Livre d'heures de Béatrice de Rieux - La Pentecôte, vers 1390

L’ESPRIT SAINT, PÈRE DES PAUVRES. Texte intégral

Conférence de Pentecôte du 19 mai 2018,
par le fr. Bernard


L’ESPRIT SAINT, PÈRE DES PAUVRES

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C’est le pre­mier titre don­né à l’Esprit Saint dans la séquence, poème chan­té à la messe de Pentecôte. D’où vient ce titre et quel sens a-t-il ? Les autres titres de l’Esprit dans ce poème sont plus habi­tuels : lumière, conso­la­teur, repos, frai­cheur, mais c’est le seul endroit où il est appe­lé « père des pauvres ». Je n’ai pas trou­vé l’origine. Reste donc à lui cher­cher du sens, ce qui fina­le­ment ne peut consis­ter qu’à lui en don­ner, pro­duire du sens, et donc en assu­mer la res­pon­sa­bi­li­té.
Nous pou­vons d’abord obser­ver que l’Esprit Saint est appe­lé « père » alors qu’il pro­cède du Père. Il en pro­cède mais il ne peut pas être appe­lé Fils. Les mots employés par la théo­lo­gie tri­ni­taire ont ici leur sens défi­ni : le Fils engen­dré du Père, né du Père avant tous les siècles, il est tou­jours en nais­sance, natus, celui qui nait. L’Esprit ne nait pas du Père, il en pro­cède, il en émane. Il est le Souffle du Père. C’est bien pour­quoi il est si dif­fi­cile d’en par­ler. L’Esprit, dit St Jean, souffle où il veut, on entend sa voix mais on ne sait pas d’où il vient ni où il va. (Jn 3,8)
Donner à l’Esprit le titre du Père, c’est le dési­gner comme l’origine, la source d’une vie. L’appeler Père des pauvres signi­fie alors que leur pau­vre­té vient de lui et donc qu’il est lui-même pauvre. Il laisse la place, il offre l’espace. Qu’est-ce à dire sinon qu’il donne la liber­té. « Là où est l’Esprit du Seigneur, dit Paul (2 Co 3,17), là est la liber­té. »

L’Esprit parle, et pour par­ler, il fait par­ler : « il a par­lé par les pro­phètes ». C’est même en cela qu’on recon­naît qu’il est don­né et reçu : ceux qui le reçoivent se mettent à par­ler, et même à par­ler comme des gens ivres ; on dit des dis­ciples à Pentecôte qu’ils sont pleins de vin doux. Il ne brise pas le silence mais il délivre du mutisme.
L’image qui lui est don­née est celle de l’oiseau. Au début de la Genèse, à l’origine de la Création, l’Esprit plane sur les eaux pri­mor­diales. Il plane et couve. Et d’emblée il fait entendre des paroles : le texte doit être ici bien remar­qué : « Le souffle de Dieu pla­nait à la sur­face des eaux, et Dieu dit. » La tra­duc­tion de la TOB ponc­tue avec une vir­gule : l’Esprit pla­nait, vir­gule, et Dieu dit. La Parole de Dieu éclot de la cou­vai­son de l’Esprit.


C’est comme une colombe qu’il plane sur Jésus bap­ti­sé par Jean. Il couve l’évangile. A cause de cette image de la colombe, comme du genre du mot hébreu Ruah qui est fémi­nin, l’Esprit a une conno­ta­tion fémi­nine, alors que le mot « Pneuma » est neutre. Cette conno­ta­tion fémi­nine est ren­for­cée quand l’Esprit est pré­sen­té comme la per­son­ni­fi­ca­tion de la Sagesse de Dieu, sophia. Sainte Sophie peut être enten­du comme une appel­la­tion de l’Esprit. Mais il n’est pas indif­fé­rent de sou­li­gner la fémi­ni­té de l’Esprit alors que la mas­cu­li­ni­té est sur­char­gée pour l’appellation aus­si bien de Père que de Fils. Il fau­drait dire que Dieu est Père et Mère. Son rôle mater­nel est d’ailleurs fré­quem­ment valo­ri­sé dans l’Ancien Testament. On parle de ses entrailles mater­nelles. Quant au Fils, il est évi­dem­ment impos­sible de le mettre au fémi­nin, mais il est aus­si dési­gné comme enfant de Dieu, ce qui peut s’entendre dans un sens très ouvert, même si le mot « païs » est mas­cu­lin. Il nous manque en fran­çais un mot comme Mensch en alle­mand. Il nous fau­drait dire : chaque fois que je dis « les hommes » j’embrasse les femmes. Employer le terme de « per­sonnes » pour évi­ter la res­tric­tion au mas­cu­lin n’est pas très heu­reux.

Giusto de' Menabuoi - Annunciation - Baptistère 'del Duomo di Padova', entre 1376 et1378

Mais voi­là que j’ai per­du les pauvres en che­min. Où trouvons-nous les pauvres sous l’emprise de l’Esprit Saint ? A l’annonce à Marie où l’Ange lui dit : « L’Esprit Saint te cou­vri­ra de son ombre ». Luc ne fait pas dire à Marie qu’elle est pauvre, mais qu’elle est humble, « l’humble ser­vante », le texte grec dit même « il s’est pen­ché sur l’humilité de sa ser­vante ». L’humilité est sœur de la pau­vre­té. Dans un écrit anté­rieur, j’ai appe­lé le Magnificat « la bal­lade des gens de peu », les pauvres gens qui reçoivent l’évangile dans leur can­deur. Ce n’est pas tra­hir Marie que de dire : « Il s’est pen­ché sur sa pauvre ser­vante ».

Luc est le seul à rap­por­ter l’envoi en mis­sion de soixante douze dis­ciples, chiffre qui cor­res­pon­drait au nombre des nations païennes, et à leur retour, quand ils racontent com­ment les démons ont été sou­mis, Jésus tres­saille de joie sous l’action de l’Esprit Saint et dit : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intel­li­gents et de l’avoir révé­lé aux tout-petits ». Ce sont les petits, les pauvres, qui attirent l’Esprit sur Jésus pour le faire tres­saillir de joie. Et qui sont ces « tout-petits » ? Les soixante douze ou ceux à qui ils ont été envoyés ? Luc ne le pré­cise pas, et il est pré­cieux de lais­ser cette ques­tion ouverte. L’Esprit est répan­du sur les pauvres mis­sion­naires et sur les pauvres qui les reçoivent. La pau­vre­té appelle l’Esprit et le fait venir. Le Pape François a dit que la pau­vre­té n’est pas un pro­blème mais une res­source. Qui d’autre aurait osé dire cela ? Et pour­tant c’est bien le mes­sage de l’évangile, et par­ti­cu­liè­re­ment de Luc : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous ! » (Luc 6,21).

A Pentecôte, les dis­ciples au cénacle ne sont pas pré­sen­tés comme des pauvres, mais ils sont enfer­més dans la crainte. Ils ont per­du Jésus et ils sont réduits à eux-mêmes, à leur pau­vre­té de dis­ciples sans leur maitre. Corneille n’est pas un pauvre, mais l’Esprit le fait dépendre de Pierre : l’Esprit ne des­cend sur Corneille que lorsque Pierre est là et qu’il parle : non seule­ment donc l’Esprit fait par­ler, mais par­ler le fait adve­nir. Il ne faut pas attendre l’Esprit pour par­ler, et donc ne pas attendre d’être ins­pi­ré : l’inspiration vient en par­lant. Le rap­port de l’Esprit Saint à la parole est dans les deux sens : il fait par­ler, mais par­ler le fait venir. Il faut se lan­cer dans une homé­lie pour trou­ver une ins­pi­ra­tion. Et donc accep­ter au départ d’être pauvre de parole. Cette pau­vre­té là est une confiance en l’Esprit.

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