Homélie du 30e dimanche, année B. 2018

Bar Timée est aveugle, mais il entend. Il n’est ni sourd ni muet. Il entend que c’est Jésus qui passe et il crie pour que Jésus ait pitié de lui. Quand on veut le faire taire parce que son cri dérange cette belle foule qui passe, il crie encore plus fort, et son cri arrête Jésus. Le cri d’un homme immo­bile arrête le mou­ve­ment. Il appelle Jésus « Fils de David ». C’est un titre royal. Le men­diant exclu arrête le roi. Deux appels se répondent alors : Jésus fait appe­ler celui qui l’appelle : « Appelez‐le ». Ce croi­se­ment des appels est le cœur de la prière. Le cri de Bar Timée va deve­nir la prière à Jésus que les sta­retz russes répé­te­ront au rythme de leur res­pi­ra­tion, et que nous mur­mu­rons encore dans nos silences. Nous enten­dons alors Dieu qui nous appelle, tan­tôt avec dou­ceur, tan­tôt avec vigueur. « Vous m’appelez : Seigneur, viens à mon aide ! Mais ne met­tez pas tout à l’envers : c’est moi qui vous appelle le pre­mier ! Et je vous charge d’appeler les autres : confiance ! Lève‐toi, il t’appelle. »

Vous connais­sez le sketch de Raymond Devos entré dans une église et qui entend Dieu prier :

« Il priait l’homme, il me priait moi. Il disait : ô homme, si tu existes, un signe de toi ! J’ai dit : mon Dieu, je suis là ! Il dit : miracle ! Une humaine appa­ri­tion ! Il y a si long­temps que je n’en ai pas vu dans mon église que je me deman­dais si ce n’était pas une vue de l’esprit. »

A l’appel de Jésus, l’aveugle bon­dit et court. Nous écou­tons ce récit bien assis sur nos chaises, mais l’évangile fait bon­dir et cou­rir comme des gazelles. Jésus veut nous tirer d’une exis­tence morne pour nous ébrouer joyeu­se­ment. Saint Benoit nous adresse le même pro­pos : « Si nous vou­lons habi­ter la tente du roi, dit‐il, il faut y cou­rir par nos bonnes actions, sans quoi nous n’y par­vien­drons pas du tout… Courrons tan­dis que nous sommes dans ce corps et qu’il nous est loi­sible de le faire au long de cette vie de lumière. » Les moines savent que la mala­die qu’ils encourent est l’acédie, cette tris­tesse mélan­co­lique de l’âme pro­duite par la tié­deur de la vie. Saint Jean dit dans son Apocalypse que Jésus vomit les tièdes. Si nous vou­lons évi­ter d’être vomis, il n’y a pas d’autre moyen que de bon­dir et de cou­rir.

D’ailleurs notre page de l’évangile le sou­ligne bien : à l’aveugle qui jette son man­teau pour bon­dir et cou­rir vers lui, Jésus demande : « que veux‐tu que je fasse pour toi ? » Etonnante ques­tion, car enfin que peut vou­loir un aveugle assis au bord de la route quand passe celui qui opère par­tout des miracles ? « Que veux‐tu ? » Il faut le vou­loir, il faut tou­jours le vou­loir pour gué­rir. Gardons pré­cieu­se­ment cette ques­tion que Jésus nous pose tou­jours : « Que veux‐tu que je fasse pour toi ? Pour que je le fasse, il faut que tu le veuilles. » Or, Jésus ne répond pas dans les mêmes termes que Bar Timée. Il ne dit pas : « vois ! », mais : « Va ! Ta foi t’a sau­vé. » Dans une autre page d’évangile, ce sont dix aveugles qui sont venus vers Jésus, et avant même qu’ils soient gué­ris Jésus les envoie se mon­trer aux prêtres : c’est en y allant qu’ils retrouvent la vue. C’est un grand mes­sage évan­gé­lique : il ne faut pas attendre d’être gué­ris de toutes nos infir­mi­tés, de nos inca­pa­ci­tés, de la fai­blesse de notre vou­loir pour se bou­ger. Car on peut se réfu­gier peu­reu­se­ment dans une tor­peur mal­saine. « Va ! Ta foi t’a sau­vé ». Quelle éton­nante parole : « ce n’est pas moi qui te sauves, c’est ta propre foi, et pour te sau­ver, ta foi doit te faire aller. » Il ne faut donc pas tou­jours attendre un miracle impro­bable pour nous remuer. C’est à nous de faire le miracle en nous bou­geant.

Je viens de pas­ser du moi au nous. C’est le pas­sage que fait Bar Timée : il était seul au bord de la route et le voi­là non plus au bord mais sur cette route, avec la foule qui suit Jésus. Sa foi l’a sau­vé en le tirant de sa soli­tude pour qu’il aille avec les autres. Le salut n’est pas une affaire indi­vi­duelle, il est pré­ci­sé­ment dans le pas­sage du sin­gu­lier au plu­riel, de la soli­tude à la com­mu­nion. Les cris de joie de Jérémie, dans la pre­mière lec­ture, sont les cris de tout un peuple, la « grande assem­blée » qui revient d’exil. Nous ne sommes pas ici une jux­ta­po­si­tion d’individus cha­cun avec sa pauvre prière. Nous sommes en Eglise. Et l’Eglise doit tou­jours être le lieu d’une inter­pel­la­tion : « Confiance ! Lève‐toi ! Il t’appelle ! » Ce n’est pas moi qui vais te dire com­ment mar­cher, tu as la force de te lever, mais encore faut‐il qu’une parole vienne t’interpeller. Et nos com­mu­nau­tés doivent avoir cette force d’interpellation pour que se lèvent ceux qui sont assis au bord de la route et qu’ils marchent dans leurs vies. Laissons donc nos pro­pos par­fois désa­bu­sés et nos scep­ti­cismes qui se vou­draient éclai­rés. Dieu a pla­cé sa grâce en toute situa­tion. Souvenons‐nous de la parole du Seigneur à Paul décou­ra­gé par ses infir­mi­tés : « Ma grâce te suf­fit. C’est dans ta fai­blesse que peut se déployer ma puis­sance. » Paul a pu dire alors : « je me glo­ri­fie­rai même de mes fai­blesses afin que la puis­sance du Christ repose sur moi. Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ». (2 Co 12,10)

Bienheureuse fai­blesse ! L’Eglise dit même : « Heureuse faute, felix culpa ». Ceux qui sont tou­jours en règle sont sou­vent ceux qui ont le moins de misé­ri­corde. Jésus n’est pas venu appe­ler les justes mais les pécheurs. Vous connais­sez le mot de Luther : « Pèche tant que tu veux, mais crois encore plus. On dit bien : à tout péché misé­ri­corde ». « Soyez misé­ri­cor­dieux, comme votre Père est misé­ri­cor­dieux ».
Qu’a dit Jésus à ceux qui se sou­ciaient de leur nour­ri­ture et de leur vête­ment : « Qu’allons-nous man­ger et boire ? Comment nous vêtir ? » « Regardez les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ! Vous ne ferez pas mieux ! » Paul Ricoeur disait : « C’est parce que l’avenir est impré­vi­sible qu’il faut pré­voir. » C’est vrai, mais il y a aus­si une insou­ciance qui se fonde sur la confiance. « Tu t’inquiètes et tu t’agites pour beau­coup de choses, disait Jésus à Marthe. Une seule chose est néces­saire ». Marie était assise aux pieds du Seigneur pour écou­ter sa parole. Ce n’est plus l’assise du men­diant au bord de la route. C’est une écoute qui fait se lever pour mar­cher. « Lève‐toi, il t’appelle ». « Va, c’est ta foi qui peut te sau­ver. Te don­ner à vivre ».

fr. Bernard

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