La Loi et les Prophètes. Un texte du fr. Bernard

Dès lors celui qui trans­gres­se­ra un seul de ces plus petits com­man­de­ments et ensei­gne­ra aux hommes à faire de même sera décla­ré le plus petit dans le Royaume des cieux ; au contraire, celui qui les met­tra en pra­tique et les ensei­gne­ra, celui‐là sera décla­ré grand dans le Royaume des cieux.
Car je vous le dis : si votre jus­tice ne sur­passe pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne com­met­tras pas de meurtre ; celui qui com­met­tra un meurtre en répon­dra au tri­bu­nal.
Et moi, je vous le dis : qui­conque se met en colère contre son frère en répon­dra au tri­bu­nal ; celui qui dira à son frère : “Imbécile” sera jus­ti­ciable du Sanhédrin ; celui qui dira : “Fou” sera pas­sible de la géhenne de feu.
Quand donc tu vas pré­sen­ter ton offrande à l’autel, si là tu te sou­viens que ton frère a quelque chose contre toi,
laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te récon­ci­lier avec ton frère ; viens alors pré­sen­ter ton offrande.
Mets‐toi vite d’accord avec ton adver­saire, tant que tu es encore en che­min avec lui, de peur que cet adver­saire ne te livre au juge, le juge au gen­darme, et que tu ne sois jeté en pri­son.
En véri­té, je te le déclare : tu n’en sor­ti­ras pas tant que tu n’auras pas payé jusqu’au der­nier cen­time.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne com­met­tras pas d’adultère.
Et moi, je vous dis : qui­conque regarde une femme avec convoi­tise a déjà, dans son cœur, com­mis l’adultère avec elle.
Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache‐le et jette‐le loin de toi : car il est pré­fé­rable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne.
Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe‐la et jette‐la loin de toi : car il est pré­fé­rable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s’en aille pas dans la géhenne.

D’autre part il a été dit : Si quelqu’un répu­die sa femme, qu’il lui remette un cer­ti­fi­cat de répu­dia­tion.
Et moi, je vous dis : qui­conque répu­die sa femme — sauf en cas d’union illé­gale — la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une répu­diée, il est adul­tère.

Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te par­ju­re­ras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes ser­ments.
Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c’est le trône de Dieu,
ni par la terre car c’est l’escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c’est la Ville du grand Roi.
Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul che­veu blanc ou noir.
Quand vous par­lez, dites “Oui” ou “Non” : tout le reste vient du Malin.

Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent.
Et moi, je vous dis de ne pas résis­ter au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends‐lui aus­si l’autre.
À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aus­si ton man­teau.
Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais‐en deux mille avec lui.
À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aime­ras ton pro­chain et tu haï­ras ton enne­mi.
Et moi, je vous dis : Aimez vos enne­mis et priez pour ceux qui vous per­sé­cutent,
afin d’être vrai­ment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tom­ber la pluie sur les justes et les injustes.
Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récom­pense allez‐vous en avoir ? Les col­lec­teurs d’impôts eux‐mêmes n’en font‐ils pas autant ?
Et si vous saluez seule­ment vos frères, que faites‐vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font‐ils pas autant ?
Vous donc, vous serez par­faits comme votre Père céleste est par­fait.

La Loi ou les prophètes

La Transfiguration vue par Fra Angelico

Le pre­mier tes­ta­ment com­porte ces 2 par­ties : La Loi et les Prophètes, qui sont repré­sen­tés à la Transfiguration par Moïse et Elie.

La Loi est sainte, dit Paul, le principe est juste et bon. Mais la Loi contient son contraire

Abolir ou accom­plir… Des exé­gètes ont pu voir dans ces ver­sets une cri­tique de Paul par Matthieu (le rédac­teur du pre­mier évan­gile). Car, pour Paul, la Loi, du fait même qu’elle inter­dit, sus­cite déjà la convoi­tise. Il suf­fit d’interdire pour don­ner envie de ce qui est défen­du. En ce sens donc, sans la Loi, il n’y aurait pas de péché.

La Loi est sainte, dit Paul, le prin­cipe est juste et bon. Mais la Loi contient son contraire. On voit bien dans la genèse que l’arbre inter­dit pro­duit le désir de man­ger son fruit, au prix d’un men­songe : le ser­pent est men­teur quand il annonce les bien­faits du fruit défen­du. Et son men­songe est payant. Le men­songe est la racine de tous les péchés.

A la loi, Paul oppose non pas l’anomie, l’absence de loi, ou une per­mis­si­vi­té radi­cale, mais l’Esprit ; et l’Esprit accom­plit la Loi en la dila­tant, ce qui va tout à fait dans le sens de Matthieu quand il fait dire à jésus : « on vous a dit… moi je vous dis… ».
On vous a inter­dit le meurtre, moi je vous inter­dis l’insulte et je demande la récon­ci­lia­tion. On vous a inter­dit l’adultère, moi je vous demande com­ment vous regar­dez les femmes. On vous a dit com­ment prê­ter ser­ment, moi j’interdis le ser­ment. On a mis une mesure à la ven­geance, moi je demande de rendre le bien pour le mal et d’aimer vos enne­mis car le Père leur don­na le soleil et la pluie comme à vous.

On peut éta­blir une oppo­si­tion entre le Loi et les Prophètes : la pres­crip­tion et l’application de la loi peuvent pro­cu­rer une forme de satis­fac­tion ; on est en règle, on a fait son devoir, et on est quitte. Cela donne une vie stricte et rigou­reuse, irré­pro­chable, mais aus­si raide et sèche. On est ans le léga­lisme, avec son corol­laire de mépris et de rejet de ceux qui ne se conforment pas à la loi. C’est une reli­gion puri­taine. Elle ignore le sou­rire à la vie, et encore plus le rire. Elle est amère et triste, et elle peut se com­plaire dans cette amer­tume et cette tris­tesse

Au contraire, une atti­tude et un com­por­te­ment pro­phé­tiques sus­citent l’espérance. Les pro­phètes peuvent bien mettre en garde contre les dan­gers, mais c’est pour pré­ser­ver l’ouverture au pos­sible dans toute sa richesse. Jérémie a pu appa­raître comme un pro­phète de mal­heur, mais il mon­trait le pire pour libé­rer le meilleur. Jésus lui‐même a été com­pa­ré à Jérémie : quand il a deman­dé ce qu’on disait de lui, il lui a été répon­du qu’il était pris pour Jérémie ou l’un des pro­phètes.

Il n’est pas venu pour abo­lir. C’est pour­tant ce qu’on lui reproche à son pro­cès : de vou­loir abo­lir la Loi et le Temple, comme on le repro­che­ra ensuite à Étienne. Quand Jésus fait le grand net­toyage du Temple, ce n’est pas pour le sup­pri­mer mais pour le res­tau­rer. En lui, la Loi et les Prophètes trouvent leur accom­plis­se­ment. C’est ce que les dis­ciples vont cher­cher à bien éta­blir après son départ. C’est le sens de la for­mule répé­tée : « pour que les Écritures soient accom­plies ».
Les Écritures prennent tout leur sens en lui. On ne peut plus lire le pre­mier Testament sans lui, il faut le lire dans sa lumière. Les dis­ciples d’Emmaüs sont les pre­miers à le faire avec lui : « Commençant par Moïse et par­cou­rant tous les pro­phètes, il leur inter­prète dans toutes les Écritures ce qui le concer­nait ».
Ce grand tra­vail d’herméneutique, d’interprétation, se pour­sui­vra dans toute l’histoire de l’Église, et nous le conti­nuons dans notre Lectio Divina. En nous, l’Écriture s’accomplit, mais au prix d’un labeur per­sé­vé­rant.

Matthieu dit que la plus petite lettre de la loi, un iota, ne sera pas sup­pri­mée. Il faut donc prendre toute la loi, même le lévi­tique, pour les éclai­rer par l’Évangile. C’est une relec­ture qui est mise en œuvre. L’Évangile n’abolit pas.
Abolir est par­fois une ten­ta­tion ; faire place nette, pour s’offrir comme une page blanche. Mais nous ne sommes jamais devant une page blanche, nous avons un pas­sé, une his­toire, et nous devons nous y ados­ser pour pou­voir avan­cer. Nous ne pou­vons jamais faire comme si nous n’avions pas ce pas­sé, cette his­toire. Il faut au contraire assu­mer notre his­toire, avec nos échecs et nos faillites. C’est la condi­tion d’un ave­nir.

Rien n’est sup­pri­mé. Rien n’est abo­li. Il faut tout prendre.
Accomplir, en grec, c’est, tex­tuel­le­ment, « rendre une chose com­plète » Il s’agit donc d’une plé­ni­tude. Le contraire c’est καταστρέψει, détruire. Il n’y a pas d’intermédiaire, c’est l’un ou l’autre, détruire ou accom­plir. On ne peut pas sim­ple­ment conser­ver. La loi et les pro­phètes ne peuvent être mis en conserve. Ou on les délaisse, ce qui conduit à leur des­truc­tion, ou on leur donne toute leur plé­ni­tude.

Jésus veut tou­jours une plé­ni­tude, et sin­gu­liè­re­ment la plé­ni­tude de la vie : « pour qu’ils aient la vie en plé­ni­tude » (Jn 10 10), et aus­si la plé­ni­tude de sa joie (Jn 17 13). La plé­ni­tude est l’accomplissement total. Ainsi se rejoignent Matthieu — avec l’accomplissement et Jean — avec la plé­ni­tude. Le fruit en est tou­jours la dila­ta­tion de l’être. St‐Benoît voyait l’avancée dans la vie monas­tique comme une dila­ta­tion du coeur dans la dou­ceur de l’amour. (RB Prologue, 49).

Fr. Bernard.

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