Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ?

De fait, il y a là quelque chose d’étonnant. Les évan­giles attestent sou­vent que Jésus est plein d’attention et même d’affection pour les per­sonnes qu’il ren­contre. Il est ému en voyant à la sor­tie de Naïm une mère qui pleure son fils unique défunt ; il bénit et embrasse les petits enfants qu’on lui pré­sente ; il se prend à aimer le jeune homme qui demande à le suivre. Il pleure son ami Lazare, et « les juifs disaient : ‘Voyez comme il l’aimait’ ». Mais à sa mère il montre peu d’affection. À douze ans, il fugue, et, enfin retrou­vé, au lieu de s’excuser, il reproche à ses parents de ne pas le com­prendre. Aux noces de Cana, sa mère lui signale qu’il n’y a plus de vin et il lui dit « Femme, qu’y a‑t-il entre toi et moi ? » Un jour « une femme éle­va la voix du milieu de la foule et lui dit : ‘Heureuse celle qui t’a por­té et allai­té !’ mais lui dit : ‘Heureux plu­tôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent’ » Pas un mot gen­til. C’est que, pour ceux qui veulent le suivre, Jésus exige un déta­che­ment radi­cal. « Qui ne me pré­fère pas à son père et à sa mère n’est pas digne de moi. » Cette insis­tance est carac­té­ris­tique pour sa façon d’aller. Pour lui, il n’y a pas de pas­sage homo­gène de notre affec­tion pour nos parents à notre amour pour notre Père céleste. Il faut pas­ser par une rup­ture et rece­voir ain­si une liber­té totale.

On ne peut pas nier ou esca­mo­ter cet aspect du texte de saint Marc que nous avons enten­du ce dimanche. Il rap­pelle une par­tie inté­grante du mes­sage évan­gé­lique. Et cepen­dant je crois que ces paroles de Jésus ne sont pas uni­que­ment un appel au déta­che­ment abso­lu. En disant « Celui qui fait la volon­té de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère », il nous invite encore à autre chose.

Saint Augustin, dans une de ses homé­lies, disait déjà : « Eh ! quoi ! Est-ce que nous allons vrai­ment oser dire que nous sommes ‘mères du Christ ? Oui, nous le sommes ! J’ai dit que nous étions tous ses frères et sœurs, et main­te­nant je n’oserais pas vous appe­ler sa mère ? Non ! je ne contre­di­rai pas le Christ. »

De fait, Jésus nous appelle deve­nir tou­jours davan­tage ses frères, sœurs et même mères, car il a besoin de nous pour vivre aujourd’­hui. Le dis­ciple de Jésus ne fait pas que le suivre de loin, des siècles et de siècles après lui. Notre Frère Jean-Yves aimait redire que le Maître est aus­si celui qui nous envoie en avant de lui. Le dis­ciple n’est pas seule­ment celui qui obéit et exé­cute l’ordre reçu d’en haut, et même s’il ne le com­prend pas ! Non, c’est pré­ci­sé­ment en frères et sœurs de Jésus que nous pou­vons l’annoncer. Parce qu’alors, proches de lui, nous pou­vons contri­buer à sa mis­sion de façon créa­tive, tou­jours nou­velle. Oui, nous devons réap­prendre que ‘faire la volon­té de Dieu’ ne consiste pas seule­ment à rem­plir un rôle écrit d’avance. Ce n’est donc pas parce que nous fai­sons la volon­té de Dieu que nous pou­vons être appe­lés frères, sœurs, mères de Jésus. C’est l’inverse qui est vrai : nous ne pou­vons vrai­ment ‘faire la volon­té de Dieu’ que parce que nous sommes deve­nus frères, sœurs, mères de Jésus. Et pour deve­nir tels, il nous faut « entendre et gar­der sa Parole », c’est-à-dire nous lais­ser peu à peu impré­gner et trans­for­mer par cette fré­quen­ta­tion. Alors nous ne fai­sons pas seule­ment qu’exécuter, plus ou moins volon­tiers, la volon­té d’un autre, mais nous pou­vons vrai­ment col­la­bo­rer avec le Seigneur à créer le monde qu’il aime. Et c’est ce qu’il attend de nous. Il a besoin de cette col­la­bo­ra­tion. Seul il n’y arrive pas.

Je pense ici à ce qu’écrivait dans son jour­nal Etty Hillesum, une juive hol­lan­daise qui aidait ses com­pa­triotes à sur­vivre, jusqu’au jour où, en 1943, elle a été elle-même envoyée à Auschwitz. Quelques jours avant cela elle écri­vait : « Je vais T’aider, mon Dieu, à ne pas T’éteindre en moi, mais je ne puis garan­tir d’avance. Ce n’est pas Toi qui peux nous aider, mais nous qui pou­vons T’aider et, ce fai­sant, nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qui est pos­sible de sau­ver en cette époque et c’est la seule chose qui compte, un peu de Toi en nous, mon Dieu… »

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