S’effacer en ouvrant la porte

Les évan­giles ne cachent pas l’ambition des dis­ciples : ils les décrivent tou­jours sou­cieux de gagner, d’avancer, de tirer pro­fit de la situa­tion. Comme, par exemple, l’apôtre Pierre qui demande encore : « Eh bien ! nous, nous avons tout quit­té pour te suivre : qu’en sera‐t‐il donc pour nous ? » (Mt 19, 27) Nous nous indi­gnons devant tant de bas­sesse. Mais n’est-ce pas plu­tôt l’occasion de nous deman­der si, nous aus­si, ne sommes pas habi­tés par de telles pré­oc­cu­pa­tions.

Je ne veux pas seule­ment cri­ti­quer un chris­tia­nisme ancien, un peu mythique, où il s’agissait d’accumuler des mérites pour gagner une bonne place au ciel. Nos pré­oc­cu­pa­tions sont plus sub­tiles, plus spi­ri­tuelles, certes, mais tou­jours sou­cieuses d’avancement, dans la vie spi­ri­tuelle et en sain­te­té. Et le che­min de la per­fec­tion est le plus sou­vent par­cou­ru de façon indi­vi­duelle. Je me demande même si nous, les moines, nous ne lisons pas la Règle de saint Benoît de cette façon. Chaque matin, nous lisons un pas­sage, et, en ce moment, nous enten­dons le cha­pitre sur l’humilité. Le moine (notez le sin­gu­lier) y est invi­té à mon­ter les douze degrés d’humilité, pour atteindre, au som­met, une très grande sain­te­té. Je sais, en finale de la Règle, saint Benoît indique clai­re­ment que tout ce tra­vail spi­ri­tuel n’a de sens que pour que nous puis­sions vrai­ment nous accueillir les uns les autres et che­mi­ner « tous ensemble » sur les che­mins de l’Évangile. Mais je crains que la pré­sen­ta­tion de la vie spi­ri­tuelle qui nous a été incul­quée soit encore por­tée, de façon plus ou moins consciente, par ce sou­ci d’avancement et d’avancement per­son­nel.

Or j’ai eu la chance de ren­con­trer un jour, il doit y avoir 25 ans de cela, Pierre Claverie, l’évêque d’Oran, un des 19 mar­tyrs d’Algérie qui seront bien­tôt décla­rés bien­heu­reux. C’est un contact qui m’a mar­qué. J’ai beau­coup aimé ce qu’il disait de l’humilité, même si c’est assez dif­fé­rent de la RB : « L’humilité, c’est s’effacer en ouvrant la porte ». S’effacer, lais­ser toute la place à l’autre, pour qu’il passe devant et aille son che­min. Non pas deve­nir un saint, mais vrai­ment accueillir, et ser­vir concrè­te­ment les autres.

Précisément, dans l’évangile d’aujourd’hui, nous avons enten­du ces deux maitres‐mots : ser­vir et accueillir. Aux dis­ciples qui ne cherchent qu’à deve­nir tou­jours plus impor­tants, auto­nomes et maitres de tout, il pro­pose exac­te­ment le contraire : « deve­nir le ser­vi­teur de tous ». Ailleurs, il pré­cise encore : « quand vous avez fait tout ce qui vous était ordon­né, dites : ‘Nous sommes des ser­vi­teurs quel­conques. Nous avons fait seule­ment ce que nous devions faire’ ». (Lc 17,10) Et : « Si quelqu’un veut être grand par­mi vous, qu’il soit votre ser­vi­teur, et si quelqu’un veut être le pre­mier par­mi vous, qu’il soit votre esclave. C’est ain­si que le Fils de l’homme et venu, non pas pour être ser­vi, mais pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude. » (Mt 20, 26–28)

Tout cela est extrê­me­ment concret, et élé­men­taire. Et mal­gré tout, quand nous voyons l’histoire des chré­tiens, l’histoire de l’Église, avec l’évolution du ‘clé­ri­ca­lisme’, jusqu’aujourd’hui, nous devons recon­naitre que nous devons encore beau­coup nous conver­tir pour sim­ple­ment obéir à l’Évangile…

Heureu­se­ment, pour nous y aider, il y a cet autre appel de Jésus : accueillir. Le ser­vice est fina­le­ment tou­jours adres­sé à des per­sonnes : de façon plus ou moins directe, il débouche sur un accueil, et la ren­contre de visages. Vécu ain­si, le ser­vice ne peut pas deve­nir ser­vile et dégra­dant, car ce qui l’anoblit est le des­ti­na­taire, celui ou celle pour qui nous tra­vaillons. Et Jésus nous rap­pelle chaque fois que l’accueil se réa­lise entre per­sonnes vul­né­rables, et donc tout à fait à res­pec­ter, comme quand on accueille un enfant. En effet, celui qui demande à être reçu est d’une cer­taine façon un indi­gent, un ‘deman­deur d’asile’ ; et celui qui le reçoit, s’il a un peu d’humanité, ne peut évi­dem­ment pas se pré­va­loir de sa supé­rio­ri­té de pos­sé­dant, au risque d’être arro­gant. « Qui accueille en mon nom un enfant m’accueille moi‐même : et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé. »

Inutile d’encore mul­ti­plier les cita­tions, vous savez bien, mes sœurs et mes frères, que nous sommes ici au cœur le plus ardent de l’Évangile. Mais il faut par­ler ici de la grande actua­li­té de cet appel évan­gé­lique. En ce moment, pour peu qu’on suive l’actualité, nous assis­tons à une prise de conscience dou­lou­reuse dans l’Église, à tous les niveaux. Car il ne s’agit pas seule­ment des abus qui ont été révé­lés, mais, plus géné­ra­le­ment, d’une men­ta­li­té ‘clé­ri­cale’ Jésus a dit, en par­lant des chefs des nations qui régentent leurs subor­don­nés : « par­mi vous il ne doit pas en être ain­si », mais nous consta­tons que, de fait, tout au long de l’histoire de l’Église, pour sa défense et son illus­tra­tion, il a été ques­tion de pou­voir, de hié­rar­chie, de pri­vi­lèges, de dis­cri­mi­na­tions, voire d’exclusions.

Je ne vais pas ajou­ter ici ma part d’indignation et de reven­di­ca­tion ; je veux seule­ment me deman­der si cette situa­tion n’est pas pour nous une invi­ta­tion pro­vi­den­tielle à prendre nous‐mêmes plus au sérieux cet esprit de ser­vice et cet accueil évan­gé­lique dans notre vie quo­ti­dienne, notre famille, notre com­mu­nau­té. Au lieu de nous lamen­ter sur ce que d’autres font ou ne font pas, nous devrions, je crois, com­men­cer par revoir concrè­te­ment le type de rela­tion que nous entre­te­nons avec ceux qui tra­vaillent avec nous ou pour nous, et plus encore avec ceux qui nous sont les plus proches. Pour prendre conscience de notre volon­té de puis­sance, il nous faut accep­ter d’accomplir toute notre part dans le ser­vice de la mai­son, quitte à ce que ce ne soit même pas recon­nu. Et pour vrai­ment accueillir nos proches dans leur dif­fé­rence et avec leurs fai­blesses, il nous faut encore décou­vrir nou­vel­le­ment cette humi­li­té qui consiste à « nous effa­cer en ouvrant la porte ». C’est à cha­cun à se lais­ser tou­cher, à se lais­ser irra­dier par ces paroles de l’évangile enten­dues aujourd’hui. Il ne faut pas avoir peur de com­prendre. Il ne faut pas avoir peur de mettre en œuvre ce que nous avons com­pris.

Oui, nous avons encore beau­coup à décou­vrir sur le che­min de l’Évangile. Car, à l’horizon de notre enga­ge­ment concret et per­son­na­li­sé, nous décou­vrons que, fina­le­ment, c’est Dieu que nous ser­vons, c’est Dieu que nous accueillons dans notre vie.

Fr. Pierre

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