Texte intégral de la conférence du Jeudi Saint, par Paul Scolas

Clerlande – Jeudi Saint 2018

Texte inté­gral de la confé­rence du Jeudis Saint,
par Paul Scolas

« Nous annonçons la mort du Seigneur
jusqu’à ce qu’il vienne
 »

Eucharistie, Mambré, Kinshasa

Annon­cer une mort — sous‐entendu : l’annoncer comme une bonne nou­velle — voi­là qui méri­te­rait déjà de nous éton­ner. Et cette mort est celle de quelqu’un que l’on regarde comme Seigneur et aus­si comme vivant puisqu’on attend qu’il vienne. Et cette attente est énon­cée comme une espé­rance. Nous disons cela comme si c’était banal, nor­mal, de même que nous refai­sons régu­liè­re­ment le geste auquel cette phrase est liée sans plus vrai­ment réa­li­ser qu’aussi bien le geste que la phrase sont d’une grande étran­ge­té. Il y a là un para­doxe qui consti­tue­ra le fil rouge de mon expo­sé.

En 1999, Maurice Bellet publiait un livre inti­tu­lé : La chose la plus étrange et qui com­men­çait ain­si :

« Ils se réunissent, disent‐ils, pour man­ger la chair de Dieu et boire son sang. Et c’est pour­tant la chair et le sang d’un homme, sup­pli­cié à mort, pen­du par les bras jusqu’à l’étouffement, il y a main­te­nant deux mil­lé­naires, vic­time d’un sacri­fice humain offert au Dieu offen­sé par les fautes des hommes. Et ils disent que ce mort est vivant, et qu’à le man­ger et le boire ils reçoivent en eux la puis­sance de vivre au‐delà de la mort et que lorsque ce monde dis­pa­raî­tra, leurs corps resur­gi­ront pour la vie éter­nelle. Voilà bien la chose la plus étrange ! Quelle sorte de secte est‐ce là ? Qui ose se com­plaire en de pareils rites ?
Vous n’y êtes pas du tout. Ce que je viens d’évoquer, c’est ce que les catho­liques appellent la sainte messe ; c’est le rite chré­tien par excel­lence. Et non seule­ment c’est pra­tique admise, publique, recon­nue, mais ce fut, dans les âges de chré­tien­té qui nous ont pré­cé­dés, le rite com­mun et majeur. Descartes, Voltaire, Diderot furent éle­vés chez les Jésuites : ils y assis­taient à la messe. Louis XIV y assis­tait chaque jour. Le peuple s’y ren­dait chaque dimanche : y man­quer était faute grave, pas­sible, disaient les prêtres, de dam­na­tion. Même si, en terre pro­tes­tante, la Cène n’eut point une impor­tance égale, c’est tout de même ce Christ, don­nant sa vie pour nous rendre saufs et nous nour­ris­sant de son être qui est au cœur et au prin­cipe.
Passé énorme.
Simplement pas­sé ? Le rite et la croyance per­durent, mais n’est-ce pas l’interminable fin de ce qui est déjà mort, ren­du impra­ti­cable et incroyable par ce que nous sommes deve­nus ? Ou bien y a‐t‐il quelque chose à gar­der, pré­ser­ver, retrou­ver ? Mais par quelles adap­ta­tions ? L’Eglise romaine, après des siècles d’obstination, a aban­don­né le latin ; on en atten­dait mer­veilles. Le charme de cette nou­veau­té s’est vite affa­di ; et même le résul­tat, pour beau­coup, fut de rendre impro­non­çable, en leur langue, ce que la patine du latin gar­dait intact. Ou bien – ou bien le carac­tère étrange, trou­blant, scan­da­leux de la chose serait‐il l’indice d’une étran­ge­té en nous ? D’un caché, refou­lé, exclu dont la venue au jour aurait une puis­sance défla­grante que nous n’imaginons pas ? »

A l’évidence, l’étrangeté ici ne concerne pas qu’un rite comme rite, mais le cœur même d’une foi, celle des dis­ciples de ce Seigneur et une foi liée à une cer­taine manière (étrange elle aus­si ?) de sai­sir la vie (et la mort).
Je m’arrêterai d’abord sur ce para­doxe, sur la perte de l’étonnement et sur sa redé­cou­verte pos­sible. Je vous pro­po­se­rai ensuite de regar­der le geste même de Jésus, geste simple et qui pour­tant déchire quelque chose dans notre his­toire. Enfin, je consi­dé­re­rai com­ment ce geste s’inscrit et nous ins­crit dans le temps.

I. Invitation à l’étonnement

La perte de l’étonnement est un fait étroi­te­ment lié à une longue his­toire. Nous sommes sans doute à un moment de cette his­toire qui porte à retrou­ver cet éton­ne­ment.

La perte de l’étonnement

L’eucha­ris­tie est une pra­tique à laquelle nous sommes lar­ge­ment habi­tués. Cela vaut bien sûr pour les chré­tiens qui, même s’ils en appré­cient la gran­deur, la per­çoivent peu comme curieuse et éton­nante. Beaucoup du reste s’y ennuient et finissent par la déser­ter. Plus lar­ge­ment, là où le chris­tia­nisme a mar­qué la socié­té, tout le monde croit savoir ce qu’est la messe et désigne volon­tiers ain­si tous les rites chré­tiens. Régulièrement, on retrans­met des messe en radio et en télé. Ainsi l’eucharistie à laquelle on par­ti­cipe nor­ma­le­ment au terme de l’initiation chré­tienne, est célé­brée au vu et au su de tous, elle a par­fois sim­ple­ment la fonc­tion de rehaus­ser une fête fami­liale, locale, natio­nale… Et pour­tant, il y aurait de quoi s’étonner.

Des motifs d’étonnement ne sont‐ils pas déjà pré­sents dans l’habitude, ne serait‐ce qu’en creux ? Si l’eucharistie peut être célé­brée n’importe où et en pré­sence de n’importe qui, si on consi­dère, du moins dans cer­taines pra­tiques, qu’elle ne requiert pas d’être ini­tié, n’est-ce pas parce que cer­taines manières de la pra­ti­quer ne font pas vrai­ment appa­raître ce qu’elle signi­fie et rend pré­sent et qui scan­da­li­sait les contem­po­rains de Jésus : Cet homme‐là peut‐il nous don­ner sa chair à man­ger ? (Jn 6, 52b). N’est-ce pas parce que cette curio­si­té qui fait redou­ter là quelque chose de mal­sain, est asep­ti­sée par des gestes sans grande force sym­bo­lique et par de gen­tilles paroles que l’on s’ennuie à la messe et recherche d’autres lieux qui nour­rissent la vie alors que c’est en prin­cipe de cela qu’il s’agit dans l’eucharistie ?

Il nous faut retrou­ver cet éton­ne­ment des contem­po­rains de Jésus devant ce qui leur parais­sait non seule­ment sau­gre­nu, mais véri­ta­ble­ment sus­pect. C’est bien cela que veut pro­vo­quer Bellet lorsqu’il ne parle pas sim­ple­ment d’une chose étrange, mais de la chose la plus étrange. Cette expres­sion situe d’emblée l’acte de Jésus et celui de ses dis­ciples à sa suite dans l’horizon de l’ensemble de l’histoire humaine dont elle serait la chose la plus étrange.

Une nécessaire initiation

Les pre­miers siècles chré­tiens, qui n’ouvraient la par­ti­ci­pa­tion au repas du Seigneur qu’au terme d’une ini­tia­tion, per­ce­vaient bien que se tenait là une nou­veau­té à côté de laquelle on ris­quait de pas­ser en rai­son de la sim­pli­ci­té du geste lui‐même. La conscience était vive qu’il s’agissait que s’ouvrent les yeux de la foi pour aper­ce­voir ce qui se jouait et se don­nait là. C’est qu’il y est ques­tion de corps livré et de sang ver­sé, de vio­lence et de mort donc. Et, dans le même geste, d’action de grâces, de don, de rémis­sion des péchés, de vie éter­nelle. Celui qui prend, mange et boit comme l’y invite le Seigneur est de la sorte entraî­né dans la tra­ver­sée, la Pâque, vécue par Jésus lui‐même. Il a dû pas­ser par ce bain qui le plonge dans la mort avec le Christ et être mar­qué de l’onction d’Esprit Saint pour entrer en com­mu­nion intime avec ce corps et ce sang livrés. Et cet iti­né­raire est insé­pa­rable d’une manière neuve de sai­sir l’existence. Voilà pré­ci­sé­ment ce que Paul reproche aux Corinthiens. Ils n’ont pas per­çu qu’un tel repas bou­le­ver­sait notam­ment les rap­ports sociaux parce qu’il intro­dui­sait une manière neuve de regar­der la valeur de la vie et de la mort des humains.

Le sta­tut que l’Eglise va acqué­rir au IVème siècle et sur­tout le rôle qu’elle va jouer après les inva­sions bar­bares pour façon­ner la civi­li­sa­tion euro­péenne, vont contri­buer à estom­per le tran­chant de l’acte eucha­ris­tique. Lorsque l’ensemble de la socié­té devient une socié­té chré­tienne, lorsque le chris­tia­nisme devient l’unique fon­de­ment de la vie sociale et de la culture, l’initiation chré­tienne dis­pa­raît et la messe devient même l’acte public de culte par excel­lence d’une socié­té. Elle y gagne en pres­tige social, mais y perd en puis­sance de sub­ver­sion et de conver­sion. Alors que la Cène de Jésus consti­tue au cœur du monde juif et de l’empire romain dans les­quels elle s’effectue une pro­po­si­tion neuve pour assu­mer les dif­fé­rentes dimen­sions de l’existence humaine, la messe devient plu­tôt l’acte public et même la céré­mo­nie publique qui mani­feste et consacre la socié­té chré­tienne. Cela va se mar­quer dans l’architecture : « On estime, rien qu’en France, que, de 1050 à 1350, on construit quatre‐vingt cathé­drales, cinq cents grandes églises et dix mille églises parois­siales ». C’est l’église au milieu du vil­lage. En fait cette évo­lu­tion devient encore plus visible avec la Contre‐Réforme. La messe domi­ni­cale y devient un élé­ment clé de la vie col­lec­tive. Les pro­ces­sions eucha­ris­tiques sont par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­trices de la place de l’eucharistie dans l’ordre de la socié­té : « La pro­ces­sion de la Fête‐Dieu témoigne de la capa­ci­té qu’a le mys­tère eucha­ris­tique de réa­li­ser la cohé­sion du corps social en ses dif­fé­rents ordres qui com­posent le cor­tège. Apothéose de la socié­té catho­lique, la céré­mo­nie devient sans peine le théâtre d’un enjeu poli­tique, cha­cun — notables, auto­ri­tés civiles, cler­gé -vou­lant affir­mer, en se pla­çant au plus près de l’ostensoir, son rôle pré­pon­dé­rant dans le triomphe auquel il a contri­bué et dans l’ordre social qui le consacre. » La pre­mière com­mu­nion qui était le terme de l’initiation chré­tienne devient un rite de pas­sage qui fait par­tie de la socia­li­sa­tion de l’enfant.

Nous ne sommes plus dans cette situa­tion en même temps que nous en demeu­rons tri­bu­taires tant des traces en sub­sistent. C’est ce qui explique que non seule­ment l’eucharistie, mais l’Evangile lui‐même qui y est repré­sen­té en actes appa­raissent trop connus et usés. Dans une telle situa­tion, l’urgence n’est pas d’adapter des rituels pour que l’on s’ennuie moins à la messe. L’urgence, une urgence vitale d’humanité, c’est de retrou­ver l’in-ouï de l’Evangile en par­ti­cu­lier tel qu’il se donne dans l’in-aperçu du corps livré et du sang ver­sé. L’eucharistie étant deve­nue une ins­ti­tu­tion majeure de la socié­té chré­tienne, elle est de nos jours deve­nue illi­sible et sur­tout non cré­dible comme et plus que toutes les ins­ti­tu­tions,. N’est-ce pas le moment de la retrou­ver comme une pra­tique ins­ti­tuante au sein du monde tel qu’il va ? Non pas une pra­tique qui s’insère natu­rel­le­ment dans l’ordre du monde jusqu’à le confor­ter et le consa­crer. Plutôt une pra­tique dérou­tante, pas vrai­ment conve­nable (livré, ver­sé, mort, péché sont‐ce aujourd’hui des mots conve­nables et pro­non­çables ?), déran­geante donc et pro­vo­quant à annon­cer en paroles et en actes un règne et un monde nou­veaux d’une bien étrange nou­veau­té.

II. Les gestes de Jésus

« Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain … » (1Co 11, 23b) ; « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue … se lève de table … et com­mence à laver les pieds de ses dis­ciples … » (Jn 13, 1–5 pas­sim).
Ces gestes de Jésus posés au moment déci­sif et au lieu le plus élé­men­taire en même temps que le plus vital de l’humain (la nour­ri­ture, le soin) consti­tuent un acte, au sens le plus fort de ce terme, au sens de ce qui ouvre une brèche, d’une puis­sance de vie pas­sée pour­tant presqu’inaperçue.
La Cène est en effet d’abord un acte. Jésus y pose un acte d’homme libre dans lequel il engage tout puisqu’il y joue le sens qu’il donne à sa mort vio­lente. Cet acte s’accomplira plei­ne­ment en pre­nant corps une fois pour toutes dans la chair de Jésus pen­due au bois de la croix. Et la veille, Jésus en joue la por­tée dans quelques gestes d’humanité, à la fois simples et intenses. Avant de consi­dé­rer les paroles qui sont alors pro­non­cées, il faut regar­der le geste (ici, je vais m’en tenir au geste du pain) tel qu’il est expri­mé en quelques verbes : prendre, rendre grâces, rompre, don­ner. C’est dans la manière de prendre le pain et le vin que Jésus signe la por­tée de l’acte d’homme libre que devient sa mort vio­lente. Et il le fait en posant les actes pri­mor­diaux de toute exis­tence humaine. De la sorte, il ouvre à tout humain de prendre part à ce qui se joue dans cet acte : « Prenez et man­gez. Prenez et buvez ». Il n’institue pas un culte, un rite reli­gieux et sacré sépa­ré de l’histoire des hommes. Il pose, d’une cer­taine manière — et cette manière est évi­dem­ment déci­sive — un geste humain qui tient à la chair de l’existence et de l’histoire et qui ouvre en même temps sur un au‐delà.

Dans les quatre récits du der­nier repas de Jésus avec ses dis­ciples, les mêmes verbes disent ce que fait Jésus. Ces mêmes verbes expriment déjà, et par six fois au fil des évan­giles, com­ment Jésus a ras­sa­sié la foule venue pour l’écouter alors que la nour­ri­ture man­quait. Il prit le pain – Il prit les cinq pains et les deux pois­sons. Ce pre­mier geste n’est pas éton­nant puisque man­ger, c’est for­cé­ment prendre, pré­le­ver de la nour­ri­ture. Il faut cepen­dant noter que prendre les cinq pains et les deux pois­sons, c’est prendre une nour­ri­ture déri­soire, ce qui sou­ligne que la nour­ri­ture ici vient à man­quer. En fait, la situa­tion n’est pas dif­fé­rente à la Cène puisque Jésus iden­ti­fie­ra le pain et le vin à son corps et à son sang, à sa vie donc qui elle aus­si vient à man­quer. Il ren­dit grâces ou il pro­non­ça la béné­dic­tion. En fait, il y a ici deux types de voca­bu­laire, l’un qui évoque l’action de grâces comme telle (eucha­ri­stein), l’autre qui fait réfé­rence à la prière juive de béné­dic­tion (eulo­gein). Ce qui est essen­tiel, c’est que Jésus ne s’empare pas de la nour­ri­ture pour la por­ter immé­dia­te­ment à sa bouche ou, puisqu’elle manque, pour la mettre en réserve. Il rend grâces et sans doute dans une longue prière qui évoque, à par­tir du pain et du vin, les bien­faits de Dieu pour son peuple. Pour Jean, cette action de grâces qua­li­fie de façon essen­tielle le geste de Jésus puisqu’il parle de « l’endroit où ils avaient man­gé le pain après que le Seigneur eut ren­du grâces » (Jn 6, 23). Jésus recon­naît ain­si que cette nour­ri­ture est un don. Malgré les appa­rences contraires, Jésus ose croire que la source n’est pas tarie et qu’elle ne man­que­ra pas. Jésus rend grâces par avance comme il le fait devant le tom­beau de Lazare : « Père, je te rends grâces de ce que tu m’as exau­cé » (Jn 11, 41). Ce récit est, du reste, lui aus­si, une anti­ci­pa­tion de la mort et de la résur­rec­tion de Jésus : Jésus rend grâces alors même que la mort est gagnante, dans la confiance que celui qui est la source de vie et qu’il nomme ici Père, don­ne­ra cette vie en abon­dance. Et c’est bien la por­tée de cha­cun de ces récits. Les mul­ti­pli­ca­tions des pains débouchent sur une sur­abon­dance dans laquelle nous pui­sons encore sans avoir dû pour autant faire de réserves. Il le rom­pit. On retrouve ce verbe dans les quatre récits de la Cène sui­vi chez les synop­tiques de il don­na. On le retrouve aus­si lorsque Jésus ras­sa­sie la foule qui a faim. Si Jésus peut rompre le pain, c’est parce qu’il le prend dans l’action de grâces. Il ne l’accapare pas pour une pos­ses­sion exclu­sive. Reconnaître que le pain lui vient d’un don et sur­tout qu’il peut faire confiance à celui qui est source de ce don alors même que le pain vient à man­quer, rend Jésus à même de rompre et de don­ner.

Et c’est là que le geste tranche avec la manière la plus répan­due de prendre la nour­ri­ture vitale, spé­cia­le­ment lorsqu’elle est rare. C’est là que le geste se fait inau­gu­ral et pro­phé­tique. D’autant qu’il ne s’agit pas sim­ple­ment de quelques miches de pain – ce qui n’est déjà pas si banal – mais de la vie même de celui qui pose ce geste, de son corps et de son sang. Le geste de rompre ren­voie ici direc­te­ment à la mort de Jésus. Celui qui est livré (par Judas, les grands prêtres, Pilate) rompt lui‐même sa vie, il la livre. Jésus signi­fie dès avant les évé­ne­ments qu’il est le sujet libre de la mort vio­lente qu’on va lui infli­ger et qui va le rompre : « Le Père m’aime parce que je donne ma vie, pour ensuite la rece­voir à nou­veau. Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi‐même… » (Jn 10, 17.18). C’est ce que dit autre­ment, au cours de ce der­nier repas, le geste à la fois immense et, lui aus­si élé­men­taire, du lave­ment des pieds. Geste qui, comme celui du pain et du vin, touche la chair des humains : « Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pen­sée de le livrer, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sor­ti de Dieu et qu’il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vête­ment et prend un linge dont il se ceint… » (Jn 13, 3–5).
Dans cha­cun des récits évo­qués ici, les dis­ciples sont concer­nés par le geste posé et, par lui, par le grand acte auquel il ren­voie. C‘est frap­pant dans la plu­part des récits de mul­ti­pli­ca­tion des pains. Après avoir dit de manière énig­ma­tique aux dis­ciples : « Donnez‐leur vous‐mêmes à man­ger », Jésus les asso­cie à son geste : « Il rom­pit les pains et il les don­nait aux dis­ciples pour qu’ils les donnent aux gens » (Mc 6, 41 et par.). Le verbe don­ner a trou­vé sa signi­fi­ca­tion dans l’action de grâces et la frac­tion de Jésus. Etre dis­ciple, c’est entrer dans la même façon de prendre le pain et de prendre la vie et la mort. Il y a au moins tout cela dans le « Faites cela en mémoire de moi » qui ponc­tue les récits de la Cène et revient à la fin du lave­ment des pieds. L’acte de rompre et de don­ner le pain, le vin, la vie ouvre sur un règne, un monde vrai­ment nou­veaux. Et il est confié aux dis­ciples d’habiter le monde ancien en y por­tant ce geste pour qu’il en soit renou­ve­lé.

Le sens de l’existence chris­tique de Jésus passe tota­le­ment dans le geste de la Cène : « Ceci est mon corps livré, mon sang ver­sé pour vous et pour la mul­ti­tude ». Jésus engage son corps et son sang, c’est-à-dire toute sa vie d’homme, sa vie de rela­tion au Père et aux siens, l’affrontement inévi­table du mal et l’autre inévi­table, la mort, dans cette séquence peu banale : prendre, rendre grâces, rompre, don­ner. Se joue ici à tra­vers une cer­taine manière de prendre le pain et la coupe de vin, une façon d’affronter la vio­lence et la mort. Celles‐ci sont déjà pré­sentes dans l’acte pri­mor­dial de boire et de man­ger. En y enga­geant son corps et son sang, Jésus va à la ren­contre de la vio­lence pré­sente dans cet acte. Il ne l’esquive pas, il l’assume et en l’assumant, il retourne la vio­lence de l’accaparement en don de vie. Et cela ne lui vient pas de l’audace du héros qui serre les dents pour l’affrontement suprême, cela lui vient de la confiance. C’est là que la peur est tra­ver­sée. C’est ce qu’exprime l’action de grâces qui pré­cède la vio­lence de la frac­tion et la retourne. Cela appa­raît très net­te­ment dans le récit de la résur­rec­tion de Lazare où Jésus est plu­sieurs fois bou­le­ver­sé comme tout humain face à la mort. L’action de grâces tour­née vers le Père le remet dans la confiance et l’espérance de pou­voir vivre la confron­ta­tion à la vio­lence et à la mort comme une tra­ver­sée. Ce qui est en jeu, c’est la foi et l’espérance nouées dans l’amour : « Ayant aimé les seins qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Nous sommes à la fois au plus près et au plus loin du sché­ma du bouc émis­saire sur qui on se décharge de la vio­lence, sans qu’il puisse y acquies­cer, en vue de s’en détour­ner et de l’oublier. Parce que Jésus prend libre­ment sur lui la vio­lence, parce que, dans la confiance, non en ses propres forces mais en la puis­sance de l’amour du Père, il fait de sa vie un don, il s’agira d’en faire mémoire, non pour oublier la vio­lence, mais pour la tra­ver­ser à sa suite, c’est-à-dire avec lui et donc comme lui.
Faire cela en mémoire de lui ins­crit ce geste dans le temps de notre his­toire.

III. Une étrange manière d’habiter le temps

Dans les quatre récits qui rap­portent ce que Jésus a fait la nuit où il était livré (1 Co 11, 23), les nota­tions de temps sont nom­breuses et struc­tu­rantes du récit et de ce que vise le récit. Relevons :

  • - Tout d’abord l’impératif de réité­rer ce double geste en mémoire de lui. Certes absent chez Matthieu et Marc, mais bien pré­sent chez Luc (22, 19) et repris chez Paul et sur le pain et sur la coupe : Faites cela chaque fois que vous en boi­rez en mémoire de moi (1Co 11, 25).
  • - Le moment où Jésus a fait cela n’est pas n’importe lequel et c’est bien pré­ci­sé. Mt et Mc : Le pre­mier jour des pains sans levain … le soir venu … pen­dant le repas. Paul : la nuit même où il était livré.
  • - Ces récits tournent aus­si le regard vers l’avenir escha­to­lo­gique :
    Mt 26, 29 : « désor­mais je ne boi­rai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boi­rai, nou­veau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
    Mc 14, 25 : « Amen, je vous le dis : je ne boi­rai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boi­rai, nou­veau, dans le royaume de Dieu. »

Luc déve­loppe davan­tage : « J’ai dési­ré d’un grand désir man­ger cette Pâque avec vous avant de souf­frir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la man­ge­rai jusqu’à ce qu’elle soit plei­ne­ment accom­plie dans le royaume de Dieu. Alors, ayant reçu une coupe et ren­du grâce, il dit : « Prenez ceci et par­ta­gez entre vous. Car je vous le déclare : désor­mais, jamais plus je ne boi­rai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » (21, 15–18)
Quant à Paul, il lie expli­ci­te­ment le faire mémoire et l’attente escha­to­lo­gique : « Ainsi donc, chaque fois que vous man­gez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous pro­cla­mez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. » (1Co 11, 26)

A noter, car c’est tout à fait essen­tiel, que la réité­ra­tion du geste de Jésus et l’ouverture escha­to­lo­gique sont inti­me­ment liés à son départ, c’est-à-dire à sa mort.

  • - Relevons encore que dans les deux récits qui encadrent le récit de la Cène dans la litur­gie de la Parole du Jeudi Saint, nous retrou­vons des nota­tions tem­po­relles très proches de celles‐ci. Je pense à l’introduction solen­nelle du lave­ment des pieds (Jn 13, 1–5) qui s’achève dans un geste d’une extrême quo­ti­dien­ne­té que Jésus invite à refaire comme il l’a fait. Quant au récit de l’Exode (Ex 12, 1–8, 11, 14), il désigne le repas pas­cal comme mémo­rial : Ce jour‐là sera pour vous un mémo­rial, terme déci­sif pour appré­hen­der la manière dont l’eucharistie s’inscrit dans le temps.

Pour aller plus avant dans cette manière dont l’eucharistie habite et fait habi­ter le temps, je reprends quelques sug­ges­tions à l’article de Joseph Moingt, Le mémo­rial eucha­ris­tique. Entre le remé­mo­rer et l’anticiper se situent deux actions au pré­sent qui n’ont-elles-mêmes de sens qu’articulées dans le faire mémoire et dans l’anticipation. Se remé­mo­rer est ici bien plus qu’un sou­ve­nir, c’est l’acte de faire reve­nir à la mémoire ce qu’on a pu ou vou­drait oublier, en l’occurrence le scan­dale de la mort en croix : la salut du monde peut‐il sor­tir d’un corps cru­ci­fié et jeté à la fosse ? Le sou­ve­nir doit se nouer dans un faire qui est l’acte de prendre un repas ensemble. Cet acte prend une place essen­tielle dans l’Église chré­tienne dès les tout débuts comme en témoigne le som­maire d’Actes 2, 39 : Ils rom­paient le pain à domi­cile, pre­nant leur nour­ri­ture dans l’allégresse et la sim­pli­ci­té du cœur. Se ras­sem­bler au pre­mier jour de la semaine pour rompre le pain en mémoire du Seigneur est depuis les débuts la pra­tique propre à l’Église chré­tienne et c’est par excel­lence le lieu de la ren­contre du Crucifié res­sus­ci­té comme en témoigne le récit d’Emmaüs en Luc 24 ou le repas au bord du lac en Jean 21. Le ras­sem­ble­ment qui s’effectue là n’est pas banal même s’il s’inscrit dans un des gestes les plus vieux de l’humanité : le par­tage fra­ter­nel d’un repas, signe d’hospitalité, lien de soli­da­ri­té (Moingt, p. 295). Ici, l’hospitalité et la soli­da­ri­té sont celles que Jésus inau­gure dans le geste de la Cène qui ren­voie lui‐même au corps livré et au sang ver­sé. Avant même les évé­ne­ments de Pâque, Jésus est ce Messie qui mange avec les publi­cains et les pécheurs au scan­dale des gar­diens de la Loi. Paul per­ce­vra le pre­mier et avec quelle convic­tion que ce repas sub­ver­tit de fond en comble les rela­tions sociales éta­blies selon les eth­nies, les reli­gions, la mora­li­té … C’est pour­quoi il s’oppose vigou­reu­se­ment à Pierre lorsqu’à Antioche celui‐ci mange à la juive avec les juifs et, lais­sant sup­po­ser que l’observance de la Loi rend plus juste, casse la table com­mune. C’est aus­si pour­quoi, il reproche aux Corinthiens de se réunir selon les stra­ti­fi­ca­tions sociales mon­daines pour un repas qui, du coup, n’est plus le repas du Seigneur. Voilà le geste appa­rem­ment banal, mais pro­fon­dé­ment sub­ver­sif qu’il s’agit de faire pour faire mémoire de la mort du Seigneur. Voilà le geste dans lequel l’Église advient elle‐même comme corps livré du Christ. Cette mémoire se joue aus­si dans une annonce. C’est que ce repas fra­ter­nel n’est pas et ne peut pas être celui d’une secte ni même celui d’un cercle d’amis. La mémoire doit se tour­ner en une annonce qui ouvre le cercle sur l’ensemble de l’humanité. Cette annonce c’est pré­ci­sé­ment l’annonce de la mort du Seigneur, du res­sus­ci­té donc comme la bonne nou­velle pour tous. Cette annonce est liée à la manière dont s’effectue le par­tage du pain et du vin, elle vise à désen­cla­ver (cette mort) du pas­sé et à l’insérer dans la sus­pens du temps qui passe. « Tel était, écrit encore Moingt, l’enseignement don­né aux pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes, où se mêlaient Juifs et Grecs d’origine, libres citoyens et esclaves, hommes et femmes. Tel était l’étonnant spec­tacle qui annon­çait au monde païen la mort du Seigneur : un fran­chis­se­ment des fron­tières était en cours, une trans­for­ma­tion de la cité, une libé­ra­tion des oppres­sions, une réno­va­tion des cœurs, ceux qui ne se par­laient pas venaient s’asseoir à la même table. La manière de faire eucha­ris­tie répand au loin et pro­longe dans le temps ce qui vient de se pas­ser ici. » (Moingt, p.298). Cette façon de se remé­mo­rer anti­cipe l’avenir escha­to­lo­gique qui s’ouvre pour l’humanité dans la mort du Seigneur. Tout est pla­cé sous l’horizon des der­niers temps adve­nus à la croix regar­dée dans la foi pas­cale. Le mémo­rial eucha­ris­tique anti­cipe le Règne qui s’inaugure là en même temps qu’il relance le pèle­ri­nage vers la venue du Seigneur. En fai­sant l’eucharistie et en annon­çant la mort du Seigneur, l’Église ins­crit dans l’histoire ce qu’elle regarde dans la foi de Pâques comme le sens et le but de cette his­toire et elle le fait en demeu­rant tour­née vers l’accomplissement plé­nier de ce qu’elle croit, accom­plit en actes dans la cha­ri­té et espère.

Voilà que faire mémoire d’une mort pré­cise, sous Ponce Pilate, jusqu’à y com­mu­nier, ras­semble tout le temps de l’histoire et l’oriente vers une fin, le Royaume, qui est déjà anti­ci­pée dans ce faire mémoire pré­cis et dans les com­por­te­ments éthiques qu’il com­porte et implique. Cette vision du temps est extrê­me­ment riche, mais elle est aus­si, et peut‐être d’abord, extrê­me­ment étrange. Qu’un faire qui assi­mile à une mort soit anti­ci­pa­tion d’une fin heu­reuse de l’histoire peut être vu comme naï­ve­té, pré­ten­tion et aus­si pra­ti­que­ment insa­ni­té puisqu’on annonce ain­si que le temps prend sens depuis les abîmes où la vio­lence se déchaîne : la chair et le sang. Ce ne sont pour­tant pas les abîmes comme tels qui ouvrent un ave­nir de vie, mais la confiance et l’amour extrêmes qui habitent Celui qui y des­cend pour nous en faire remon­ter avec lui : Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ceux qu’on aime (Jn 15, 13).

Paul Scolas

Voir aus­si le texte inté­gral de la confé­rence de Paul Scolas pour le Samedi Saint ici

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