Veillée de Noël 2017 Homélie et textes

Homélie

Mes sœurs, mes frères,

En cette sainte nuit de Noël, l’enfant-Jésus se pré­sente à nous comme un être fra­gile qui n’a pas une pierre où repo­ser la tête. D’emblée, son humble nais­sance nous fait signe : notre exis­tence est un voyage qui nous fait entrer dans un mys­tère qui nous dépasse. Marie et Joseph font par­tie de ces per­sonnes en marche. Ce sont des réa­li­tés tel­le­ment actuelles. Et l’Église, comme cha­cune de nos com­mu­nau­tés, est tou­jours en voyage. C’est une exi­gence consti­tu­tive nous for­çant à nous dépas­ser, à nous décen­trer pour aller à la ren­contre de ces étran­gers qui posent sur notre façon de vivre un regard inter­ro­ga­teur. Noël nous invite à mar­cher vers un monde qui n’est pas le nôtre. Ainsi pro­phé­ti­sait Isaïe quand il pro­cla­mait : « le peuple qui mar­chait dans les ténèbres a vu briller une grande lumière. »

Que voyons-nous ? D’abord, des ber­gers qui gardent leurs trou­peaux. Eux aus­si sont des mar­cheurs, des gar­diens, des veilleurs. Ils sont les pre­miers à apprendre la nou­velle. Comment ? Par l’Ange de Dieu. Cet Ange n’est pas n’importe lequel. Il appa­raît dans la Bible à tous les moments-clés de l’histoire sainte. Il conduit le peuple à tra­vers le désert, par une colonne de feu la nuit, par une colonne de fumée le jour ; il appa­raît à Marie à l’Annonciation ; à Joseph, si humble, si docile à l’écouter dans un songe ; il accom­pagne Jésus dans ses ten­ta­tions au désert, à Gethsémani dans sa détresse, au matin de Pâques devant le tom­beau vide. Cet Ange est craint et res­pec­té. Il nous invite à entrer dans le mys­tère qui se révèle.
Comme une mère ne se lasse pas de décou­vrir, émer­veillée, le visage de son enfant, Marie, Joseph, les ber­gers, nous-mêmes, nous voyons l’Éternité qui s’ouvre dans l’inépuisable visage de l’enfant-Jésus. C’est la fête d’une grande lumière pour tous ceux qui marchent dans la nuit.

Le visage de l’Enfant est plein de contraste, doux et humble de cœur et à la fois, Maître de l’histoire. « Prince de la paix », écrit le pro­phète Isaïe, « enve­lop­pé de lumière et de la gloire de Dieu », écrit saint Luc.
Quittons ces images média­tiques de notre temps qui déforment et asphyxient tout visage : har­cè­le­ment dévoi­lé, agres­sions char­nelles, visages défi­gu­rés, tor­tu­rés, enfants délais­sés dans les rues de nos villes, sources d’argent, de pro­fit. L’Enfant de la crèche nous apprend à les regar­der avec un cœur nou­veau.

Les sculp­teurs afri­cains ont réveillé chez nos peintres du début du XXème siècle cette rela­tion entre le visage et le cœur. L’identité des masques, au plus pro­fond de la forêt équa­to­riale, se révèle dans une quête de beau­té for­melle incom­pa­rable : visage concave, d’une sim­pli­ci­té désar­mante, décou­pant le visage en cœur, remon­tant de l’arête nasale, lon­geant les sour­cils, des­cen­dant le long des joues pour se joindre au men­ton. Les yeux sont ajou­rés. Ils sou­lignent que la limite de ce monde est dépas­sée pour s’ouvrir à un autre. Le visage n’est plus objet de pos­ses­sion. C’est lui qui nous regarde, il nous parle et devient icône, nous invi­tant à regar­der ce qui ne se voit pas, à une rela­tion qui tra­verse toute idée de pos­ses­sion et de domi­na­tion.

Dans les yeux, le cœur découvre la lumière de la per­sonne, cette réa­li­té inac­ces­sible que les éner­gies de l’amour rendent par­ti­ci­pables. Nous entrons, comme l’écrit le Patriarche Athënagoras, « dans l’océan inté­rieur d’un regard », celui de l’enfant-divin. Il regarde et apporte la paix.

Habités de cette pré­sence, nos sens sont en éveil. Les uns tour­nés vers l’intérieur de notre être, les autres vers l’extérieur. Par l’écoute, nous pou­vons entrer dans l’insondable silence du Père ; nos oreilles entendent les anges chan­ter : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ». Nous res­pi­rons le Souffle divin auquel Marie a répon­du : « Qu’il me soit fait selon ta parole ».

Par le regard, la parole, le tou­cher, nous com­mu­ni­quons avec les autres. Nous décou­vrons dans le Corps du Christ que chaque être est chair de notre chair, que nous sommes façon­nés dans la même glaise et que nous sommes nés pour être frères et sœurs du même Père, images de Dieu, nés à la beau­té divine.

Dans cette dou­ceur et humi­li­té de l’Enfant, sur cette route sans fin des migrants, Jésus nous parle et pose les gestes appor­tant le mes­sage du Père adres­sé à tout homme : « Paix sur la terre aux hommes qu’Il aime ». Le che­min est là, espé­rance de paix construite par ceux qu’Il aime, che­min de com­pas­sion, d’amour et de déchi­re­ment. Sainte Thérèse dite de l’Enfant-Jésus et de la sainte Face écrit que la joie est dans son cœur, lui sou­riant chaque jour comme une rose prin­ta­nière ; cette rose cache la souf­france qu’elle porte dans sa vie et sa prière. « J’accepte avec recon­nais­sance les épines mêlées aux fleurs. Ma joie, c’est de res­ter petite et quand je tombe Jésus me prend par la main ».

Au Patriarcat de Constantinople, les fidèles admirent une icône de l’Enfant-Jésus nouant ses deux bras autour du cou de sa mère et tout son être semble déjà cru­ci­fié. Noël se com­prend à tra­vers l’amour total de Celui qui nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à nous révé­ler son angoisse, son visage défi­gu­ré, son visage trans­fi­gu­ré, lumi­neux de Pâques, par son mes­sage de paix, de com­pas­sion et de joie.

Cette nuit, décou­vrons avec un cœur nou­veau le visage de ceux qui sont sur notre route. Regardons-les avec le cœur de Dieu, son infi­nie com­pas­sion et sa bon­té. Méditons devant l’humilité extrême de Dieu qui s’est fait pauvre pour nous enri­chir de sa pau­vre­té, qui s’est fait homme pour nous divi­ni­ser.

fr. Martin, prieur de Clerlande

pré­cé­dé durant la veillée par deux textes ;

Noël des pauvres, par le fr Bernard Poupard

Luc nous a confiés, au début de son évan­gile, qu’il s’é­tait infor­mé soi­gneu­se­ment de tout, et pour­tant le recen­se­ment dont il parle ne semble pas avoir eu lieu à ce moment là. Mais Luc est aus­si habile, et le recen­se­ment lui per­met de pla­cer en tête de son récit l’empereur Auguste. Le petit mes­sie, le Seigneur annon­cé aux ber­gers, nait sous César Auguste, dans une pro­vince de l’Empire. L’Empereur veut recen­ser “toute la terre”, et si recen­se­ment il y eut, ce petit enfant nouveau-né fut-il même comp­té ? Dieu entre dans l’his­toire, et tous les per­son­nages his­to­riques sont nom­més : Auguste, Quirinius, Hérode le Grand, mais le Fils de Dieu se cache dans le remue-ménage d’un recen­se­ment. L’évènement le plus extra­or­di­naire de l’his­toire échappe aux maîtres du monde. Dieu se déplace et il s’in­tro­duit mal­ai­sé­ment dans les traces d’un jeune couple en dépla­ce­ment.

La fuite en Egypte - Giotto

Joseph a dû quit­ter Nazareth en Galilée et mon­ter à Bethléem en Judée. C’est évi­dem­ment pour que le Messie naisse dans la ville de David. Matthieu dira la même chose. Est-ce his­to­rique ou conve­nu ? Nous n’en avons pas d’in­dice par ailleurs, mais lais­sons à Dieu sa dis­cré­tion et aux évan­gé­listes leur mes­sage : ce bébé est le sau­veur, le Messie-Seigneur.

Il n’y a pas de place pour lui. Jean dira : Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu.” Pas de place pour le Fils de Dieu. Il n’y a pas sou­vent de place pour les pauvres, même la nuit de Noël, et le Christ a pris pour tou­jours la place man­quante des pauvres, ceux qui ne peuvent que regar­der du dehors la fête des autres. Parce qu’il est né dans un abri d’a­ni­maux, nous fai­sons de jolies crèches dans nos mai­sons, à côté du sapin.Ceux qui n’ont pas d’a­bri ne peuvent pas faire de crèche : ils sont la crèche.

La crèche de Luc, ce sont aus­si les ber­gers et les anges. On ne pour­ra jamais les sup­pri­mer de l’his­toire de Noël. Supposons que Luc les ait tota­le­ment ima­gi­nés, la ques­tion reste la même : que voulait-il dire avec cette belle his­toire ? Nous appre­nons que c’est la nuit, et que les ber­gers qui veillent sur leurs trou­peaux sont enve­lop­pés d’une grande lumière. Un ange leur annonce la nais­sance du Messie. Or l’his­toire est para­doxale, comme sou­vent dans les évan­giles : cette nais­sance, dit l’ange, sera une grande joie pour tout le peuple, mais seuls ces ber­gers en sont infor­més. Et puis le petit Messie est né dans la ville de David, il est appe­lé “Seigneur”, mais on le trou­ve­ra dans une man­geoire. Impossible de dire de cet enfant qu’il est plus grand que César et de remuer le ciel à sa nais­sance sans dire en même temps sa peti­tesse et sa pau­vre­té. On ne peut pas le délo­ger de son humi­li­té. Les ber­gers sont pro­ba­ble­ment les der­niers par­mi les habi­tants de Bethléem, les trou­peaux ne leur appar­tiennent sans doute pas, ils passent la nuit dehors et ils ont droit à une annon­cia­tion comme Marie, Joseph, Zacharie. Ils sont aus­si gra­ti­fiés d’un concert céleste : une troupe innom­brable d’anges chan­teurs. Les peintres les ont dotés d’ins­tru­ments et de par­ti­tions, et leur chant résonne encore autant dans les grands maga­sins que dans nos églises. Les anges et les ber­gers ; ce tableau est une trou­vaille, mais sur­tout par son mes­sage : le ciel visite la terre, ce qui sera la joie des hommes sera d’a­bord celle de Dieu, et ce dieu se réjouit d’être par­mi les pauvres. Jésus par­le­ra de la joie de Dieu quand il ramè­ne­ra la bre­bis per­due. Et il s’ap­pel­le­ra lui-même le bon ber­ger, le vrai pas­teur.

Paix sur la terre aux hommes qu’il aime.” La tra­di­tion s’est plu à dire qu’à la nais­sance du Christ, la terre était en paix. Mais c’é­tait la paix romaine, la paix des légions et des pro­cu­ra­teurs. La terre entière était conquise, occu­pée, et l’Empereur pou­vait comp­ter ses sujets. Nous ne pou­vons jamais fêter Noël sans évo­quer les foyers de guerre qui sont le lot de chaque année, et si nous sommes nous-mêmes en paix, nous savons bien, nous autres occi­den­taux, sur quelle domi­na­tion notre tran­quilli­té et notre opu­lence sont assises. Nous ne pou­vons pas chan­ter la paix des anges sans œuvrer pour la faire adve­nir. Dieu nous a confié son vou­loir de paix sur la terre. Il n’y a plus d’anges autres que nous, et le seul chant qui puisse s’é­le­ver main­te­nant est celui des arti­sans de paix.

Allons voir” disent les ber­gers, Nos ques­tions sont vaines : com­ment ont-ils pu trou­ver l’a­bri avec la man­geoire ? Était-ce le leur ? Ce qui importe ici ce sont les mots employés : aller, voir, annon­cer, racon­ter, s’é­ton­ner. Un mes­sage com­mence à cir­cu­ler, les ber­gers deviennent des anges annon­cia­teurs, le mou­ve­ment de l’Église est lan­cé. Il va tou­jours s’a­gir d’en­tendre, d’al­ler voir, d’al­ler dire, d’être émer­veillé. Chacun sera tour à tour audi­teur et mes­sa­ger, chaque fois à la faveur d’un dépla­ce­ment. A Noël, il faut ré-apprendre à écou­ter et à dire, être mes­sa­ger d’Évangile .

Marie, elle, ne dit rien. Elle retient et médite. elle a reçu bien plus que les ber­gers, qui repartent en louant Dieu. Elle reste, et elle médite en son cœur. Elle ne dira pas grand chose par la suite. Et l’Église, le peuple croyant, com­por­te­ra tou­jours des mes­sa­gers et des silen­cieux, ceux qui partent pour annon­cer et qui offrent à l’Évangile leur par­cours, et ceux qui demeurent, qui gardent pré­cieu­se­ment le mes­sage en eux-mêmes et s’en nour­rissent, don­nant tout son poids à la paroles des autres par leur vie.

fr Bernard.

En grand silence, par le fr. Jean-Yves Quellec

Grand silence aujourd’­hui sur la terre.
Jésus dort.
“N’éveillez pas, ne réveillez pas le Bien-aimé
avant l’heure de son bon plai­sir !”
N’attendez pas que l’Enfant parle
main­te­nant qu’il ne dit mot !
Ne cher­chez pas encore un mes­sage
dans le silence du ber­ceau !

Les sages, par­fois, se taisent pour ensei­gner.
Le Dieu dor­mant se laisse aimer,
tout sim­ple­ment.
Sous les pau­pières closes,
nul regard à croi­ser,
nul regard élo­quent qui nous donne à com­prendre.
Seulement un visage, lim­pide.
Un souffle, très pur.
une odeur de genèse.

Aujourd’hui, fin de l’Avent, com­men­ce­ment de l’a­ve­nir.
il n’y a plus d’a­près à Bethléem de Juda,
plus de len­de­main dans Bethléem déserte.

Il n’y a plus d’a­près
dans la ville écrou­lée, les mon­tagnes trouées
et les steppes bai­gnées de sang.
Il n’y a plus d’a­près dans les têtes trop pleines,
plus d’ho­ri­zon à conqué­rir,
plus de parole incon­nue,
plus d’aube nou­velle.
Pas de futur, s’é­criaient les oracles.
“Vous qui entrez ici, quit­tez toute espé­rance.”

Le temps s’est-il figé dans la nuit froide ?
Et l’âme humaine est-elle enter­rée dans les glaces ?
Un enfant, réchauf­fé par l’ha­leine des bes­tiaux,
pro­nonce le dégel des coeurs.
Un peu de bon­té suf­fi­rait,
un atome de bon­té pour relan­cer la terre.
Un soup­çon de haine déclenche le séisme ;
un brin de misé­ri­corde atté­nue les sou­bre­sauts du mal ;
un seul geste d’a­mour déco­lore les traî­nées du mal­heur.

Jésus dort dans la man­geoire
“Éveillez-vous”, harpes, cithares.
Que j’é­veille l’au­rore !”
Éveille-toi, mon cœur, du long som­meil des siècles.
Première année du mil­lé­naire :
le monde s’est recou­vert des traits de la vieillesse.
Subitement, il a cour­bé l’é­chine, ralen­ti son pas,
ten­du le bras, en vain, pour trou­ver un appui.
Dieu est bien jeune, cette nuit.
Il rajeu­nit sans cesse.

Dans la crèche de Bethléem,
un enfant se mit à bou­ger.
Il s’é­tire aus­si dans nos chambres,
nos églises et nos vies.
Il écoute, il regarde,
il pleure, il attend.
Bientôt, sans doute, il va sou­rire.

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