La colère de Jésus

3ème dimanche Carême B
(Jn 2, 13–25)

La colère de Jésus

Les évan­gé­listes qui nous décrivent l’image de Jésus pro­cèdent un peu comme ces artistes qui com­posent des mosaïques. Ceux‐ci uti­lisent des tes­selles, ces petites pierres de dif­fé­rentes cou­leurs. Vues de très près les figures repré­sen­tées par ces mosaïque sont sou­vent étranges, très contras­tées. Il y a des tes­selles noires ou vertes sur la face des per­son­nages, pour repré­sen­ter les ombres, ou rouge feu, aux yeux ou à la bouche. Mais ces mosaïques sont faites pour être vues de loin, et, de là, ces contrastes vio­lents sont résor­bés pour for­mer une figure har­mo­nieuse. Ainsi des images de Jésus dans les évan­giles. À côté de Jésus ‘doux et humble de cœur’, il y a aus­si ce Jésus que décrit le texte d’aujourd’hui : celui qui se fabrique un fouet de corde et chasse les ven­deurs du Temple, celui qui menace de détruire de fond en comble ce Temple. Nous sommes un peu décon­te­nan­cés en enten­dant ces récits, mais, quand nous voyons l’ensemble des évan­giles, nous décou­vrons l’image com­plète de Jésus, contras­tée, mais fina­le­ment bien uni­fiée. L’évangile selon saint Jean que la litur­gie nous offre aujourd’hui nous montre un aspect un peu inso­lite du Christ, colé­rique, pro­vo­quant, habi­té par un zèle violent. Mais il ne fau­drait pas oublier que ce trait de sa per­sonne fait aus­si par­tie de son image com­plète. Il es bon de s’y arrê­ter une fois.

Notons d’abord que saint Jean place ce récit de la puri­fi­ca­tion du Temple dès le début de son évan­gile, (Nous sommes au cha­pitre 2.) Et les autres évan­gé­listes nous racontent éga­le­ment que, dès les pre­mières inter­ven­tions de Jésus à la syna­gogue de Capharnaüm ( chez Marc) ou de Nazareth (cher Luc), il est déjà contes­té, et il y répond déjà de façon pro­vo­cante. Dès le début Jésus se heurte à cer­taines atti­tudes reli­gieuses qu’il ne peut pas sup­por­ter. Le conflit est fon­da­men­tal, et le lec­teur com­prend dès le début que ça fini­ra mal.

Il y a effec­ti­ve­ment de nom­breux pas­sages dans les quatre évan­giles où Jésus attaque fron­ta­le­ment des façons de faire de cer­tains de ses audi­teurs qu’il ne peut abso­lu­ment pas accep­ter. Marc le décrit un jour « pro­me­nant sur eux un regard se colère, navré de l’endurcissement de leur cœur. » L’indignation, la colère et la répar­tie pro­vo­cante font déci­dem­ment par­tie du tem­pé­ra­ment de Jésus.

Non pas parce que il serait carac­té­riel ! Mais parce que ces façons de faire et de pen­ser qu’il com­bat sont le contraire de la Bonne Nouvelle qu’il nous apporte. On pour­rait donc appli­quer ici l’adage : « Dis‐moi ce qui te fâche, et je dirai qui tu es ! »

Ce sont des per­sonnes qui fâchent Jésus : les scribes, les doc­teurs de la Loi et les pha­ri­siens, ceux que Jean appelle ici de façon un peu som­maire les juifs. Des per­sonnes reli­gieuses donc, pas les pécheurs, les bri­gands ni même des gens cor­rom­pues, pour les­quels il a beau­coup de com­pré­hen­sion. Mais des per­son­nages res­pec­tables et res­pec­tés, des modèles de pra­tique de la Loi de Moïse.

Ce que Jésus leur reproche, plus pré­ci­sé­ment en chas­sant les ven­deurs du Temple, ce n’est pas de faire du com­merce. C’est d’abord de dégra­der la reli­gion pour la réduire à un com­merce, un mar­chan­dage : « Si j’achète ici un bœuf gras pour le sacri­fice du soir, je vais acqué­rir beau­coup de mérite, et Dieu me le revau­dra : il pas­se­ra l’éponge sur mes mal­ver­sa­tions. » Non ! « Allez donc apprendre ce qui signi­fie C’est la misé­ri­corde que je veux, non le sacri­fice », (comme déjà le disait le pro­phète Osée). Non ! Le Temple n’apporte aucune garan­tie contre tous les risques, et il ne dis­pense d’aucune des exi­gences de la vie. Ce qui fâche aus­si Jésus, c’est cette obses­sion pour la pure­té rituelle, par exclu­sion de tout ce qui pro­vient de l’extérieur. Et, dans la même ligne, Jésus ne sup­porte pas cette men­ta­li­té d’exclusion, de ségré­ga­tion de ces per­sonnes reli­gieuses, qui veulent réser­ver aux seuls israé­lites la bien­veillance du Père…

Mais j’arrête ici la des­crip­tion un peu com­plai­sante de tous les défauts des pha­ri­siens de jadis, et de leurs sem­blables. Car nous ris­quons aujourd’hui de tom­ber dans une autre type de pha­ri­saïsme, en nous limi­tant à dénon­cer les tort des autres, et du temps de Jésus. Or la pre­mière condi­tion, si nous vou­lons vrai­ment médi­ter l’Évangile, c’est de savoir qu’il nous est tou­jours adres­sé per­son­nel­le­ment, et pour aujourd’hui.

Demandons‐nous donc si cette cha­pelle est vrai­ment une mai­son de prière, si notre per­sonne est vrai­ment habi­tée par la prière, un vrai cœur à cœur avec Dieu, ̶ ou si nous ne nous conten­tons peut‐être de par­ti­ci­per à des rites. Le ‘zèle’, cet amour ardent dont il est ques­tion dans l’évangile, cette ardeur qui dévo­rait le Christ est le feu qu’il est venu jeter sur la terre. Est‐ce là aus­si une chose de son temps, comme le ritua­lisme des pha­ri­siens ? Ou pouvons‐nous aus­si com­mu­nier aujourd’hui à cette ardeur ? En par­ti­cu­lier en veillant à ce que notre mai­son, toute notre per­sonne soit une mai­son de prière pour toutes les nations, comme le pré­cise Marc dans son récit paral­lèle. Sans cette ouver­ture sur notre vaste monde, notre prière, comme toute notre vie, reste comme étran­glée, enkys­tée, et elle étouffe.

C’est l’occasion de rap­pe­ler que la prière du Christ, le don du Christ est tou­jours pour vous et pour la mul­ti­tude. Jésus parle ici du Temple de son corps, le lieu de la pré­sence de Dieu au milieu des hommes. Les dis­ciples com­pren­dront plus tard qu’il par­lait de sa Passion et de sa Résurrection. C’est pour­quoi cet évan­gile convient bien à ce temps de pré­pa­ra­tion à Pâques. Nous allons en effet célé­brer, et revivre, ce mys­tère de notre exis­tence avec le Christ. Nous savons qu’au terme de toutes les dénon­cia­tion des dévia­tions reli­gieuses, le Christ a pro­vo­qué une telle contes­ta­tion de la part des auto­ri­tés du Temple et du Sanhédrin qu’ils vont déci­der de le sup­pri­mer. Mais nous savons aus­si, ̶ et c’est le cœur de notre foi, ̶ que son sacri­fice a été la source d’une nou­velle vie, une vie en abon­dance. À sa suite, et à notre mesure, nous devons apprendre que les inévi­tables situa­tions d’impasse, de des­truc­tion et de mort que nous pou­vons connaître, sont des occa­sion pour une nou­velle nais­sance, une nou­velle vie, ouverte sur la mul­ti­tude de nos contem­po­rains.

Cet aspect violent de la per­son­na­li­té de Jésus qui chasse les ven­deurs du Temple peut nous éton­ner, vu de près, iso­lé­ment. Mais en y réflé­chis­sant, plus atten­ti­ve­ment, nous voyons qu’il fait vrai­ment par­tie de l’ensemble de sa mis­sion. Pour annon­cer la Bonne Nouvelle de la misé­ri­corde uni­ver­selle du Père, il devait dénon­cer tout ce qui, en nous et en notre reli­gion, lui fait obs­tacle. Il y a ris­qué sa vie. C’est pour­quoi désor­mais nous pou­vons y com­mu­nier. L’eucharistie est effec­ti­ve­ment le lieu où nous pou­vons lais­ser croître en nous les dis­po­si­tions qui furent celles du Christ Jésus.

fr Pierre

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