Voici le temps favorable (texte intégral)

Conférence de la Sœur Marie‐Raphaël de Hemptinne pour l’entrée en Carême, le 17 février 2018.

Voici le temps favo­rable

Nous lisons dans la Règle de saint Benoît, au cha­pitre 49 : ” La vie du moine devrait être en tout temps aus­si obser­vante que durant le Carême ” et ” Il atten­dra la sainte Pâque avec la joie du désir spi­ri­tuel “.

Ce temps est donc un temps de joie. Mais le Carême est aussi, dans toute la tradition spirituelle, le temps d'un combat spirituel.

Si le Carême est le temps de ” la joie du désir spi­ri­tuel ” et si ” la vie du moine doit être en tout temps comme en Carême “… c’est donc que le moine ne doit pas avoir en tout temps une ” mine de Carême “, mais qu’il doit vivre en tout temps dans cette joie du désir spi­ri­tuel que pro­cure la pers­pec­tive de la sainte Pâque…

Ce temps est donc un temps de joie. Mais le Carême est aus­si, dans toute la tra­di­tion spi­ri­tuelle, le temps d’un com­bat spi­ri­tuel

Commençons donc par quelques consi­dé­ra­tions sur le com­bat que nous impose ‘le temps’.

1. Les épreuves du temps .

Cette par­tie de l’exposé s’inspire lar­ge­ment du livre de Marguerite Léna, Patience de l’avenir, Petite phi­lo­so­phie théo­lo­gale, Lessius, 2012, pre­mière sec­tion : « le temps ou le don du pos­sible », pp. 15–44. Toutes les cita­tions sui­vantes s’y réfèrent.

Nous pou­vons consi­dé­rer trois types d’épreuves liées au temps : celle du ‘temps réel’, celle de la durée, celle de l’événement. Je pense que cette réflexion touche de près notre expé­rience à cha­cun, les uns se recon­nai­tront plus dans l’une, les autres dans une autre. A cha­cune de ces épreuves, notre liber­té est inter­pel­lée d’une façon spé­ci­fique.

a. L’épreuve du ‘temps réel’

L’expres­sion ‘temps réel’ est deve­nue ambi­guë. Dans notre monde, ” le ‘temps réel’ désigne désor­mais la coïn­ci­dence immé­diate de l’émetteur et du récep­teur, et se réduit ain­si à la fuga­ci­té de l’instant. Je peux consul­ter en temps réel l’horaire de mon train, ou vision­ner en temps réel un match de foot à l’autre bout du monde…

Mais si l’on entend par temps réel le temps qu’il faut pour que quelque chose se fasse, on est dans le réa­lisme du temps. Je sais par exemple que mon tra­jet de Hurtebise à Libramont pren­dra un temps réel de mini­mum 15 minutes et je par­ti­rai à temps pour avoir mon train.

[Les femmes] savent, dans leur propre chair, ce qu’est le temps réel, au‐delà des dérives séman­tiques qui le réduisent à l’instantané. Est réel le temps qui per­met le sur­gis­se­ment d’une réa­li­té neuve, impré­vi­sible, irrem­pla­çable. Ainsi la nais­sance d’un visage comme il n’y en avait jamais eu, comme il n’y en aura jamais d’autre : la mer­veille d’un enfant. Puis elles apprennent, au fil des jours, ce qu’est une enfance, cette incom­pres­sible dis­tance vers l’âge d’homme, cet écart de la fai­blesse consen­tie à la pro­messe accom­plie, où un être tâtonne vers sa propre sta­ture. Où il subit la dure loi d’exode qui, de figure en figure, déplace et éduque en lui le désir. ” (Léna, Patience, p.18.)

L’épreuve du temps réel, très pré­gnant dans notre monde aujourd’hui, c’est en fait le refus du réa­lisme du temps, le refus des média­tions qui imposent des limites au temps, la ten­ta­tion de tout avoir tout de suite, de tout pou­voir tout de suite, d’en faire tou­jours plus. Notre monde nous impose un sen­ti­ment per­ma­nent d’urgence qui devient épui­sant, parce que cela dépasse nos forces, les limi­ta­tions de notre condi­tion humaine. Il y a dis­pro­por­tion entre le vou­loir et le pou­voir. Cela mène au burn‐out.

Jésus face à la pre­mière ten­ta­tion : celle de l’immédiateté.

Comment notre liber­té peut‐elle réagir face à cette épreuve ? Il fau­drait apprendre à ” obéir au temps “. Tenir compte du temps réel que chaque chose réclame et avoir l’humilité de ne pas vou­loir tou­jours plus. Entrer dans le temps de la patience, de la déprise, de l’humilité. L’acceptation du manque (y com­pris du manque de temps…). Nous savons que cela ne dépend pas tou­jours de nous, mais il y a un appren­tis­sage.

b. l’épreuve de la durée

Une autre face du temps est celle de la durée, de la répé­ti­tion, de ce que l’on appelle le ” temps ordi­naire “, où ” il ne se passe rien “… Là aus­si, il y a une épreuve qui nous guette : celle de ne plus voir le sens de ce temps‐là, de ne plus per­ce­voir sa valeur, de vou­loir ” tuer le temps “…

La mala­die du temps ordi­naire est la moro­si­té. Mise à l’épreuve du sens et du goût. Le dan­ger de la répé­ti­tion, de l’habitude…

Le cas­seur de pierres : toute une phé­no­mé­no­lo­gie du temps ordi­naire.
Un conte indien évoque le dia­logue d’un sage avec des ouvriers pei­nant dans une car­rière sous la cha­leur du jour. Il demande à cha­cun d’eux ce qu’il est en train de faire. Le pre­mier lève vers lui un visage morose et déclare : ‘tu le vois bien, je casse des pierres’ ; le deuxième le regarde avec fier­té : ‘tu le sais bien, je gagne ma vie’. Le troi­sième, les yeux pleins de lumière, lui dit : ‘Ne le devines‐tu pas ? Je bâtis un temple pour mon Dieu’

Distance entre la fin et les moyens.

Alors sur­git la ten­ta­tion de la moro­si­té : le cas­seur de pierres ne peut déchif­frer son propre geste, il n’est plus qu’un mou­ve­ment lourd de peine, vide de sens. La struc­ture nor­male de l’action volon­taire, qui arti­cule l’un à l’autre l’ordre des moyens et celui des fins, et assure entre eux la cir­cu­la­tion du sens, se dis­loque. ”

La répé­ti­tion peut entraî­ner l’usure, l’ennui, la moro­si­té. On entre dans le ” règne morne des âmes habi­tuées ” , pour qui il ne faut sur­tout rien chan­ger…

D’où ” la désaf­fec­tion, sou­vent, vis‐à‐vis des tâches et des enga­ge­ments de longue haleine et de lente matu­ra­tion, qu’il s’agisse d’apprentissage ou d’éducation, de vie conju­gale ou de vie consa­crée. ”

Deux figures de l’Antiquité grecque reflètent ces deux atti­tudes oppo­sées : Sisyphe n’attend plus rien et rou­ler sa pierre n’a pour lui aucun sens. Pénélope, par contre, ne peut s’empêcher d’attendre son Ulysse, et cela change tout.

Pénélope pou­vait chaque matin, sans moro­si­té aucune, défaire la tapis­se­rie de la veille et la recom­men­cer : chaque jour qui pas­sait lui pro­met­tait le retour d’Ulysse. Mais il ne faut pas s’imaginer Sisyphe heu­reux tan­dis qu’il roule son rocher. L’effrayante symé­trie d’hier et de demain ne peut nour­rir en lui qu’une humeur morose. Il trans­porte une pierre qui ne fera jamais une cathé­drale. ”

On parle de ” tuer le temps “, de ” temps morts “…

Ici, la moro­si­té lève enfin le masque : son nom véri­table est le nihi­lisme, la perte du goût de l’être qui s’offre et se réserve sous les espèces fra­giles d’une tem­po­ra­li­té sen­sée, c’est-à-dire orien­tée et signi­fiante. Pour le nihi­lisme, le pas­sé est mort, et l’avenir va à la mort. À quoi bon se sou­ve­nir et s’engager, à quoi bon espé­rer ? Quand se perd ain­si, par ennui et satié­té mêlés, le sens du temps, c’est le sens même de l’être qui s’altère. ”

Certains textes de Qohélet (influen­cé par la culture grecque) expriment déjà cette façon de voir.
Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité des vani­tés disait Qohèleth. Vanité des vani­tés, tout est vani­té ! Quel pro­fit l’homme retire‐t‐il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une géné­ra­tion s’en va, une géné­ra­tion s’en vient, et la terre sub­siste tou­jours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retour­ner à sa place, et de nou­veau il se lève­ra. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recom­mence à tour­noyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas rem­plie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves conti­nuent de cou­ler. Tout dis­cours est fati­gant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre. Ce qui a exis­té, c’est cela qui exis­te­ra ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nou­veau sous le soleil. Y a‐t‐il une seule chose dont on dise : ” Voilà enfin du nou­veau ! ” — Non, cela exis­tait déjà dans les siècles pas­sés. Mais, il ne reste pas de sou­ve­nir d’autrefois ; de même, les évé­ne­ments futurs ne lais­se­ront pas de sou­ve­nir après eux. (Qo 1, 1–11)
La ten­ta­tion est alors de s’enfuir, de cher­cher des échap­pa­toires (vacances, voyages, ” ailleurs ”)

À l’érosion du sens répond l’évasion de la conscience. C’est dans l’imaginaire, dans l’ailleurs mythique des WE ou des vacances, des voyages ou des rêves, qu’elle pro­jette l’ordre des fins, lui confé­rant par là même un sta­tut ido­lâtre : à s’émanciper du réel et des tâches qui les rendent à la fois rela­tives et effec­tives, les fins s’absolutisent de manière ana­chro­nique, deviennent fan­tasmes. Le quo­ti­dien pauvre pos­sède de riches idoles. ”

La moro­si­té finit par tuer la vigi­lance.
La vigi­lance étant ” l’attention au pré­sent qui en main­tient le juste relief et assure l’exacte ten­sion de la tem­po­ra­li­té entre ave­nir et pas­sé.

Comment notre liber­té peut‐elle réagir face à cette épreuve ?

Qui dit liber­té dit pou­voir de com­men­cer à neuf, de rompre avec ce qui a été, d’ouvrir le pos­sible, de ris­quer le déci­sif. Mais les jours ordi­naires sont pré­ci­sé­ment ceux où il y a beau­coup à répé­ter et peu à inven­ter. Rien n’y com­mence vrai­ment, rien ne s’y achève non plus, tout conti­nue. Continuer, faire aujourd’hui les gestes d’hier et ceux de demain sans rien perdre de la fraî­cheur des com­men­ce­ments ni de l’exaltation des accom­plis­se­ments : tel est le défi des jours ordi­naires.

Dans le temps ” ordi­naire “, la liber­té s’exprime non par sa capa­ci­té d’innovation, mais par sa patience et sa fidé­li­té. Si nous trans­for­mons le morne aujourd’hui en ” bel aujourd’hui “, nous dis­cer­nons la valeur de chaque ins­tant, nous fai­sons de chaque ins­tant un ” temps favo­rable “. C’est à cela que Paul nous invite au début du Carême quand il nous dit : ” le voi­ci main­te­nant, le moment favo­rable, le voi­ci main­te­nant, le jour du salut ” (2 Co, 6, 2).

Dans l’évangile de Luc, le mot aujourd’hui est très fré­quent : il a chaque fois quelque chose à voir avec le salut.

c. l’épreuve de l’événement .

Trois aspects de l’événement.

L’évé­ne­ment dont nous par­lons ici a trois carac­té­ris­tiques : l’imprévisibilité, l’altérité et l’irréversibilité. Chacun de ces trois aspects de l’événement com­porte une dimen­sion d’épreuve.

- Imprévisibilité.

L’événement vient bou­le­ver­ser nos plans, nos pré­vi­sions. Certaines per­sonnes font pro­fes­sion d’ ” orga­ni­ser des évé­ne­ments “. Ce n’est pas dans ce sens‐là que nous uti­li­sons le mot évé­ne­ment.

Les pré­vi­sions et pla­ni­fi­ca­tions exercent leur pou­voir sur l’avenir. On parle d’événement quand il y a dis­pro­por­tion entre ce qui est atten­du et ce qui advient, quand on est sur­pris.

On ne sau­rait tout pré­voir… cette impré­vi­si­bi­li­té est une épreuve pour la volon­té.

L’imprévu peut faire irrup­tion et chan­ger le cours d’une vie en un ins­tant.
Aussi sommes‐nous sou­vent en défiance par rap­port à l’événement. Nous nous effor­çons d’en conju­rer l’imprévisibilité. Il ” contre­carre nos pro­jets et nous expose de plein fouet à la mor­sure du réel ” .

Bonheur impré­vi­sible d’une ren­contre, ou catas­trophe d’un acci­dent, dans les deux cas, ce qui était pos­sible avant ne l’est plus de la même manière, ce qui était impen­sable avant est deve­nu le réel même. Loin d’abolir nos pos­si­bi­li­tés d’action volon­taire, l’événement les convoque et par­fois les décuple : il faut réagir, agir en retour et à neuf, répondre à la situa­tion inédite qui est désor­mais la nôtre par une action inédite. ”

La liber­té est appe­lée, inter­pel­lée par l’événement : elle ne l’a pas créé elle‐même — elle doit y répondre.

- Altérité

Au sens éty­mo­lo­gique, l’événement (de eve­nit) est quelque chose qui sur­vient, qui vient hors de, qui advient. Il vient d’ailleurs, d’autrui. En tant qu’il ne dépend pas de moi, il trouble ma liber­té.

L’événement est une épreuve pour ma liber­té (sur­tout si je pense ma liber­té uni­que­ment en termes d’autonomie) : par défi­ni­tion, il n’est pas choi­si, mais subi. Mais ma liber­té peut y répondre : elle ne s’exerce pas en amont, mais en aval.

Toute ma vie se tient entre deux évé­ne­ments qui m’adviennent : la nais­sance et la mort.
Les évé­ne­ments qui sur­viennent sont de l’ordre de
— la pro­lon­ga­tion de ma nais­sance
— ou l’anticipation de ma mort.

On peut subir un évé­ne­ment en fai­sant le gros dos, ou bien ten­ter d’y échap­per en le refou­lant comme quelque chose qui reste exté­rieur. On peut refu­ser de se lais­ser affec­ter par lui.

Mais la liber­té humaine peut aus­si choi­sir d’accueillir l’événement, de se lais­ser affec­ter / trans­for­mer par lui.

Par exemple, Ignace de Loyola : l’événement inat­ten­du et irré­ver­sible de sa jambe muti­lée déclenche tout un che­min de conver­sion…

Car l’événement n’en est vrai­ment un que dans la mesure où il ne se donne pas sim­ple­ment en spec­tacle, et où notre pas­si­vi­té devant lui se trans­forme en récep­ti­vi­té. Ce qui fait évé­ne­ment pour un homme est ce qui réel­le­ment l’affecte, c’est-à-dire le trans­forme dans l’exercice même de sa liber­té et lui devient par là même inté­rieur. Loin d’être sim­ple­ment subi, il est alors le socle à par­tir duquel se déter­mine désor­mais toute l’existence “.

Cependant, il faut recon­naître que ce défi lan­cé à la liber­té humaine est par­fois insur­mon­table. Il y a aus­si des évé­ne­ments néga­tifs qui peuvent affec­ter et bles­ser si pro­fon­dé­ment qu’on ne s’en relève jamais…

- Irréversibilité

L’irréversibilité : l’histoire ne se répète pas : ” Rien ne sera plus jamais comme avant ”

Alors que dans ‘le temps ordi­naire’, pas­sé et ave­nir ten­daient à deve­nir symé­triques par la répé­ti­tion appa­rente du même, l’événement intro­duit une sou­daine déni­vel­la­tion. ”

L’événement opère une rup­ture entre le pas­sé et l’avenir. Mais para­doxa­le­ment, sou­vent on ne s’en rend pas compte au moment même. ” L’événement, comme Dieu, ne se laisse voir que de dos ” .

” […] chaque moment pré­sent est situé entre un pas­sé à consen­tir, car il n’est plus et ne sera jamais plus, et un ave­nir à inven­ter, car il n’est écrit nulle part par avance ” . Notre liber­té se situe dans cette char­nière

L’événement appelle le récit.

Après avoir évo­qué ces trois aspects de l’événement, il nous faut encore ajou­ter ceci : l’événement appelle le récit. Il demande à être mis en récit. Notre façon de le mettre en récit reflé­te­ra quelque chose de notre façon de le vivre, de lui don­ner un sens à l’intérieur de notre exis­tence. Quand on écrit une bio­gra­phie, on le fait à par­tir des évé­ne­ments.

Les évé­ne­ments ne confèrent pas, par eux‐mêmes, un sens à nos exis­tences : c’est notre liber­té qui va devoir le faire : c’est là qu’intervient la néces­si­té de les mettre en récit.

Si tout évé­ne­ment appelle le récit, c’est bien que ses trois carac­tères — impré­vi­si­bi­li­té, alté­ri­té, irré­ver­si­bi­li­té — n’en font pas une réa­li­té opaque à la liber­té humaine ou pro­pre­ment inin­tel­li­gible. Raconter un évé­ne­ment, c’est le situer rétros­pec­ti­ve­ment dans une séquence cau­sale intel­li­gible, le mettre à la pre­mière per­sonne, c’est-à-dire l’assumer comme sien, et l’inscrire dans une trame tem­po­relle qu’il contri­bue alors à orien­ter. C’est en quelque manière la rapa­trier au sein de la liber­té sen­sée, fût‐ce pour l’interroger et se lais­ser inter­ro­ger par lui “.

Difficulté de mettre en récit les moments les plus dou­lou­reux de l’histoire (per­son­nelle ou col­lec­tive), mais néces­si­té de le faire !

En hébreu, évé­ne­ment et parole se disent d’un même terme : davar.

Tant que l’événement n’est pas venu à la parole, tant que la parole n’est pas elle‐même deve­nue évé­ne­ment, le pre­mier reste un fait brut, sinon bru­tal, la seconde risque l’insignifiance et le bavar­dage “.

Par exemple : Le récit des ” dis­ciples d’Emmaüs “. Dans ce récit que nous rap­porte l’évangéliste Luc, il y a deux récits : celui des dis­ciples et celui du Ressuscité. Ils racontent la même chose, mais pas dans la même pers­pec­tive.
Eux font à Jésus le récit des évé­ne­ments, et leur récit va vers la mort. Jésus reprend le récit et le raconte une deuxième fois, mais dans une pers­pec­tive beau­coup plus large, qui part de Moïse et des pro­phètes. L’événement de la Croix n’est plus une absur­di­té impos­sible à inter­pré­ter, mais l’accomplissement des pro­messes. ” L’événement, alors, se met sou­dain au pré­sent : la pré­sence du Ressuscité ” .

2. Jésus face au temps.

L’incar­na­tion, avec toutes les limi­ta­tions concrètes que cela implique.

Il est arri­vé quelque chose au temps ordi­naire depuis que Jésus Christ est entré en lui. Pas plus que l’Évangile ne réduit Qohélèt au silence, la venue de Jésus Christ n’abolit le temps des média­tions et des répé­ti­tions, des délais et des res­sas­se­ments. Il n’est pas venu abo­lir, mais accom­plir. Il n’est pas venu condam­ner le temps ordi­naire, mais le sau­ver. ”

Le long mûris­se­ment de la vie cachée. Attentif au signe qui le lan­ce­ra dans le temps de sa mis­sion, son ” heure “. Pour les synop­tiques : le moment du bap­tême. Pour Jean, les noces de Cana.

Pour reprendre l’expression de saint Irénée, c’était le temps où Dieu s’accoutumait à l’homme, s’offrait en son Fils aux média­tions infi­nies de l’existence humaine. Dans le che­mi­ne­ment de Jésus vers l’âge adulte, dans sa pro­gres­sive assi­mi­la­tion de la culture et de l’identité de son peuple, se laisse devi­ner l’immense res­pect de Dieu pour l’ordre des média­tions qui, à dis­tance des fins, les pré­parent dans la patience du temps. ”

Les 40 jours au désert pour trem­per sa mis­sion dans la durée sym­bo­lique du com­bat spi­ri­tuel d’Israël.

La pre­mière parole de jésus dans l’évangile de Marc : ” Les temps sont accom­plis ” : peplè­rô­tai ho kai­ros. (Mc 1, 15)

Jésus entre alors dans le temps de l’urgence (voir la fré­quence de l’adverbe ” aus­si­tôt ” dans les pre­mières pages de Marc). Pas de temps à perdre…

Pourtant : il sait aus­si prendre le temps de la prière : on le voit pour cela gri­gno­ter sur sa nuit, prendre le moment pro­pice qui lui appar­tient, avant de se lais­ser dévo­rer par l’urgence des hommes qui le cherchent : Mc 1, 35.

Jésus face au sab­bat. Il n’est cer­tai­ne­ment pas oppo­sé au sab­bat, mais il est oppo­sé à une cer­taine inter­pré­ta­tion qui rend les hommes esclaves des obser­vances du sab­bat, et détourne ain­si le vrai sens du sab­bat. Quand une urgence se pré­sente et que c’est pré­ci­sé­ment le jour du sab­bat, il n’hésite pas une seconde : le sab­bat est pour l’homme et non l’homme pour le sab­bat.

Obéir à l’événement : dans chaque ren­contre, il se laisse inter­rompre sur son che­min, per­tur­ber, voire affec­ter.

Impatiences face aux len­teurs de com­pré­hen­sion des dis­ciples, des Pharisiens et des scribes (sou­pirs !)

Pourtant : quand il parle du temps du Royaume (dans les para­boles), il connaît la néces­si­té du temps de l’enfouissement, de la lente crois­sance, de l’ivraie mêlée au bon grain jusqu’au temps de la mois­son, rien ne sert de pré­ci­pi­ter. Il y a aus­si des choses qui vont trop vite à son goût. Il sait qu’il ne faut pas devan­cer l’heure (cf. le ” secret mes­sia­nique ”).

Il y a aus­si les para­boles de la vigi­lance : il s’agit d’attendre quelque chose qui va se pro­duire, le retour de quelqu’un, la mois­son, l’époux… mais nul ne sait ni le jour ni l’heure (pas même le Fils !).

Sa réac­tion face à l’agitation de Marthe, le ” nez dans le gui­don “… : prendre un peu de la hau­teur, pour dis­cer­ner l’unique néces­saire…

La répé­ti­tion. Chaque fois que Jésus dit ” aujourd’hui “, cela a quelque chose à voir avec le salut.

Jésus face à ” son Heure ” (évan­gile de Jean). Toute sa vie était orien­tée vers cette Heure, il s’y est pré­pa­ré… mal­gré tout, quand elle arrive, il est sai­si d’effroi.
Il y avait quelques Grecs par­mi ceux qui étaient mon­tés à Jérusalem pour ado­rer Dieu pen­dant la fête de la Pâque. Ils abor­dèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette demande : ” Nous vou­drions voir Jésus. ” Philippe va le dire à André, et tous deux vont le dire à Jésus. Alors Jésus leur déclare : ” L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glo­ri­fié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tom­bé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beau­coup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gar­de­ra pour la vie éter­nelle. Si quelqu’un veut me ser­vir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aus­si sera mon ser­vi­teur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est bou­le­ver­sée. Que vais‐je dire ? “Père, sauve‐moi de cette heure” ? — Mais non ! C’est pour cela que je suis par­ve­nu à cette heure‐ci ! (Jn 12, 20–27).
De sa pas­sion, on ne peut pas dire qu’elle était inat­ten­due, ” impré­vi­sible “, car il la pres­sen­tait et l’avait d’ailleurs annon­cée trois fois. Elle a cepen­dant consti­tué un évé­ne­ment irré­ver­sible. Face à l’inéluctable, loin de subir, il a choi­si : il a trans­for­mé l’événement de mort en don de vie : ” ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne “. (Jn 10, 18)

Il répond par l’institution de l’Eucharistie : intro­duire l’éternité dans le temps, le défi­ni­tif dans le répé­ti­tif, trans­for­mer l’usure de la répé­ti­tion en ” temps favo­rable “.

Jésus Christ choi­sit le geste le plus répé­ti­tif et le plus banal, man­ger, boire, les média­tions les plus ordi­naires et les plus modestes de la vie, pour y enfouir l’acte le plus inédit, le plus char­gé de sens et de fina­li­té, le seul capable d’ouvrir l’histoire au‐delà de la mort : l’amour jusqu’à l’extrême, le don de soi jusqu’à la Croix. Il livre ain­si l’unique évé­ne­ment de sa Pâque, l’Heure entre toutes les heures, à l’ordinaire des jours dans la répé­ti­tion sacra­men­telle. ”

Mais c’est l’événement de la Résurrection qui consti­tue l’inattendu par excel­lence, l’irréversible, venant d’autrui. Cette Résurrection qui est la réponse du Père à l’acte libre du Fils don­nant sa vie jusqu’à l’extrême.

3. La vie du chrétien dans la lumière pascale.

Si toutes les dimen­sions du temps sont ain­si assu­mées, ” sau­vées ” par Jésus, qu’est-ce que cela change pour moi ? Le chré­tien vit à par­tir de la lumière pas­cale : qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Comment m’affecte-t-elle ? Comment Pâques est‐il un ” évé­ne­ment ” pour moi ?

La Résurrection : l’événement en qui tous les autres prennent sens.

Radicalement impré­vi­sible, venant d’ailleurs et hors de nos prises, irré­ver­sible. La résur­rec­tion nous est acces­sible par la foi : l’accueil du pos­sible divin. Et elle nous ouvre un pos­sible : par elle, le pas­sé n’est pas défi­ni­ti­ve­ment per­du, puisqu’il peut être assu­mé dans le par­don, la grâce.

Paradoxe : la Croix se dresse seule et immo­bile à un moment don­né de l’histoire, mais la Résurrection est un évé­ne­ment per­pé­tuel­le­ment actuel.
Naît un nou­veau rap­port à l’avenir. De l’irréversible a eu lieu qui n’a pas le carac­tère de la mort irré­mé­diable, mais celui de la vie com­mu­ni­quée, de la pré­sence du Ressuscité jusqu’à la fin des temps, et de l’Esprit répan­du à l’intime de nos liber­tés. ”

Est‐ce que cette lumière me vient du pas­sé, de l’avenir ou du pré­sent ?

- du pas­sé.

L’événement pas­cal est irré­ver­sible. Il cor­res­pond à un ” une fois pour toutes ” qui se situe dans le pas­sé et que je rejoins par le témoi­gnage. Il m’assure que je suis ” déjà sau­vé ” (la ” rédemp­tion ”). Il m’invite à faire, dans la foi, le récit de ma vie à cette lumière : ” souviens‐toi ” (Dt 8)

- de l’avenir

Parce que je suis ins­crit dans le temps, je vais for­cé­ment vers un but, une fin. Le temps n’est pas cyclique, il est orien­té, et à l’orient il y a cette étoile qui me fait signe (la parou­sie, la ” glo­ri­fi­ca­tion ”). Parce que le Christ est res­sus­ci­té, nous sommes tous entraî­nés dans sa résur­rec­tion.

L’espérance est une ancre jetée vers l’avant, même si, para­doxa­le­ment, elle s’enracine aus­si dans le pas­sé (quelque chose que je pos­sède déjà).

L’espérance chré­tienne n’est pas une attente : elle ne prend pas sa source dans notre besoin ou notre manque […]. Elle n’est pos­sible que parce que Dieu s’est don­né le pre­mier. Il ne s’agit pas d’attente mais de don — un don que nous devons sim­ple­ment rece­voir. Contrairement à l’objet de nos espé­rances cou­rantes, Dieu n’est pas à venir ni à attendre : il est déjà don­né et la seule dif­fi­cul­té consiste à accep­ter ce don. Espérer, c’est déjà pos­sé­der. ” (André Candiard, Veilleur, où en est la nuit ?, Ed. du Cerf, 2016, p. 67, cité dans le Missel des Dimanches 2018, p. 175.)

- du pré­sent

Si tout cela est vrai, je peux vivre le ” bel aujourd’hui ” dans la grâce de la fidé­li­té, et non dans l’usure de la répé­ti­tion, ni dans le tiraille­ment de l’urgence (Marthe).

Le temps d’après la Pentecôte est le temps de l’Esprit et se vit dans la cha­ri­té, c’est le temps de la ” sanc­ti­fi­ca­tion “. Un temps de patience qui va de Pâques à Pâques (“ Patience de l’avenir ”)

Le ‘retard de la Parousie’ offre à l’Esprit répan­du et com­mu­ni­qué la coupe pro­fonde de l’Histoire pour qu’il la rem­plisse et consacre jusqu’au bord.

La vie cachée de Jésus se répète dans le temps de l’Église en vie cachée de l’Esprit Saint au cœur de toutes les cultures humaines, s’accoutumant à l’homme par les délais de son his­toire. ”

Répéter, c’est déployer dans la durée l’instant de la libre déci­sion, en éprou­ver par là l’authenticité et en assu­rer l’effectivité. Où guette la moro­si­té veille l’amour. Seul le lan­gage de l’amour est répé­ti­tif sans être rou­ti­nier, seul l’amour peut trans­for­mer l’habitude en fidé­li­té. ”

Dans la péda­go­gie de la prière de St Ignace, la répé­ti­tion obtient le contraire de l’usure : elle vise à accen­tuer le regard et le goût / la sen­si­bi­li­té des choses de Dieu, à nous faire ” goû­ter et sen­tir inté­rieu­re­ment ” les motions de l’Esprit. ” Si elle appau­vrit pro­gres­si­ve­ment le dis­cours, ce n’est pas pour le perdre dans l’insignifiance, mais pour intro­duire le cœur dans sa grande sim­pli­ci­té. ”

La répé­ti­tion, secret de liber­té, devient ain­si l’antidote de la moro­si­té.

Parce que Jésus Christ est entré dans notre his­toire, toutes les fins à hau­teur d’homme sont deve­nues seule­ment des moyens vers la Fin qu’est le Royaume. Mais en retour le Royaume est au milieu de nous, imma­nent à toutes les fins que nous visons et à tous les moyens que nous met­tons en œuvre pour accom­plir droi­te­ment nos tâches d’hommes. Car les moyens de l’amour sont déjà de l’amour, et l’amour n’aura jamais assez de moyens pour éga­ler ou épui­ser ses fins.

En mode de conclu­sion : la grâce du pos­sible.

Face à la mor­sure de l’urgence, face à l’épreuve du temps réel, face à la ten­ta­tion de l’immédiateté, face à la satu­ra­tion du trop‐plein : oser intro­duire le manque, la limite, l’espace de la res­pi­ra­tion.

Face à l’usure du même, face à la perte du goût et du sens, face à la moro­si­té : prendre de la hau­teur pour dis­cer­ner l’horizon, prendre conscience de l’espérance qui nous fait aller de Pâques à Pâques.

Face au désir de tout contrô­ler / maî­tri­ser / pla­ni­fier : oser la joie pos­sible de l’événement qui me sur­prend et laisse ouverte une brèche pour Dieu. Mais cela se fait, mal­gré tout, dans le clair‐obscur de la foi :

Clair‐obscur de l’imprévisible. Dieu peut s’inviter dans nos exis­tences en pas­sant par des ” brèches ” : les évé­ne­ments peuvent être de ces brèches. Par exemple Jacob qui inter­prète ain­si son songe : ” En véri­té, Dieu était là et je ne le savais pas ” (Gn 28,16) .

Clair‐obscur de l’altérité. ” Pour ren­con­trer le Dieu vivant, il nous faut lâcher prise. Nous lais­ser faire. Ne pas pré­tendre tout domi­ner, tout pré­voir, tout véri­fier. Ces évé­ne­ments qui nous dépassent, nous affectent, par­fois nous bou­le­versent, sont une école de déprise. ”

Clair‐obscur de l’irréversible. ” Celui de nos vies, que chaque évé­ne­ment mar­quant rend plus sen­sible, et par­fois plus dou­lou­reux, a désor­mais chan­gé de sens : depuis le matin de Pâques, ce n’est pas la mort qui est irré­ver­sible, mais la vie “.

Quelle grâce peut répondre à l’épreuve sou­vent bou­le­ver­sante de la sur­prise ? J’aimerais l’appeler la grâce du pos­sible : sur­gis­se­ment inat­ten­du de nou­veau­té, l’événement nous met à l’heure de Celui à qui ‘rien n’est impos­sible’ et qui ‘fait toutes choses nou­velles’ “.

4. La joie du désir spirituel.

Rappe­lons la phrase de saint Benoît : le Carême est le temps où le moine ” attend la sainte Pâque dans la joie du désir spi­ri­tuel “. Comment peut‐on affir­mer que le désir est une joie ?

Le désir vient de l’expérience d’un manque, mais il n’est pas néga­tif. Il trans­forme l’épreuve du manque en élan vers l’autre, il trans­forme la ten­ta­tion de repli sur soi en ouver­ture vers l’absolu. En cela, il est le moteur de la vie spi­ri­tuelle. D’où vient sa joie ? C’est para­doxal, mais cela cor­res­pond à l’expérience humaine : la joie vient de l’acceptation du manque, alors que le refus du manque entraîne la tris­tesse et la peur de perdre.

Cf. Jean Giono, Que ma joie demeure. Le pay­san qui engrange plus que de néces­saire ne res­sent aucune joie. Quand Bobby lui sug­gère de rendre à la nature (et aux oiseaux) son super­flu de grains, le miracle se pro­duit…

Le défi de la litur­gie :

Par la litur­gie, l’ordinaire des jours est assu­mé dans la dyna­mique pas­cale.

Consacrer un temps réel à intro­duire dans le temps linéaire (chro­nos) l’espace du temps favo­rable (kai­ros). Quand notre vie se laisse façon­ner par la régu­la­ri­té de la litur­gie des Heures, c’est toute notre façon de vivre le temps qui en est affec­tée.

La litur­gie com­porte la dimen­sion du récit et celle du sacre­ment. Ces deux dimen­sions font de nous un peuple en ” com­mu­nion “.

Le temps de l’Église vient de Pâques et va à Pâques, de la Pâque adve­nue une fois pour toutes dans l’histoire à la Pâque éter­nelle. Notre mort indi­vi­duelle et toutes les morts de l’histoire ne réduisent pas à l’absurde l’écoulement du temps, n’en indif­fé­ren­cient plus le cours. Elles sont elles‐mêmes prises dans le Mémorial eucha­ris­tique qui déjà les a assu­mées et offertes, et qui un jour les trans­fi­gu­re­ra en plé­ni­tude de vie. Il suf­fit de rap­pe­ler avec quelle vigueur l’anamnèse eucha­ris­tique arti­cule l’un à l’autre le pas­sé, le pré­sent et l’avenir pour com­prendre en quel sens déci­sif la litur­gie de l’Église est gar­dienne du sens de la tem­po­ra­li­té : ‘quand nous man­geons ce pain et buvons à cette coupe, nous célé­brons le mys­tère de la foi, nous rap­pe­lons ta mort, Seigneur res­sus­ci­té, et nous atten­dons que tu viennes.

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