Le pain de la Vie. Dimanche 5 aout 2018

Le miracle de la manne, le Tintoret, 1577

Homélie

Dans la des­cente aux enfers des camps de concen­tra­tion, Soljenitsyne écrit : le pri­son­nier apprend à man­ger très peu, par­fois à jeû­ner radi­ca­le­ment. Il apprend à se nour­rir sans hâte, atten­ti­ve­ment. Voici ce qu’Ivan lui raconte d’une façon rustre : « On doit man­ger en ne pen­sant qu’à cela. Te rappelles‐tu cette soupe d’orge diluée, ou cette bouillie au gruau d’avoine sans une once de matière grasse ? Tu manges len­te­ment et cela se répand dans ton corps. Tu trembles en sen­tant la dou­ceur qui s’échappe de ces petits grains trop cuits et du liquide opaque dans lequel ils flottent. Et puis, presque sans nour­ri­ture, tu conti­nues à vivre six mois, douze mois ».

Que pouvons‐nous com­prendre d’une telle réa­li­té décrite ? D’un côté, une nour­ri­ture de famine livre l’homme presque sans défense à la cruau­té du cli­mat, de l’autre l’homme glou­ton qui absorbe et qui dévore. Il n’y met ni res­pect ni gra­ti­tude, comme si tout lui était dû. Le pauvre rend grâce parce que le pain le plus gros­sier, quelques graines mal cuites, lui révèlent la dou­ceur et le par­fum de l’être. Quel contraste entre des êtres humains qui s’entredévorent, qui avalent avec avi­di­té tous les biens maté­riels de cette terre et tant de misé­reux en quête d’eau potable et d’un pain men­dié.

D’une part leur vie est faite de cap­ta­tion avide, de l’autre c’est une obla­tion géné­reuse. Chacun de nos visages est habi­té par la lumière des ori­gines, puis la nuit et l’attente d’un éter­nel soleil. « Tout visage, écrit Olivier Clément, si usé soit‐il, et presque détruit, pour peu que nous l’entrevoyions avec le regard du cœur, se révèle unique, inimi­table, échappe à la répé­ti­tion » (Le visage inté­rieur, p. 15). Regardé sur fond de nuit, du néant, le visage est une cari­ca­ture, livré à la pos­ses­sion, au pou­voir, à la vio­lence. Regardé à la lumière pas­cale, il exprime une autre lumière, il est à la limite de ce monde et d’un autre.

Que vit le peuple juif, errant dans le désert ? L’assemblée des fils d’Israël se met à gron­der contre Moïse et Aaron : « Que ne sommes‐nous morts frap­pés par le Seigneur dans le pays d’Egypte alors que nous nous asseyions auprès des mar­mites de viande et que nous man­gions du pain à satié­té… ». Et Dieu répond à Moïse : « Voici je fais pleu­voir sur vous des pains du ciel. » Le matin arrive, tan­dis que la rosée se dépose à l’entour du cam­pe­ment et voi­ci, à la sur­face du désert, du fin comme du coriandre, du blanc comme du givre sur la terre. A cette vue, les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : « Qu’est-ce cela ? En hébreu Mann hou ».

Philon y voit déjà une pré­sence du Verbe de vie. Ce pain de vie comble‐t‐il nos besoins, nos attentes, nos espé­rances ? Il nous délivre de nos peurs, de nos angoisses. La suite vous la connais­sez. L’épreuve conduit à l’apprentissage et cha­cun reçoit selon ses néces­si­tés ni plus ni moins. Rien de la manne reçue ne peut se gar­der. Impossible d’accumuler, de thé­sau­ri­ser. Le pain se donne, il se reçoit, il se par­tage. Il ne se garde pas, il ne s’amasse pas, sinon il perd sa saveur et pour­rit.

A notre tour, nous pou­vons nous poser cette ques­tion :
L’eucharistie : la chose la plus étrange, écrit Maurice Bellet, qu’est-elle pour nous ? Il s’agit du don, celui que Jésus fait de sa vie à ceux qu’il aime ; et si nous vou­lons être avec lui, alors il nous faut nous don­ner les uns aux autres. Le grand repas, c’est le lieu où se par­tage le même pain entre les convives, c’est le par­tage de la vie entre les vivants. « Nous for­mons un seul Corps et un seul Esprit, un seul Seigneur, une seule foi ». Et le Fils de l’Homme veut nous don­ner sa Vie : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ».
​Le pain rom­pu ce dimanche est au cœur de nos vies le signe d’un repas et d’une dra­ma­tur­gie. Soyons sur nos gardes : ce repas touche tous nos repas. Regardons‐nous : cap­ta­tion gou­lue ou obla­tion géné­reuse, don et aban­don.

La mul­ti­pli­ca­tion des pains dans l’Evangile de St Jean, comme dans chaque eucha­ris­tie est une ini­tia­tion à ce repas, une invi­ta­tion à aimer comme Il nous a aimés, jusqu’au bout, dans le ser­vice, l’humilité, la dou­ceur. C’est l’humble nour­ri­ture des humains, par­ta­gé pour cha­cun, chaque jour, dans une juste pro­por­tion, qui comble cha­cun selon ses besoins.

Le geste eucha­ris­tique, c’est l’attente de fêter ensemble la vie, c’est la réca­pi­tu­la­tion et la trans­fi­gu­ra­tion de tout l’humain dans l’attente de son retour. Jésus nous dit : « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je pren­drai mon repas avec lui et lui avec moi. » Apoc. 3.20.

Oui, frères et sœurs, fai­sons ceci en mémoire de Jésus jusqu’à son retour.

Fr. Martin

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