La paix soit avec vous ! 2ème dimanche de Pâques

Dimanche 8 avril 2018 “in albis”

« La paix soit avec vous ! »

(Jn 20, 19–31)

Ce texte célèbre est un des nom­breux récits que les quatre évan­gé­listes nous donnent de la Résurrection de Jésus. Ces récits évoquent, cha­cun à sa façon, l’expérience que les dis­ciples ont pu faire de leur ren­contre avec le Seigneur. Récits variés, par­fois com­plé­men­taires, par­fois contra­dic­toires, mais qui tous, una­nimes, témoignent de la foi des dis­ciples. En effet, comme le dit le texte des Actes des Apôtres que nous avons enten­du, « c’est avec une grande puis­sance que les Apôtres por­taient témoi­gnage de la Résurrection du Seigneur Jésus ». Or nous voyons bien que cette puis­sance n’était pas tel­le­ment la force per­sua­sive de leur parole ou de leur argu­men­ta­tion ; c’étaient plu­tôt des gestes, des façons de vivre, la joie, la paix qui rayon­naient de toute leur per­sonne et de leur com­mu­nau­té. On peut tou­jours dis­cu­ter sur la valeur des récits de la Résurrection, mais on ne peut pas mettre en doute l’évidence de l’expérience des dis­ciples, parce qu’on en connait les fruits. Et, comme le dit Jésus ailleurs, c’est à leurs fruits que nous pou­vons juger de la valeur de ces témoi­gnages.

Je vois six de ces fruits. D’abord la paix que Jésus a appor­té à ses dis­ciples désem­pa­rés, puis la joie, ines­pé­rée. Il y a aus­si la com­mu­nion de « la mul­ti­tude des dis­ciples qui n’avaient désor­mais plus qu’un seul cœur et une seule âme », et les pous­sait au par­tage de tous leurs biens. Je vois encore le par­don reçu de l’Esprit de Jésus qui leur a per­mis de vrai­ment vivre ensemble. L’évangile d’aujourd’hui évoque éga­le­ment leur foi renou­ve­lée et, fina­le­ment, nous voyons, à tra­vers tous ces récits, l’expérience d’une nou­velle vie reçue en plé­ni­tude, plus forte que la mort.
Cela est bien évident, mais, en regar­dant et médi­tant plus cal­me­ment ces fruits, nous pou­vons noter leur carac­té­ris­tique par­ti­cu­lière : ce sont tous des démarches pas­cales : paix, joie, par­tage, par­don, foi et vie sont en effet des expé­riences de pas­sages : de l’angoisse à la paix, du désar­roi à la joie, de l’enfermement au par­tage, du res­sen­ti­ment au par­don, du doute à la foi et du déses­poir mor­tel à la vie. Telle est bien la démarche fon­da­men­tale de l’Évangile : une tra­ver­sée de l’épreuve vers la lumière, une expé­rience de la mort qui débouche sur la vie.

Voyons donc main­te­nant de façon plus pré­cise com­ment les dis­ciples ont fait ces dif­fé­rentes expé­riences de résur­rec­tion, pour apprendre d’eux com­ment réa­li­ser aujourd’­hui, à notre tour, notre voca­tion de ‘fils de la résur­rec­tion’, comme les Écritures appellent les dis­ciples de Jésus.
Quand Jésus vient au milieu de ses dis­ciples désem­pa­rés er apeu­rés, il com­mence par leur dire : « La paix soit avec vous ! » et l’évangile pour­suit : « Après ces paroles, il leur mon­tra ses mains et son côté ». La paix que Jésus nous donne n’est, en effet, pas la séré­ni­té de celui qui échappe à toute contra­dic­tion et toute mal­chance. Car la paix que Jésus donne nous vient de ses bles­sures. « Par ses bles­sures, nous sommes gué­ris ». Il a connu cette paix quand il a tout don­né, tout accom­pli, sur la croix. Il avait tout assu­mé, et, res­sus­ci­té, il garde les marques, les stig­mates de la Passion. D’ailleurs c’est à la frac­tion du pain que les dis­ciples l’ont recon­nu, à la façon dont il se don­nait en par­tage, comme un pain bri­sé, offert à tous. Pour être, à notre tour, des arti­sans de paix, com­men­çons donc par assu­mer nos bles­sures, et même les bles­sures qu’on nous a faites. La paix véri­table est au-delà de toute anes­thé­sie. Elle est au bout d’un pas­sage à tra­vers beau­coup de contra­dic­tions. Elle sup­pose en fait déjà une récon­ci­lia­tion, un par­don, comme Jésus le demande à ses dis­ciples, ̶ comme il a lui-même com­men­cé par par­don­ner à ses bour­reaux : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34) Oui, ces deux démarches pas­cales vont ensemble : pas de paix véri­table sans un accueil et une récon­ci­lia­tion, d’abord avec nous-mêmes, et puis avec tous. Mais cela dépasse sou­vent nos forces et nous ne devons alors pas hési­ter à appe­ler sur nous l’Esprit de Jésus res­sus­ci­té.
Deux autres démarches pas­cales vont éga­le­ment de pair : le par­tage et la joie. Assez spon­ta­né­ment, ceux qu’unit la même foi en la résur­rec­tion, la même joie, mettent tout en com­mun. Cela a frap­pé leur entou­rage, car, pour faire cela, et aller à l’encontre de toute ten­dance natu­relle, il fal­lait un motif puis­sant, le par­tage d’une expé­rience inouïe. « Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, …on dis­tri­buait tout en fonc­tion des besoins de cha­cun. » Plus tard encore, nous ver­rons que saint Paul sera tou­jours pré­oc­cu­pé de ras­sem­bler des sommes pour aider les plus pauvres. Saint Benoît, à son tour, insiste beau­coup sur cette exi­gence et cite volon­tiers dans sa Règle les textes enten­dus aujourd’­hui. Mais, pour être convain­quant, ce par­tage doit non seule­ment se réa­li­ser entre croyants, mais bien au-delà, si nous vou­lons effec­ti­ve­ment témoi­gner de la Résurrection ! On a par­lé de ce par­tage pen­dant le Carême, mais il serait encore plus oppor­tun de par­ler d’un ‘Temps pas­cal de par­tage’.
Parce que le vrai par­tage n’est pas tel­le­ment moti­vé par le renon­ce­ment et péni­tence, mais bien plu­tôt par la joie. « Il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », disait Jésus. (Ac 20, 35) La joie dont les dis­ciples furent rem­plis leur est don­née par cette pré­sence de Jésus tou­jours vivant et qui les envoie pour conti­nuer l’œuvre du Père et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Sommes-nous capables, à notre tour, d’apporter cette Bonne Nouvelle comme vrai­ment bonne, et source de joie ? Le pape François revient sans cesse sur cette joie évan­gé­lique. Ses prin­ci­paux mes­sages sont inti­tu­lés Veritatis Gaudium ou Amoris Laetitia), et demain paraî­tra une troi­sième exhor­ta­tion apos­to­lique inti­tu­lée Gaudete et Exultate, sur la sain­te­té à laquelle nous sommes tous appe­lés. C’est vrai­ment un mes­sage de joie qu’il veut nous don­ner. Il est d’ailleurs cent fois ques­tion de la joie dans le Nouveau Testament, Mais nous voyons dans l’Évangile que cette joie n’est par­faite que si elle a pu en quelque sorte résor­ber les contra­dic­tions et tra­ver­ser les larmes. Vous connais­sez tous ce fameux texte de l’évangile : « Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction, .… mais lorsqu’elle a don­né le jour à l’enfant, … elle est toute à la joie, … » (Jn 16, 21) Oui, la joie n’est pas seule­ment un écho du suc­cès ; elle est tou­jours pas­cale, au-delà de la tris­tesse et de la perte. C’est pour­quoi elle ne peut qu’être don­née, ou reçue ; on ne la pos­sède pas ! Mais nous pou­vons tou­jours don­ner la joie aux autres, la par­ta­ger. Et « Dieu aime celui qui donne avec joie. »
Il fau­drait encore par­ler ici de la foi pas­cale, la foi à laquelle Thomas est arri­vé. Foi pas­cale, parce que pas­sée à tra­vers le doute. De fait, le doute, qui semble au pre­mier abord le contraire de la foi, fait vrai­ment par­tie de la démarche de foi. Encore faut-il le situer comme une étape de cette démarche, et pas comme un arrêt. Mais je ne veux pas être trop long. Qu’il suf­fise de remar­quer que ce pas­sage par le doute, que nous connais­sons tous, n’est pas un mal­heur ni une honte, pour un croyant ; il est un pas­sage néces­saire. L’apôtre Thomas nous montre com­ment bien vivre cette étape : sans conces­sion, avec réa­lisme, mais fina­le­ment dans la confiance de la ren­contre per­son­nelle : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ».
Toutes ces expé­riences sont évi­dem­ment le fruit du pas­sage de la mort à la vie qui les réca­pi­tule toutes. Voyons cela en conclu­sion.
Les évè­ne­ments et décou­vertes que les dis­ciples ont vécus semblent à pre­mière vue inouïs, vrai­ment incroyables, mais en les médi­tant avec l’aide de l’Esprit Saint, ils ont com­pris, , ̶ et nous com­pre­nons à notre tour ̶ que ces évè­ne­ments s’inscrivent tout à fait dans le mou­ve­ment de l’Évangile. Ils illus­trent ce qu’on pour­rait appe­ler une loi de la grande vie, une véri­té fon­da­men­tale qui nous est rap­pe­lée à tra­vers tout l’Évangile. Jésus n’est « pas venu pour être ser­vi, mais pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude ». (Mc 10, 45) « Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt, il porte beau­coup de fruit. » (Jn 12, 24) « Qui perd sa vie la trou­ve­ra. » (Mt 10, 39) Et Jésus l’explique plus clai­re­ment encore : « Ne fallait-il pas que le Christ souf­frît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26)
Ainsi donc nous voyons que la Résurrection n’est pas d’abord un évè­ne­ment du pas­sé, ni même un dogme tra­di­tion­nel à accep­ter ; elle est une tâche à conti­nuer, aujourd’­hui, une res­pon­sa­bi­li­té à accueillir, un appel à entendre et à trans­mettre. Elle consiste à « rendre compte de l’espérance qui est nous », comme le demande saint Pierre dans son épitre (1 P 3, 15). Notre foi en la Résurrection est alors une espé­rance : l’espérance que toute épreuve, tout échec, tout ce qui, dans notre exis­tence, semble tout à fait sté­rile contient un germe de vie. Croire à la Résurrection consiste donc à pro­mou­voir la grande vie, là où nous sommes, et à savoir tirer une nou­velle vie d’une situa­tion appa­rem­ment sans espoir.

Nous allons main­te­nant prier ensemble et en com­mu­nion avec tous les humains que Dieu aime. Puis nous par­ti­ci­pe­rons à la frac­tion du pain, avec joie et sim­pli­ci­té de cœur, nous par­ta­ge­rons ce pain et ferons pas­ser la coupe entre nous, pour expri­mer notre amour mutuel. Nous entrons ain­si plus avant dans ce mou­ve­ment de l’Évangile, qui est un pas­sage, car nous savons, comme dit encore saint Jean, qu’ « en aimant nos frères et sœurs, nous sommes pas­sés de la mort à la vie ».(1 Jn 3, 14)

fr. Pierre

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