Pourquoi Jésus nous envoie

Le texte de l’évangile est assez étrange, parce qu’il ne dit pas ce que nous devons dire, le conte­nu de la pré­di­ca­tion ; il pré­cise seule­ment la façon de nous y prendre. : « …ne rien prendre pour la route, pas de pain, pas de sac, pas de pièces de mon­naie », Comment com­prendre ces injonc­tions ?

On a tou­jours expli­qué qu’il s’agit ici encore de recom­man­da­tions en style hyper­bo­lique, comme quand Jésus nous demande de cou­per la main ou le pied qui aurait été occa­sion de péché. En disant de ne rien prendre avec soi, il recom­mande seule­ment aux envoyés d’être vrai­ment déta­chés de tous les biens de ce monde.

Mais je me demande s’il ne faut pas prendre ce texte-ci à la lettre, non pas comme une invi­ta­tion à être déta­chés, mais bien à se décou­vrir dépen­dants de nos hôtes. En effet, si les envoyés n’ont même pas de pain pour la route, ils seront bien obli­gés de deman­der l’hospitalité. Et c’est ain­si, comme deman­deurs, comme deman­deurs d’asile, que Jésus leur pro­pose d’aller. Avant de ‘don­ner gra­tui­te­ment’, il faut avoir fait l’expérience d’avoir ‘reçu gra­tui­te­ment’ de nos hôtes.

D’ailleurs c’est bien ain­si que Jésus lui-même a vécu et ensei­gné. Il deman­dait l’hospitalité à Pierre, à Mathieu, à Lazare, à Simon, à Zachée. À la Samaritaine, il com­mence par deman­der : « Donne-moi à boire ». Il demande constam­ment à être reçu chez les siens, au risque de ne pas tou­jours être bien reçu, — on l’a vu récem­ment, — et de n’avoir par­fois pas une pierre où repo­ser la tête. Pour témoi­gner de l’Évangile, il demande donc à ses dis­ciples de com­men­cer par se mettre dans une atti­tude d’humilité. Car celui qui pos­sède une richesse, une com­pé­tence, des rela­tions ou même la Vérité, sur­plombe, en quelque sorte, son inter­lo­cu­teur et fausse dès le début la rela­tion. Pour se pré­sen­ter au nom de Jésus, les envoyés doivent donc d’abord deman­der hum­ble­ment d’être reçus, non pas comme des bien­fai­teurs, mais comme des hôtes. Quand alors les dis­ciples auront « trou­vé, dans une mai­son, l’hospitalité » dont ils ont besoin, ils pour­ront effec­ti­ve­ment annon­cer le Dieu de Jésus-Christ, un Dieu qui a besoin des hommes.

Nous pou­vons véri­fier cela dans notre vie quo­ti­dienne. Nous ne sommes peut-être pas dans une situa­tion où nous pou­vons annon­cer expli­ci­te­ment l’Évangile, mais nous pou­vons tou­jours en témoi­gner ain­si, taci­te­ment, et je dirais savou­reu­se­ment, en étant le sel de la terre ou le levain dans la pâte. Par notre façon de deman­der d’être reçu, et de com­men­cer par écou­ter nous pou­vons appor­ter beau­coup de paix, de cou­rage et, sou­vent même, de lumière. Les parents et les édu­ca­teurs savent com­bien il est impor­tant de prendre le temps pour écou­ter, avant d’éventuellement don­ner un conseil. On lit dans les Actes des Apôtres que Jésus aurait dit un jour qu’ « il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », mais, lors d’une pre­mière ren­contre, il y a plus d’urgence à rece­voir que de don­ner. C’est bien de don­ner géné­reu­se­ment, mais il est par­fois plus dif­fi­cile, et aus­si plus impor­tant, de bien rece­voir.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, ce pas­sage de l’Évangile nous rap­pelle ce qui est au cœur de toute rela­tion, et dont nous fai­sons l’expérience dans l’amour : oui, quand nous aimons, nous entrons dans la dépen­dance de la per­sonne aimée. En deman­dant à ses dis­ciples de com­men­cer par deman­der l’hospitalité, et donc de se mettre sous la dépen­dance de leurs hôtes, Jésus indique que l’évangélisation est une invi­ta­tion à res­pec­ter le che­min de l’amour : aimer et se décou­vrir dépen­dant, ou, en retour, dépendre et sus­ci­ter l’amour. Ceux qui ont fait un pèle­ri­nage à pieds, en deman­dant l’hospitalité sur leur che­min attestent qu’en fai­sant ain­si, ils don­naient l’occasion à leurs hôtes de réveiller leur capa­ci­té d’amour gra­tuit.
Mes frères, mes sœurs, c’est à cela que nous sommes appe­lés, c’est pour cela que nous sommes envoyés. Notre mis­sion de chré­tien est bien d’annoncer l’amour gra­tuit de notre Père des cieux. Et cet amour ne tombe pas du ciel ; il est enfoui dans le cœur de tout homme créé à son image. A nous de le réveiller en nous pré­sen­tant dému­nis, au plus vrai de nous-mêmes, et en fai­sant confiance à la bon­té des humains, plus pro­fonde que tous les égoïsmes, les cal­culs et les indif­fé­rences mon­dia­li­sées. C’est ain­si que nous pou­vons répandre la lumière et la saveur de l’Évangile.

En nous ras­sem­blant pour célé­brer le repas du Seigneur, nous appre­nons de lui à com­men­cer ain­si à nous accueillir les uns les autres. Oui, comme le deman­dait saint Paul aux Romains : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu ». (Rm 15, 7)

Fr. Pierre

Peinture de Gentile da Fabriano, La Fuite en Egypte (détail), 1427

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