Livre d'heures de Béatrice de Rieux - La Pentecôte, vers 1390

L’esprit saint, père des pauvres. Texte intégral

Mais faut-il tel­le­ment cher­cher dans les Ecritures les pauvres qui attirent l’Esprit ? Ne sommes-nous pas les pre­miers pauvres qui attendent l’Esprit ? Peut-être jus­te­ment faut-il bien dis­cer­ner notre pau­vre­té, et l’accepter. Pour la plu­part d’entre nous, il ne s’agit pas de pau­vre­té maté­rielle, ce qui ne doit pas nous empê­cher d’honorer ceux qui vivent dans une pau­vre­té réelle. Mais nous sommes pauvres de tant de manières : pauvres de bon­té, pauvres de géné­ro­si­té, pauvres d’ardeur. Ces pauvretés-là sont nos misères. Allons-nous dire que l’Esprit est père de nos misères, et c’est pour­quoi nous pou­vons l’appeler père des pauvres en ce sens aus­si. C’est d’ailleurs exac­te­ment ce que nous deman­dons dans la séquence de Pentecôte : « lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, gué­ris ce qui est bles­sé, assou­plis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faus­sé. »

Père des pauvres : je reprends volon­tiers ici ce que j’ai écrit dans mon livre « La face humaine de Dieu »
« Que l’Esprit allume les sens ! Que nos regards s’émerveillent, que nos mains caressent, que nos voix se fassent douces, ami­cales, aimantes, que nos oreilles s’affinent aux bruits du monde, que les par­fums embaument ! »
Et je pour­sui­vais en com­men­tant le ver­set du Veni Creator « Infirma nos­tri cor­po­ris vir­tute fir­mans per­pe­ti » : « L’Esprit est l’infirmier qui reva­lide les infirmes… et il nous fait infir­miers les uns des autres. Dans toutes nos fai­blesses… » p. 173

J’ai par­lé d’honorer ceux qui vivent dans la pau­vre­té réelle. Il faut même dire que l’Esprit se com­plait en eux, et qu’en ce sens les pauvres nous donnent l’Esprit. A quelle conver­sion du regard nous sommes ain­si conviés ! D’ordinaire, nous nous pen­chons vers les pauvres pour faire une aumône. Mais voi­là que ce sont les pauvres qui se penchent vers nous, et que nous devons nous incli­ner plus bas qu’eux-mêmes. C’est aus­si bien la leçon du lave­ment des pieds aux dis­ciples par Jésus : Il est à leurs pieds. Il est le très bas, tou­jours plus bas que nous.

Il faut beau­coup se pen­cher pour trou­ver l’Esprit. A la messe de Pentecôte, nous nous age­nouillons pour le chant du gra­duel qui est une grande implo­ra­tion à l’Esprit Saint.

Nous sommes des pauvres, mais nous ne sommes pas dépouillés de ce que nous avons de bon, de nos talents. Nous lais­ser appau­vrir, c’est recon­naître que tous nos biens sont reçus de Dieu, ain­si que le sou­ligne Saint Benoît dans le pro­logue de la Règle : « Ceux qui, rem­plis de la crainte du Seigneur, ne s’enorgueillissent pas de leur bonne obser­vance, mais qui, recon­nais­sant que le bien qui se trouve en eux ne peut venir d’eux-mêmes, mais du Seigneur, glo­ri­fient le Seigneur qui agit en eux. ». Toutefois, ce pro­pos de Benoît est quelque peu trou­blant : il déva­lo­rise la res­pon­sa­bi­li­té de l’homme en attri­buant tout le bien à Dieu. Mais pour­quoi Dieu ne se complairait-il pas dans notre res­pon­sa­bi­li­té du bien ? N’est-il pas plus heu­reux de tenir ensemble la res­pon­sa­bi­li­té de Dieu et la nôtre et de nouer leur alliance ? Michel de Certeau l’exprimait si bien : « Sans toi, je ne puis plus vivre. Je ne tiens pas, mais je tiens à toi. Tu me restes autre et tu m’es néces­saire, car ce que je suis de plus vrai est entre nous. » Cet « entre nous » ouvre un bien plus large hori­zon que l’attribution de tout à Dieu.
​Et du coup, deman­der à l’Esprit de nous ins­pi­rer prend un large sens, mais qu’il faut bien pré­ci­ser. C’est l’enjeu du dis­cer­ne­ment que de cher­cher si notre ins­pi­ra­tion vient de l’Esprit ou de nous-même, ou du malin. Les mou­ve­ments inté­rieurs déli­cats et simples sont la touche de l’Esprit Saint. Saint Paul dit qu’il ne faut pas contris­ter l’Esprit (Eph. 4,30), ni l’éteindre (I Thess. 5,19). Il y faut une ouver­ture du cœur, une atten­tion de l’âme. Nous retrou­vons ici la pau­vre­té inté­rieure dont l’Esprit se plait à être le père, père des pauvres.

Nous pou­vons aus­si appli­quer cette exi­gence à nos recherches com­munes des orien­ta­tions et des déci­sions à prendre. Comment procédons-nous habi­tuel­le­ment ? Nous expri­mons nos avis, nos dési­rs, nos réti­cences. Et nous essayons de les conju­guer pour trou­ver la voie à prendre. Mais ce n’est pas sans mal, car cha­cun tient à ses posi­tions. Là encore, il faut accep­ter d’être pauvres et donc nous expri­mer avec autant de déta­che­ment que de clar­té. Saint Benoît dit que les frères doivent « don­ner leur avis en toute humi­li­té et sou­mis­sion » et donc ne pas avoir « la har­diesse de sou­te­nir effron­té­ment sa manière de voir ». La vie com­mune requiert la pau­vre­té de cha­cun dans ses vues et ses options.

Retour­nons au Cénacle. Nous sommes tou­jours en Pentecôte. A Pâques, nous fêtons la résur­rec­tion de Jésus : il est mort une fois pour toutes, il ne meurt plus quand nous rap­pe­lons sa mort, il est vivant dans son huma­ni­té même. A Pentecôte, l’Esprit est répan­du sur les dis­ciples mais cet évé­ne­ment dure encore. Les « cha­ris­ma­tiques » nous en ont rap­pe­lé l’actualité, et nous en pre­nons mieux conscience chaque fois que l’Eglise se met à fré­mir, comme au moment du Concile Vatican II ou à l’élection du Pape François. Mais en temps nor­mal, l’Eglise vit dans le quo­ti­dien de tous les croyants et l’Esprit ne s’en retire pas. Il nous ins­pire tou­jours dans nos labeurs per­sé­vé­rants, et il fait sur­gir de temps à autre de nou­veaux pro­phètes qui raniment notre foi. Le pro­blème avec tous les pro­phètes, c’est qu’ils dérangent en appe­lant tou­jours des chan­ge­ments. Les com­mu­nau­tés qui ne seraient pas déran­gées, qui seraient ins­tal­lées dans l’immobilisme, seraient des com­mu­nau­tés déser­tées par les pro­phètes. Nous devons bien y prendre garde quand nous vivons dans une tran­quilli­té trompeuse.
Cela ne signi­fie point que l’inquiétude serait un meilleur sen­ti­ment. Jésus nous en a bien dis­sua­dés : « ne vous inquié­tez donc pas ! » (Mt 6,31). Et Paul réper­cute : « Ne soyez inquiets de rien ». (Phil. 4,4) Au contraire, le pre­mier mot du « ser­mon sur la mon­tagne est « Heureux ! » ». L’évangile nous ouvre à un bon­heur. C’est même en cela qu’il est « évan­gile » : « bonne nouvelle ».

L’Esprit, père des pauvres, apporte lui aus­si le bon­heur. Dans la séquence de Pentecôte, il est d’emblée appe­lé « dator mune­rum » : il donne des bien­faits. Il est char­gé de cadeaux. Il sème la joie. Dans le livre des Actes des Apôtres, Luc ponc­tue régu­liè­re­ment son récit par la joie : les Apôtres sont tout joyeux à Jérusalem, et tous ceux qui accueille­ront leur mes­sage trans­mis par Pierre, Barnabé, le diacre Philippe, et Paul seront rem­plis de joie. Ceux qui pro­clament l’évangile dans nos assem­blées devraient tou­jours sou­rire, car c’est un évan­gile de joie, la bonne nou­velle du bonheur.

Pente­côte est un bon­heur. Que les chré­tiens aillent donc au monde joyeu­se­ment pour offrir du bon­heur. Ils y seront accueillis avec un mer­veilleux éton­ne­ment. Voilà bien le mot : éton­ner ! Que l’Esprit nous en fasse encore la grâce.

J’aime­rais, en ter­mi­nant ce pro­pos de Pentecôte, saluer les femmes. Il est écrit que les dis­ciples sont envi­ron cent vingt au Cénacle pour l’élection de Matthias, « avec quelques femmes, dont Marie, mère de Jésus, et avec ses frères ». Dans la plu­part de nos repré­sen­ta­tions de la Pentecôte et de nos chants, on ne voit que les Douze et Marie au milieu d’eux. Les autres femmes ont dis­pa­ru, ain­si que les frères de Jésus. Replaçons donc Marie avec les autres femmes et les frères. Pas de Pentecôte sans les femmes. C’est avec elles que Pentecôte est un bonheur.

fr. Bernard

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