta­ger. Jamais aban­don­ner. Jamais aban­don­ner Vivre, c’est par­ta­ger !

Il y a dans nos vies des Jean‐Baptiste qui nous disent dis­crè­te­ment : « il faut qu’une main posée sur votre épaule vous pousse vers la vie, cette main tendre et légère. Une force qui nous pousse vers l’infini, un désir fou de vivre une autre vie ».
Bénissons Dieu pour eux…

Par eux, il fait toutes choses nou­velles. Chaque Jean Baptiste que nous ren­con­trons révèle ce rêve en nous avec ses mots à lui. Ce rêve en nous c’était son cri à Lui .

C’est du Seigneur de la Vie que vient notre rêve le plus pro­fond : celui de vivre et de vivre bien. Il ne faut pas perdre ce Nord….

Alors on peut bâtir…

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