Rembrandt, "Jésus"

Texte intégral de la conférence du Samedi Saint, par Paul Scolas

Clerlande – Samedi Saint 2018

Texte inté­gral de la confé­rence du Samedi saint,
par Paul Scolas

Quand la Parole se donne en silence

« La Parole en silence se consume pour nous. L’espoir du monde a par­cou­ru sa route…
… la nuit s’étend sur le corps : Jésus meurt. »

Le Christ crucifié, Diego Velasquez

Faut-il dès lors considérer que le silence est le lieu théologique par excellence ? Mais quel silence ?
Cet hymne pour le Vendredi Saint énonce super­be­ment l’immense et trou­blant para­doxe dans lequel s’accomplit tout le chris­tia­nisme. Un para­doxe pro­pre­ment théo‐logique car c’est bien de la Parole de Dieu et même de Dieu qu’il s’agit ici. C’est la Parole créa­trice, la Parole de salut – l’espoir du monde dit jus­te­ment l’hymne –, c’est le Fils unique, vrai Dieu né du vrai Dieu, qui se consume en silence. Or, toute la Tradition judéo‐chrétienne pré­sente un Dieu qui parle, qui s’adresse aux hommes. C’est sans doute même la carac­té­ris­tique la plus déci­sive de cette Tradition, de notre Tradition de foi : nous écou­tons un Dieu qui parle aux humains. Et voi­là que cette Parole deve­nue chair se consume en silence. Voilà que Dieu se tait du silence de la mort… A moins que dans ce silence et dans cette mort, il ne livre plei­ne­ment sa Parole.

Faut‐il dès lors consi­dé­rer que le silence est le lieu théo­lo­gique par excel­lence ? Mais quel silence ? La ques­tion est d’une très grande impor­tance si la Parole de Dieu se donne en silence ; ce n’est pas une ques­tion par­mi d’autres. Beaucoup seront d’accord pour dire que l’écoute de la Parole de Dieu et d’ailleurs de toute parole d’une cer­taine manière, requiert le silence autour de soi et aus­si en soi. Un silence pai­sible, récon­for­tant, celui que l’on trouve dans la grande nature, la forêt, la mon­tagne. Celui que l’on ne trouve pas dans les quar­tiers chauds, dans les fave­las ou autres lieux de misère où la télé et les chaîne hi‐fi fonc­tionnent en conti­nu. Silence pré­cieux, mais peut‐être quand même silence de pri­vi­lé­giés, de riches. Le silence dans lequel se consume la Parole est, lui, par excel­lence silence de pauvre. C’est le silence de celui que l’on a fait taire à jamais en l’éliminant, en le tuant. C’est le silence de la mort et d’une mort infli­gée volon­tai­re­ment et vio­lem­ment à la Parole. Ce silence de la croix, c’est celui de Jésus et de chaque humain pris dans les filets de la vio­lence et de la mort. Le silence de la croix, c’est aus­si le silence trou­blant de Dieu au Golgotha, à Auschwitz ou devant les crimes que Daech com­met en son nom.

Mais peut‐être le pre­mier silence ouvre‐t‐il sur le second ? N’est-ce pas en ces lieux‐là de notre être et de l’être du monde, les lieux de notre fra­gi­li­té, que nous conduit tout vrai silence ? N’est-ce pas là que nous conduit le silence d’une vraie retraite qui laisse émer­ger la ques­tion Qu’est-ce que je fais ici ? et même Qu’est-ce que je fais sur cette terre ? N’est-ce pas la por­tée du grand silence du Samedi Saint si tant est qu’on ne l’esquive pas ?
Je repar­ti­rai de ce silence de la croix dont Paul ose dire qu’il est un lan­gage. Je pose­rai à par­tir de là, mais aus­si plus lar­ge­ment, la ques­tion de la pos­si­bi­li­té de connaître Dieu et de par­ler de lui. Je ferai alors un petit éloge de l’arcane, c’est-à-dire non seule­ment du silence, mais d’un cer­tain secret sur les choses de Dieu.

Le langage de la croix

Au départ, je relève deux expres­sions fortes venant de deux textes assez dif­fé­rents du Nouveau Testament, deux expres­sions que nous connais­sons (trop) bien et dont nous ne per­ce­vons peut‐être plus qu’elles sont pro­vo­cantes et scan­da­leuses. Dans le pro­logue du qua­trième évan­gile : Le Verbe (Logos) est deve­nu chair (Jn 1, 14). Dans la pre­mière Lettre de Paul aux Corinthiens : Le lan­gage (Logos) de la croix (1 Co 1, 18). Audace de la foi qui entend à la croix une parole, une parole que la foi ose dési­gner par un mot dont le pres­tige est grand dans la pen­sée grecque : Logos. Ce n’est pas un mot grec déri­vé de lalein (bavar­der, par­ler) qu’ils choi­sissent pour évo­quer la Parole‐action de Dieu por­tée en par­ti­cu­lier par les pro­phètes, c’est un mot qui évoque l’intelligence, la ratio­na­li­té, la logique. Ils affirment en quelque sorte que la Parole de Dieu mani­feste sa ratio­na­li­té, son intel­li­gence, dans la fra­gi­li­té de la chair et d’une chair cru­ci­fiée. Paul affirme d’ailleurs qu’il s’agit là de scan­dale et de folie, mais il ajoute : « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes » (1 Co 1, 25). Quant au Prologue de Jean, après avoir lui aus­si évo­qué la croix (le monde ne l’a pas recon­nu Jn 1, 10), il se ter­mine ain­si : Dieu, per­sonne ne l’a jamais vu, mais Dieu Fils unique qui est dans le sein du Père nous l’a dévoi­lé (Jn 1, 18).
Une petite et impor­tante mise au point. Lorsque Paul parle ain­si de la croix, et lorsque j’en par­le­rai en disant moi aus­si sim­ple­ment la croix, il s’agit tou­jours de la croix regar­dée dans la foi de Pâques. C’est évi­dem­ment seule­ment là qu’elle devient lan­gage sinon elle demeure un hor­rible et insen­sé ins­tru­ment de tor­ture.

Un grand et abyssal silence

La croix, je l’ai remar­qué d’entrée de jeu, ce n’est évi­dem­ment pas le silence pai­sible de vacances loin des bruits du monde. C’est le silence insou­te­nable de la mort et d’une mort pro­vo­quée pour ne plus entendre une parole qui dérange. C’est bien sûr, le silence déjà en lui‐même trou­blant de Jésus, le Verbe venu en ce monde pour rendre témoi­gnage à la véri­té. C’est aus­si le silence, peut‐être plus trou­blant encore, de Dieu devant le silence impo­sé à son Messie. C’est la des­cente au Shéol, ce séjour où la mort règne en maître, où il n’y a plus ni parole, ni rela­tion. Car l’abandon par les amis et par Dieu fait par­tie de cet abîme du silence.
Ce qui est ici por­té au paroxysme, c’est cette expé­rience du silence de Dieu devant la détresse de celui qui l’appelle. Ce silence sur lequel l’Écriture, dès l’Ancien Testament, non seule­ment ne fait pas l’impasse mais a l’audace d’interpeller vive­ment Dieu. « Le jour j’appelle et tu ne réponds pas » (Ps 22, 3) ; « O Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu » (Ps 83, 2) où l’on per­çoit la dif­fé­rence entre le silence qui repose et celui qui ne per­met plus de vivre. Et puis, il y a Job : « Je hurle vers toi et tu ne réponds pas » (30, 20). Ce cri‐là qui vient de l’abîme du silence et en est comme une facette, il sera, pré­ci­sé­ment à la croix, pous­sé par celui même de qui beau­coup atten­daient la réponse de Dieu : « Mon Dieu pour­quoi m’as-tu aban­don­né ? ». Ce silence de la croix s’inscrit dans l’ensemble de l’itinéraire humain de Jésus, il ne sur­vient pas comme un acci­dent, il est un abou­tis­se­ment. Cet iti­né­raire, écrit Sesboüé, « est à la fois un mys­tère de parole et de silence ». Le moine de Scourmont, Charles Dumont, l’évoque en s’appuyant sur S. Bernard : « Quand Bernard s’attache aux mani­fes­ta­tions sen­sibles de Dieu qui se révèle dans le mys­tère de son Incarnation, jamais il ne perd de vue le para­doxe : c’est Dieu en tant que Dieu qui est enfant (infans), le Verbe inca­pable de par­ler, c’est Dieu en tant que Dieu, qui jette un der­nier cri sur la Croix. Il est ren­tré dans le silence de l’Esprit et c’est dans ce silence que désor­mais nous pou­vons nous unir à lui ».
Nous pou­vons nous unir à lui puisqu’il s’est uni à nous jusqu’à se vider des attri­buts de la divi­ni­té, jusqu’à la mort et la mort sur une croix (Ph 2, 8). Sur la croix, Jésus est mis au rang des mal­fai­teurs, il est iden­ti­fié à eux et à tous les petits, à ceux à pro­pos des­quels on fait silence, qu’on laisse tom­ber dans l’oubli. C’est le ser­vi­teur d’Isaïe, dont il est dit : Il n’avait ni aspect, ni pres­tance tels que nous le remar­quions, ni appa­rence telle que nous le recher­chions. Il était mépri­sé, lais­sé de côté par les hommes, homme de dou­leurs, fami­lier de la souf­france, tel celui devant qui l’on cache son visage ; oui, mépri­sé, nous ne l’estimions nul­le­ment. (Is 53, 2.3) ; ce ser­vi­teur qui est tout à la fois le peuple, le Christ, les hommes mépri­sés de tous les temps. Solidarité avec celui qui a faim, qui est malade ou en pri­son. Et même, soli­da­ri­té inouïe de celui qui est sans péché avec les pécheurs : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a, pour nous, iden­ti­fié au péché… » (2 Co 5, 21). Martin Luther est sans doute le théo­lo­gien occi­den­tal qui a le plus net­te­ment mis la croix et son silence au centre de sa théo‐logie. Dans un remar­quable article sur ce sujet, Benoît Bourgine écrit : « L’originalité de la chris­to­lo­gie de Luther vient sans doute prin­ci­pa­le­ment du fait qu’il a mis au centre ce qui n’existait alors qu’en marge de la tra­di­tion. Selon lui, le para­doxe de l’incarnation culmine en ce que le Christ a été fait péché pour nous … Le Christ n’a pas péché …, mais il a connu les ténèbres qui suc­cèdent au péché. Le Christ est fait péché, non en le com­met­tant, mais en en subis­sant le poids d’obscurité et d’éloignement de Dieu : ‘Tu m’as aban­don­né (Ps 21, 2). Il est vrai­ment aban­don­né à tous égards, comme un pécheur est aban­don­né après qu’il a péché’. Le Christ a connu les ténèbres de l’absence du Père. Il est des­cen­du libre­ment jusqu’au gouffre où le péché a entraî­né l’humanité. Nul n’avait sans doute pris autant au sérieux que Luther la déré­lic­tion du Christ ». Et il l’a prise au sérieux en tant que lieu de la vraie connais­sance de Dieu.

La croix, un langage

Luther, on le sait, avait le sens de la for­mule. Dans la fou­lée de Paul qui ose par­ler du Logos de la croix, il parle du Verbum cru­cis, de la scien­tia cru­cis, de la sapien­tia cru­cis et il affirme même : Crux sola est nos­tra theo­lo­gia ou encore : « C’est en Christ cru­ci­fié qu’est la vraie théo­lo­gie et la connais­sance de Dieu » et plus net­te­ment encore : Crux pro­bat omnia. Plus proche de nous dans le temps, le théo­lo­gien Karl Barth affirme de Jésus : « Sa parole royale est sa parole sur la croix : le gémis­se­ment dans lequel il est mort. C’est ain­si qu’il est le témoin authen­tique ».
Le logos de la croix est cepen­dant un lan­gage sin­gu­lier et il importe de prendre la mesure de cette sin­gu­la­ri­té. C’est un corps livré qui est parole déci­sive de Dieu et sur Dieu. La croix ne nous donne pas une doc­trine ou un dis­cours à pro­pos de Dieu. La croix livre, donne, à la mul­ti­tude des humains, nous livre, la Parole de Dieu faite chair, la vie de Dieu, elle nous donne part à la rela­tion filiale au Père dont vit Jésus. C’est une cer­taine rela­tion à Dieu qui est révé­lée et ouverte pour nous à la croix. Le lan­gage de la croix n’énonce pas des véri­tés abs­traites concer­nant Dieu, il fait adve­nir ce dont il parle en silence : une nou­velle rela­tion à Dieu pour nous, celle que le cru­ci­fié ouvre au mal­fai­teur cru­ci­fié avec lui. C’est en cela que la croix est lan­gage.
Ici donc, être sau­vé et connaître Dieu sont inti­me­ment liés. L’accueil du lan­gage de la croix, l’écoute de la parole royale du cru­ci­fié, nous retourne ; ce lan­gage ne peut s’entendre que dans une conver­sion. C’est même pré­ci­sé­ment cela que l’Évangile appelle conver­sion, meta­noia. Non pas conver­sion morale, mais com­plet retour­ne­ment de notre vision spon­ta­née de Dieu. C’est la conver­sion devant laquelle Pierre bute alors même qu’il vient de recon­naître en Jésus le Messie qu’il attend. La conver­sion en ques­tion, c’est d’accepter cette logique de vie et de salut qui com­porte une cri­tique radi­cale du monde tel qu’il va le plus sou­vent et en par­ti­cu­lier des fan­tasmes de gran­deur aux­quels il asso­cie le plus sou­vent le nom de Dieu. C’est une invi­ta­tion à ne pas esqui­ver les abîmes de l’humanité que le cru­ci­fié a rejoints, c’est une invi­ta­tion à écou­ter là, en silence, une parole de vie.
C’est très pré­ci­sé­ment dans le silence du double cri d’abandon de Jésus en croix – Mon Dieu pour­quoi m’as-tu aban­don­né ? et Père en tes mains, je remets mon esprit – que s’énonce le Logos de la croix, ce Logos que la Cène et le lave­ment des pieds ont déjà fait entre­voir. Ce qui appa­raît là, c’est que la clé de ce lan­gage, de cette logique, de cette sagesse qui est aus­si folie, c’est la confiance et l’espérance por­tées par l’amour, l’agapè : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Jésus les aima jusqu’au bout » ; « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se des­sai­sit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 13, 1 et 15, 13). Là, se mani­feste dans un acte suprême qui se joue dans une pas­sion, que le don est l’être même de Dieu, ce qui se for­mu­le­ra dans la foi tri­ni­taire. Ce qui est clair, c’est que, pour la foi des Apôtres et pour celle des chré­tiens à leur suite, la véri­té de Dieu et aus­si celle de l’homme et de sa des­ti­née est enga­gée dans la révé­la­tion de la croix. Et, redisons‐le encore, il ne s’agit pas d’une véri­té théo­rique, mais d’un che­min, d’une vie, d’un che­min de vie.

Un langage qui ne lève pas le mystère

Le lan­gage de la croix demeure mys­tère et silence. On ne peut s’emparer de ce lan­gage pour en faire le prin­cipe d’un dis­cours sys­té­ma­tique sur Dieu. On ne peut rece­voir ce lan­gage qu’avec res­pect, en silence, en se lais­sant retour­ner, conver­tir par lui. Certes, nous pres­sen­tons et nous osons croire – c’est cela la foi pas­cale – que ce lan­gage est por­teur de vie, qu’il fait par­tie du des­sein de Dieu de faire vivre les humains, mais lorsque ce silence nous concerne concrè­te­ment, nous sommes aus­si bou­le­ver­sés que Job et que Jésus lui‐même.
Pourquoi Dieu se tait‐il ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Interrogation légi­time que Dieu ne reproche pas à Job. Mais une réponse telle que nous la rêvons (l’envoi de légions d’anges) ne nous anéantirait‐elle pas davan­tage que le silence ? « Et si le silence était la vraie réponse à nos faux pour­quoi ? » inter­roge Gesché. Job a rai­son de crier et en même temps, Dieu va le conduire à recon­naître qu’il a par­lé de ce qu’il ne connais­sait pas : « Eh oui, j’ai abor­dé, sans le savoir, des mys­tères qui me dépassent » (Jb 42, 3). Je pense au curieux Il fal­lait du Nouveau Testament à pro­pos des souf­frances de Jésus (« Ne fallait‐il pas que le Christ souf­frît cela ? » Lc 24, 26). Il indique à la fois qu’on ne com­prend pas et que l’on donne en silence sa confiance : ce que Dieu veut accom­plir pour nous, la vie, il nous le donne mys­té­rieu­se­ment en nous rejoi­gnant dans cette tra­ver­sée de l’en-bas.
Tout l’Evangile nous dit comme une bonne nou­velle que ce sont les pauvres, les petits, les enfants qui peuvent sup­por­ter le silence dans lequel peut se recueillir le scan­da­leux lan­gage de la croix, non pas les sages et les intel­li­gents avec le pres­tige de leur parole.

Parler d’un Dieu qui se livre en silence

Sommes‐nous dès lors condam­nés à contem­pler la croix en silence et à ne sur­tout plus par­ler de Dieu ? Les Apôtres ont por­té le mes­sage. Les chré­tiens à leur suite ont par­lé. Peut‐être trop ? Peut‐être mal ? Le silence de la croix ne nous contraint pas au mutisme, mais désor­mais il juge toute parole sur Dieu. La foi des chré­tiens en effet se fonde sur la convic­tion que tout ce que Dieu veut livrer aux hommes a été livré dans la mort et la résur­rec­tion du Verbe. Le silence de la croix accom­plit la Parole une fois pour toutes. Mais alors faut‐il faire taire toutes les autres approches de Dieu ? Y a‐t‐il comme un mono­pole chré­tien, voire une supé­rio­ri­té, au nom du silence abys­sal de la croix ? Il nous faut assu­mer l’une fois pour toutes de la croix comme lieu où Dieu livre tout ce qu’il veut livrer aux humains, mais il nous faut aus­si creu­ser ce que cela veut dire.

Ce que les hommes appellent Dieu

Les adeptes du Messie cru­ci­fié n’ont pas le mono­pole de Dieu et ils l’ont tou­jours recon­nu. La croix n’est pas au fon­de­ment d’une secte qui tien­drait sur Dieu un lan­gage éso­té­rique et refu­se­rait de se confron­ter à d’autres approches de Dieu. Il y a même un concile, Vatican I, qui a décla­ré comme de foi que les hommes pou­vaient connaître Dieu par leur rai­son avec cer­ti­tude. La foi recon­naît ain­si que les hommes qui ne connaissent pas le Verbe fait chair peuvent authen­ti­que­ment cher­cher et, d’une cer­taine façon, connaître Dieu. Lorsque nous disons Dieu, nous pro­non­çons un mot dont les chré­tiens n’ont pas l’exclusivité, un mot lié à quelque chose de tout à fait essen­tiel qui est com­mun à tous les humains. Dans une médi­ta­tion sur le mot Dieu, le théo­lo­gien Karl Rahner évoque l’homme devant le mys­tère abso­lu que nous nom­mons Dieu. C’est là qu’il s’agit de se situer pour pro­non­cer avec res­pect et jus­tesse le mot Dieu. Et ce lieu‐là est un lieu de silence. C’est d’ailleurs en ce lieu‐là que la croix nous rejoint et nous parle. Le lan­gage de la croix est adres­sé à l’homme qui est aux prises avec le mys­tère abso­lu.
Le grand risque que courent ceux qui parlent de Dieu, c’est de par­ler trop vite, de par­ler avant d’être lon­gue­ment demeu­ré en silence devant le mys­tère. Vatican I est peut‐être un peu rapide lorsqu’il parle des lumières natu­relles de la rai­son. Il ne fau­drait pas lais­ser pen­ser que Dieu se laisse appro­cher avec jus­tesse dans un enchaî­ne­ment d’idées claires et dis­tinctes. Le mys­tère abso­lu est à la fois un mys­tère qui nous prend tout entier et qui nous dépasse tota­le­ment. Notre rela­tion à l’absolu, à Dieu, relève d’un mys­tère insai­sis­sable et ne peut évi­ter le trouble devant le silence de Dieu. Le dis­cours sur Dieu ne peut jamais oublier qu’il a sa source, non dans un rai­son­ne­ment à dis­tance – par exemple sur la cause pre­mière de l’univers -, mais dans une expé­rience ori­gi­naire où est enga­gé le sens de notre exis­tence. Et une telle expé­rience est tou­jours, d’une manière ou d’une autre, une expé­rience de fas­ci­na­tion et de res­pect devant le mys­tère, une forme d’expérience de silence dans laquelle il devient évident que les mots nous font défaut. Toutes les grandes théo­lo­gies, on pour­rait dire toutes les vraies théo­lo­gies, à quelque tra­di­tion qu’elles appar­tiennent, mani­festent une conscience vive de ce que Dieu est l’au-delà de tout, celui que nous ne pou­vons pas nom­mer.

La croix, clé herméneutique

Ceux qui regardent comme Messie le Crucifié ne pré­tendent pas déte­nir ain­si le mono­pole sur Dieu, mais leur foi consi­dère bel et bien que le lieu ori­gi­naire radi­cal où nous sommes mis en pré­sence du mys­tère abso­lu, c’est la croix. Elle devient de la sorte la clé d’interprétation (la clé her­mé­neu­tique) de toute quête et de toute connais­sance de Dieu. Elle devient notam­ment la clé de lec­ture des Écritures même si ce sont aus­si ces Écritures qui ouvrent l’écoute du lan­gage de la croix : Il leur expli­qua dans toutes les Écritures ce qui le concer­nait (Lc 24, 27). La croix devient éga­le­ment la clé de lec­ture de toute la créa­tion : « Tout fut par le Verbe (ce Verbe que les siens n’ont pas accueilli) et rien de ce qui fut ne fut sans lui » déclare le Prologue de Jean (1, 3).
Reconnaître qu’à la croix, Dieu livre toute la Parole qu’il veut livrer aux hommes, c’est accep­ter que toute quête, toute décou­verte, toute attes­ta­tion de Dieu qui n’est pas dans la logique qui se mani­feste à la croix, c’est-à-dire la logique de celui qui aime jusqu’à don­ner sa vie pour faire vivre, est ido­lâ­trique. Ceci n’implique pas qu’une approche de Dieu sans connais­sance du Christ soit en elle‐même ido­lâ­trique. La connais­sance du Christ n’est du reste pas non plus en elle‐même la garan­tie de ne pas être ido­lâtre. L’histoire est d’ailleurs là pour nous rap­pe­ler que ce lan­gage peut être per­ver­ti lorsqu’il n’est pas accueilli dans le silence. On a fait de la croix un éten­dard de guerre et pire on a fabri­qué à par­tir d’elle une idole assoif­fée d’humiliation et de sang. La seule garan­tie ou plus jus­te­ment la seule voie qui nous garde de fabri­quer une idole, c’est de mar­cher sur le che­min où lui, Jésus, a mar­ché : Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu (1 Jn 4, 8). Si on pré­tend être chré­tien, on ne peut esqui­ver cette posi­tion unique de la Parole qui se livre une fois pour toutes en silence à la croix. Cela ne relève en rien du désir de ran­ger tout lan­gage sur Dieu sous la croix, ce n’est évi­dem­ment pas d’un impé­ria­lisme théo‐logique qu’il s’agit puisque c’est même pré­ci­sé­ment le contraire. A charge cepen­dant de mani­fes­ter que ce lan­gage de la croix est un lan­gage audible pour tout homme, et notam­ment pour tout homme qui cherche Dieu, qui cherche à vivre dans l’amour.

Petit éloge de l’arcane

S’il s’agit d’écouter dans un silence confiant la rumeur de Dieu, c’est donc qu’il ne faut par­ler des choses de Dieu ni trop, ni trop vite. Voilà qui me conduit, au troi­sième temps de mon pro­pos, à faire un petit éloge de l’arcane. Pas seule­ment du silence, mais d’un cer­tain secret, car arcane signi­fie secret. En fait, je me réfère ici à une cer­taine pra­tique du secret et plus exac­te­ment du dévoi­le­ment pro­gres­sif, qui a fait par­tie de l’initiation des caté­chu­mènes. Je suis per­sua­dé que ce dévoi­le­ment pro­gres­sif du mys­tère a encore quelque chose à nous dire aujourd’hui.

« Tais‐toi ! »

Le guide le plus sûr ici, c’est Jésus lui‐même qui ordonne aux démons : « Tais‐toi ». (Mc 1, 25) Il s’adresse éga­le­ment de la sorte à la mer, refuge des puis­sances du Mal : « Silence ! Tais‐toi ! » (Mc 4, 39). Ces démons se révèlent pour­tant des théo­lo­giens par­ti­cu­liè­re­ment ortho­doxes capables de pro­cla­mer avant tout le monde l’identité de Jésus par rap­port à Dieu : « Je sais qui tu es, le Saint de Dieu » (Mc 1, 24). L’enjeu de ce silence, c’est de ne pas esqui­ver le retour­ne­ment de la croix dans la décou­verte de Jésus comme Christ envoyé par Dieu. Les décla­ra­tions démo­niaques viennent trop tôt, ceux qui les entendent n’y sont pas pré­pa­rés et ne peuvent les entendre que dans l’ordre du pres­tige mon­dain et sur­tout, ces décla­ra­tions ne sont pas por­tées par une meta­noia. C’est l’ensemble de l’itinéraire de Jésus et à son som­met sa mort en croix qui per­met­tra de décou­vrir en le sui­vant pas à pas que son iden­ti­té de Messie — Fils de Dieu est bien autre chose que ce qui relève du pres­tige mon­dain.
Un cer­tain silence doit être impo­sé à une cer­taine forme d’énoncés dog­ma­tiques, aus­si justes soient‐ils en eux‐mêmes, car ils perdent leur signi­fi­ca­tion et peut‐être même leur véri­té lorsqu’ils sont pro­cla­més hors du contexte au sein duquel ils peuvent livrer leur sens. Ce silence doit per­mettre le res­pect des étapes de l’initiation au mys­tère du Messie Fils de Dieu. L’évangile selon Marc est lar­ge­ment struc­tu­ré comme une ini­tia­tion pro­gres­sive et lente à ce mys­tère. Relevons‐en sim­ple­ment quelques élé­ments. Le par­ler de Jésus en para­boles, c’est-à-dire en énigmes, sur le pour­quoi duquel les dis­ciples l’interrogent : « Par de nom­breuses para­boles de ce genre, il leur annon­çait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre, Il ne leur par­lait pas sans para­bole, mais, en par­ti­cu­lier, il expli­quait tout à ses dis­ciples. » (Mc 4, 33.34). Le petit cercle de Pierre, Jacques et Jean, seuls admis auprès de la fille de Jaïre, à la trans­fi­gu­ra­tion, à Gethsémani c’est-à-dire au cœur du trou­blant mys­tère de mort et de résur­rec­tion. Les annonces de la Passion ouvertes par la confes­sion de Pierre à Césarée. Enfin, la recon­nais­sance par le cen­tu­rion voyant qu’il avait ain­si expi­ré : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15, 39). Il s’agit de faire taire et de conver­tir la part d’illusion de beau­coup de nos attentes spi­ri­tuelles. Il s’agit de réa­li­ser que les énon­cés les plus for­mel­le­ment justes sonnent faux et faussent la connais­sance de Dieu lorsqu’ils sont décon­nec­tés de la conver­sion à laquelle appelle l’Évangile.
Beaucoup d’entre nous sont appe­lés à par­ler des mys­tères du Règne de Dieu dans la pré­di­ca­tion, la caté­chèse … C’est une mis­sion redou­table, elle nous expose à deve­nir démo­niaques au moment même où nous tenons appa­rem­ment les pro­pos les plus justes. Lorsque le dis­cours reli­gieux ne pro­vient pas du silence, lorsqu’il n’est pas habi­té par l’expérience du silence de Dieu, lorsqu’il n’est pas pro­po­sé au fil d’un lent che­min d’initiation, il peut perdre (c’est pré­ci­sé­ment cela que fait le démon) plu­tôt que sau­ver. Je crois qu’une cer­taine manière d’asséner intem­pes­ti­ve­ment les mots de la foi joue un grand rôle dans leur rejet par les plus jeunes. Des mots reviennent à leur mémoire, qui paraissent gro­tesques pro­non­cés hors du sanc­tuaire où leur véri­té peut être enten­due.

De l’arcane en liturgie

L’arcane a été pra­ti­qué au sein d’une démarche litur­gique. Les caté­chu­mènes quit­taient l’assemblée après la litur­gie de la Parole et n’entraient dans l’eucharistie qu’une fois ini­tiés par le bap­tême d’eau et d’Esprit lorsque les yeux de la foi s’étaient ouverts. La célé­bra­tion litur­gique est un haut lieu de l’écoute de la Parole qui se donne en silence pour­vu qu’elle ouvre au mys­tère de ce silence.
Il faut pour cela qu’elle soit évo­ca­tion et mise en pré­sence du mys­tère et non flot de paroles qui pré­tend les expli­quer. Dans l’action litur­gique, les sym­boles, signes et gestes qui sol­li­citent tous les sens et créent une com­mu­nion, sont au moins aus­si impor­tants, si pas plus, que les paroles sur­tout quand celui qui parle se laisse aller dans une sorte de peur du vide. On a abî­mé la réforme litur­gique en ne res­pec­tant que beau­coup trop peu les moments de silence pour­tant pré­vus.
Il ne s’agit pas seule­ment de faire place au silence, mais de pro­po­ser une litur­gie qui ini­tie au silence, au grand silence dans lequel la Parole se livre. Si la litur­gie est si sou­vent per­çue comme n’ayant rien de vital à pro­po­ser, n’est-ce pas parce qu’elle honore bien trop peu le silence de la croix, ce silence si den­sé­ment pré­sent tout au long du Triduum pas­cal ?

Et pourtant, il faut parler

Mais il faut par­ler pour annon­cer, et non seule­ment pour annon­cer, mais pour offrir, un che­min de vie et de salut, une bonne nou­velle. L’enjeu n’est pas de tenir un dis­cours juste sur Dieu, mais d’offrir ce qu’offre à tout homme le Fils unique jusque dans le silence de la croix : par­ti­ci­per à la vie de Dieu. Le mot Dieu doit être pro­non­cé car il est por­teur d’une ouver­ture vers le haut qui est immen­sé­ment pré­cieuse pour deve­nir humain. Le mot Dieu doit être pro­non­cé car sinon, dans notre culture, il dis­pa­raît dou­ce­ment sans même qu’on s’en aper­çoive – un cer­tain silence pas­to­ral soi‐disant res­pec­tueux ne conduit‐il pas à un athéisme de fait ? Le mot Dieu doit être pro­non­cé car il ne peut être aban­don­né à ceux qui le pro­noncent comme un mot de haine et de mort. Mais il ne faut jamais oublier que le nom (et plus seule­ment le mot) de Dieu est impro­non­çable sinon pour dire une pré­sence qui fait pas­ser de l’esclavage à la liber­té : « Tu ne pro­non­ce­ras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu » (Ex 20, 7).
Jésus enseigne avec auto­ri­té que le Règne de Dieu est proche. Pourtant, écrit J. Moingt, il « ne tenait pas de dis­cours sur Dieu ; il en par­lait en tra­çant un jeu sym­bo­lique de rela­tions de lui à son Père, de son Père à nous à tra­vers lui, de nous à Dieu à tra­vers les autres hommes, et la nou­veau­té de son ensei­gne­ment de Dieu tenait à ce nou­veau tra­cé de la route du Royaume de Dieu à tra­vers l’histoire ». On entend sou­vent dire qu’il n’est pas pos­sible de par­ler d’un Dieu Père à ceux qui n’ont pas l’expérience d’un père aimant. Mais Jésus ne fait pas cela. A ceux‐là, il révèle par tout son être qu’ils comptent pour Dieu, qu’ils sont enfants de Dieu. Et c’est cette révé­la­tion qui, en fai­sant ce qu’elle dit, donne l’audace de dire à Dieu notre Père. Comme la litur­gie sonne juste lorsqu’elle s’exprime ain­si : « Comme nous l’avons appris du Sauveur, … nous osons dire ».

Paul Scolas

Image d’en-tête : Jésus, par Rembrandt

Voir aus­si la confé­rence de Paul Scolas pour le Jeudi Saint ici

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