Toussaint 2018

LE BONHEUR EN PLUS

A propos des Béatitudes (Mt 5, 1-12)

 Tout l’Évangile est récapitulé en ces quelques lignes. On a même pu dire que ces Béatitudes étaient la manifestation de Dieu, notre Père, parfait et miséricordieux, car elles incarnent son Amour invisible, un peu comme, dans un prisme, la lumière invisible est réfractée en toutes les couleurs de l’arc en ciel. Plus concrètement, les Béatitudes dessinent pour nous les traits du visage du Christ, pauvre, doux, affamé de justice, miséricordieux, pur, pacifique, persécuté. Pour chacune des Béatitudes nous pouvons trouver plusieurs phrases de l’Évangile qui montrent comment Jésus a lui-même réalisé cet appel adressé à ses disciples au début de l’annonce de la Bonne Nouvelle.

            A leur tour les différents saints que nous fêtons aujourd’hui, les plus connus ou ceux que nous sommes les seuls à connaitre, illustrent, chacun à sa façon, ces Béatitudes. Il y a les grands saints, comme, par exemple, saint François d’Assise pour illustrer la Béatitude de la pauvreté, Vincent de Paul ou Mère Teresa pour la miséricorde, Thérèse de Lisieux pour la pureté de cœur. Mais il y aussi des personnes beaucoup plus contemporaines, et même proches de nous qui attestent que telle ou telle Béatitude est vraiment source de vie et de joie.

            En effet, pour nous aussi, ces Béatitudes sont des chemins pour rejoindre le Seigneur Jésus. Nous sommes plus particulièrement touchés par l’une ou l’autre, selon notre situation, notre âge, — que sais-je, — et nous y entendons un appel personnel à mettre pratiquement en œuvre l’Évangile.

            D’ailleurs il n’y a pas que ces huit Béatitudes annoncées dans l’évangile d’aujourd’hui. Je pourrais en rappeler quelques autres :

Heureux ceux qui croient sans avoir vu ;

Heureux ceux qui entendent ma parole et qui la gardent ;

Heureux le serviteur que le Maître trouvera vigilant ;

Heureux ceux qui accueillent des pauvres qui ne peuvent rien leur rendre ;

Heureux êtes-vous si vous comprenez ce que je fais (en vous lavant les pieds) ;

Heureux les invités au repas du Seigneur…

Et il ne faut jamais séparer les Béatitudes selon saint Matthieu de celles que nous a rapporté saint Luc :

Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.

Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés.

Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez.

Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent…

Toutes ces Béatitudes, même apparemment contradictoires, expriment la Bonne Nouvelle que Jésus est venu nous révéler.

Tout au long de l’année, les lectures de l’évangile nous détaillent cela. Mais aujourd’hui nous sommes plus particulièrement invités à méditer sur ce mot ‘Heureux !’ qui caractérise ce qu’annonce l’Évangile et dont témoignent les saints.

Heureux !  Bienheureux !  Il y est partout question de bonheur : joie, bénédiction, allégresse, félicité, fête. Ce n’est pas pour rien que cela s’appelle la ‘Bonne Nouvelle’. Le seul mot ‘heureux’ revient 48 fois. Oui, avec le pape François, il faut parler de ‘la joie de l’Évangile’. Et la fête de la Toussaint vient bien nous inviter à garder et répandre cette joie, surtout en ce début du mois de novembre qui ne semble pas tellement s’y prêter.

Et cependant, en regardant de plus près la vie des saints, et celle des témoins de l’Évangile qui nous sont plus proches, nous découvrons qu’ils ne cherchent pas le bonheur, la joie. Ils étaient trop occupés à suivre Jésus, en débordant de miséricorde, en luttant pour la justice et la paix, en cherchant la plus grande gloire de Dieu. Ils trouvaient le bonheur ‘en plus’, mais ce n’était pas leur préoccupation.

En effet, si ‘Heureux’ est le premier mot du Sermon sur la montagne’, il n’est pas le dernier mot de l’Évangile. Le dernier mot est la ‘vie’ : Jésus est « venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ». (Jn 10, 10) La vie, avec ses aléas, ses risques, ses découvertes, sa fragilité, sa gratuité, son miracle : l’amour, qui en est l’épanouissement plénier.

Toutes ces attitudes, comme la douceur, et toutes ces circonstances accueillies, comme la persécution, ne sont donc pas que des moyens pour obtenir le bonheur, seul vraiment important. Parce que le bonheur n’est pas le but de l’Évangile ; il en est le fruit Les saints que nous fêtons ne vivent pas selon les Béatitudes pour obtenir le bonheur, pour retourner en quelque sorte le texte de l’évangile et tâcher de faire ce qu’il faut pour être ‘bienheureux’ ! Non ! Ils s’efforcent d’être tout à fait pauvres, doux, affamés de justice, purs et pacifiques. Comme le dit Bernanos, ils s’engagent totalement à la suite du Christ, sans penser à autre chose, sans calcul, sans escompter d’intérêt, même spirituel. Car ils savent bien que la recherche de profit personnel, surtout dans le domaine spirituel, risque de tout corrompre.

Le bonheur des saints, c’est ‘le bonheur en plus’.

Je voudrais encore vous parler un peu de cet aspect de la vie des saints, parce qu’il est particulièrement d’actualité. Parmi tant d’invitation à vivre selon l’Évangile que les saints nous adressent, il y a la gratuité, l’absence de toute recherche d’intérêt personnel. Ils nous invitent plus précisément à réfléchir sur la place qu’a le bonheur dans notre vie et sur la façon dont nous le recherchons. Je crois en effet que nous devons réagir contre une mentalité de profit, comme s’il s’agissait de gagner le bonheur. Dans un monde où nous sommes saturés de publicités qui vantent les avantages de tant et tant de produits, certains prédicateurs,  —  je pense ici surtout aux télévangélistes américains,  —  s’efforcent de présenter l’Évangile dans ce climat de concurrence, en annonçant qu’en choisissant le Seigneur, nous sommes encore plus assurés d’obtenir la réussite, le succès, l’épanouissement, le bonheur, sinon la richesse. Or, dans nos régions, de façon plus subtile, nous sommes aussi tentés d’un peu voir les choses ainsi. Il suffit de regarder les rayons de nos librairies, (pas celle de notre monastère !), et la proportion de livres sur le bien-être, l’épanouissement personnel, le développement de toutes nos facultés ignorées, la guérison par les plantes, par les pierres, etc. Je ne veux pas du tout me moquer de tout cela qui est très recommandable. Mais je suis frappé par la proportion que cela prend, la place que prend le souci pour le bonheur personnel. Le souci pour le bonheur des autres est évidemment essentiel, mais je ne parle ici que du bonheur personnel. Même la spiritualité est présentée comme un investissement rentable. La mentalité ambiante nous invite également à constamment exprimer nos préférences personnelles : I like ! ou nos rejets : I hate ! Elle entretient une obsession pour notre bien-être et notre sécurité, même au prix de l’hospitalité.

Mais nous savons que le bonheur ne se cherche pas, il se reçoit, en plus. Et l’absence de recherche de profit personnel est une des caractéristiques de l’Évangile que nous devons développer aujourd’hui. Dès le début du Sermon sur la montagne, Jésus nous met en garde contre le risque de faire le bien pour être vus, de donner pour gagner, en l’occurrence l’estime, au lieu de faire le bien spontanément, et même à notre insu : ‘que votre main gauche ignore ce que donne la droite’, car nous sommes ‘des ouvriers quelconques’ qui ne demandent pas de reconnaissance particulière. « Cherchez le Royaume et sa justice, et tout le reste vous sera donné par-dessus le marché. » Plus fondamentalement encore : « Qui veut gagner, garder sa vie, la perdra… »

Oui, Jésus est venu apporter ‘la Joie de l’Évangile’, — mais c’est dans un monde où règne tant de souffrance, d’indifférence et de mépris. Mes frères, mes sœurs, nous sommes les dépositaires de cette joie, et, paradoxalement, c’est en ne la cherchant pas d’abord pour nous-mêmes que nous pouvons la répandre,

chaque fois que nous cherchons la justice, la paix, la pureté de cœur, la miséricorde,

chaque fois que nous partageons le pain, tout le pain, — toute notre vie.

Fr. Pierre

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