La prière de Jésus

Homélie du 5ème dimanche B (Mc 1, 29–39)

La prière de Jésus

Ce qui carac­té­rise ce petit texte, c’est le mou­ve­ment. Jésus est arri­vé à Capharnaüm, et, comme c’est le sab­bat, il doit aller à la syna­gogue et on lui demande de prê­cher. Nous avons enten­du cela dimanche pas­sé. Ensuite, il va conti­nuer le repos sab­ba­tique dans la mai­son de Pierre, mais là, on lui demande encore de gué­rir la belle-mère (qui se met immé­dia­te­ment à les ser­vir !). Alors, au cou­cher du soleil, au moment où le sab­bat est ter­mi­né, il est de nou­veau sol­li­ci­té pour gué­rir et exor­ci­ser. Ce n’est que le len­de­main matin, avant l’aurore, encore dans l’obscurité, qu’il par­vient à s’échapper pour aller dans un lieu désert, pour prier. Là encore, il est rat­tra­pé par Pierre qui veut le rame­ner chez lui, à Capharnaüm, pour faire durer le suc­cès de la veille. Jésus lui réplique alors qu’il doit encore aller prê­cher la Bonne Nouvelle plus loin, ” car c’est pour cela qu’il est sor­ti “, c’est pour cela ” qu’il a été envoyé “, comme le pré­cise l’évangéliste Luc.
À tra­vers tous ces mou­ve­ments, il y a, comme un petit entre­fi­let, l’allusion à la prière de Jésus. On le remarque à peine. De fait nous voyons presque tou­jours Jésus répondre sim­ple­ment aux invi­ta­tions et obéir aux cir­cons­tances, Il accueille géné­ra­le­ment ce qu’on lui pro­pose, et il se laisse accueillir. Mais, en tout cela il ne perd jamais de vue sa mis­sion, pour laquelle il a été envoyé, et les évan­gé­listes nous informent que Jésus se retire régu­liè­re­ment dans un lieu désert, pour pou­voir prier.

On pour­rait se deman­der pour­quoi. Car enfin, dès le Baptême dans le Jourdain et la des­cente sur lui de l’Esprit, il avait une conscience claire de sa mis­sion. Avait-il encre besoin de médi­ter à pro­pos de la volon­té du Père sur lui ? Eh bien oui ! Il fal­lait que la conscience de sa mis­sion, bien connue men­ta­le­ment, enva­hisse peu à peu toute sa per­sonne. Dès le début, comme nous le révèle l’épître aux Hébreux, il a dit : ” Voici, je viens pour faire ta volon­té “. Mais ce tra­vail n’était jamais ache­vé, parce qu’une part de lui-même se révol­tait contre la réa­li­sa­tion de cette voca­tion qui com­por­tait la contra­dic­tion, l’échec et la croix. Encore au ‘Jardin des Oliviers’, il devait prier : ” Non pas ma volon­té, mais la tienne ! ”

La prière était donc pour Jésus une néces­si­té vitale, pour que cette volon­té du Père habite le fond de son être. Il a beau­coup prié pour ache­ver en lui l’incarnation de la volon­té de Dieu, jusqu’au plus intime de lui-même. L’incarnation, la venue au monde de Dieu, par la nais­sance de Jésus, telle que nous l’avons célé­brée à Noël, n’était qu’un com­men­ce­ment. Jésus a dû conti­nuer à réa­li­ser cette incar­na­tion dans toute l’épaisseur de son exis­tence, en toutes le fibres der son être. Dans ce tra­vail d’incarnation, il assu­mait aus­si toute l’humanité souf­frante, tous ceux qu’il ren­con­trait par­tout où il allait, tous ceux qui, comme Job, devaient affron­ter l’absurdité de cer­taines situa­tions, car ” il a pris sur lui nos infir­mi­tés et s’est char­gé de nos mala­dies ” (Mt 8, 17 ; Is 53, 4).Tout au long de sa vie, il a conti­nué à ‘don­ner corps’ à cette volon­té du Père misé­ri­cor­dieux, pour que sa ” volon­té soit faite sur la terre comme au ciel “.
D’ailleurs les évan­giles nous per­mettent de péné­trer un ins­tant dans cette prière de Jésus. Lorsqu’un jour, il a emme­né ses trois plus proches dis­ciples sur une mon­tagne, pour prier, c’était la nuit, et ils étaient écra­sés de som­meil, mais ils se sont quand même réveillés et ils ont été éblouis par le visage du Seigneur tour­né vers Dieu. Jésus leur mon­trait ain­si le conte­nu de sa prière : une conver­sa­tion avec les témoins de la Première Alliance, Moïse et Élie, qui ont ren­con­tré Dieu si inti­me­ment, inter­cé­dé pour leur peuple, mais ont éga­le­ment dû affron­ter la contra­dic­tion et la per­sé­cu­tion. Surtout les dis­ciples ont enten­du, avec Jésus, la voix du Père à son Fils bien-aimé. Méditation et écoute, telle était la prière de Jésus.

Ainsi donc, par toute sa vie, par ses ren­contres, les gué­ri­sons et le par­don offert, par l’accueil incon­di­tion­nel, par son ensei­gne­ment don­né à tous, il accom­plis­sait le des­sein du Père. Mais éga­le­ment par sa prière. Quand il se reti­rait pour prier, ce n’était pas seule­ment pour ‘récu­pé­rer’, comme on dit, pour régu­liè­re­ment rechar­ger ses éner­gies, si géné­reu­se­ment dépen­sées. Non ! Ces moments de prière n’étaient pas que des paren­thèses entre ses dif­fé­rentes acti­vi­tés, comme on pour­rait le pen­ser à une lec­ture rapide des évan­giles. Ils fai­saient par­tie de sa mis­sion. Sa façon de faire adve­nir le Royaume ne se limi­tait pas à sa pré­di­ca­tion et à son atten­tion com­pas­sion­née à tous ses frères. En effet, la prière, pour lui, n’était pas qu’un moyen pour per­mettre, ensuite, une réa­li­sa­tion plus impor­tante, qui serait la seule véri­table annonce de la Bonne Nouvelle. Elle était, elle aus­si, par­tie inté­grante de sa mis­sion. Il a prié jusque sur la croix, où il a fina­le­ment pu dire ” Tout est accom­pli “.

C’est pour­quoi il a autant par­lé à ses dis­ciples de la prière. Son ensei­gne­ment à ce sujet fait par­tie inté­grante de son annonce du Royaume qui vient. Par toutes ses recom­man­da­tions, par de nom­breuses para­boles, il nous a ensei­gné com­ment prier : non pas pour la gale­rie, comme le font cer­tains, mais en nous reti­rant au secret de notre mai­son ou dans un lieu désert, avec une patience infi­nie, avec confiance… Ce n’est pas le lieu pour détailler cela. Je veux seule­ment rap­pe­ler, chers frères et sœurs, que, pour nous aus­si, la fidé­li­té à la prière est une par­tie inté­grante de notre conver­sion à l’Évangile. Elle n’est pas seule­ment un moyen pour réa­li­ser l’essentiel, qui est l’amour ; la prière est elle-même une réa­li­sa­tion de notre amour, ̶ ou elle n’est rien, rien qu’un rabâ­chage. Sans la prière dans notre vie, notre amour risque tou­jours de man­quer de force et de dou­ceur. Et, puisque nous croyons à la ‘com­mu­nion des saints’, nous savons que toute prière, même la plus secrète, contri­bue à sau­ver le monde.

Quand donc nous voyons mieux com­ment Jésus priait, com­bien il priait et pour­quoi, nous voyons aus­si l’importance pour nous de ces moments consa­crés à la médi­ta­tion et l’écoute. Si nous vou­lons incar­ner dans notre vie les Béatitudes, la façon d’être de Jésus, il nous faut, je crois, davan­tage faire confiance à ces moments consa­crés à la prière silen­cieuse qui nous trans­forment peu à peu, presqu’à notre insu.

À tra­vers tous les mou­ve­ments, par­fois désor­don­nés, qui carac­té­risent notre vie, comme ils carac­té­ri­saient la vie de Jésus rap­por­tée par les évan­giles, la prière n’est pas qu’un entre­fi­let sans impor­tance. Elle est plu­tôt ce qui irrigue toute notre vie en Christ. Elle est même indis­pen­sable pour que la volon­té du Père ” soit faite sur la terre comme au ciel “, pour qu’elle pénètre la bonne terre de notre cœur, une terre lourde, par­fois dure et un peu caillou­teuse, mais féconde. Cette prière prend plus ou moins de temps, selon notre genre de vie, elle est silen­cieuse ou litur­gique, mais en priant comme Jésus, nous deve­nons tou­jours davan­tage comme lui : des fils et des filles de Dieu qui par­tagent avec tous nos frères et sœurs son amour uni­ver­sel.

Fr. Pierre

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