La Sainte Famille. Homélie du 30 décembre 2018

Homélie du dimanche 30 décembre 2018

La Sainte Famille
Lc 2, 41-50

Un fugueur et un rebelle ! Telle fut ma réaction spontanée à la première lecture de ce texte.
Imaginez donc : un enfant de 12 ans se soustrait volontairement à la caravane formée par ses parents et leurs connaissances qui avait repris le chemin du retour en toute confiance après la fête de la Pâque. Oui ! Il n’y a pas eu de permission ou d’interdiction car les parents ne pouvaient même pas imaginer une telle situation. Une confiance, voire une certaine désinvolture, puisque ce n’est qu’après une journée entière de marche que ceux-ci s’inquiètent de ne pas le trouver.

Et les voilà de retour à Jérusalem, soit une journée de plus, avant de le retrouver trois jours plus tard. Cela fait cinq jours de disparition et d’angoisse. Quels parents ne seraient pas inquiets dans de telles circonstances ? D’autant plus que ce sont plusieurs dizaines de milliers de fidèles, en familles et en groupes, qui sont venus à Jérusalem selon la coutume.

Qu’a-t-il fait ? Qui l’a accueilli et pris en charge ? Où a-t-il dormi ? Qu’a-t-il mangé ? Luc ne répond pas à ces questions car, sans doute, là n’est pas l’essentiel. Il faut dès lors se concentrer sur le très court dialogue entre Marie et Jésus.

Aux yeux de Marie, c’est encore un enfant qui n’est pas censé prendre d’initiative sans en référer logiquement à ses parents. C’est un être fragile qui « grandit en taille et en grâce » nous dit Luc. L’insouciance doit être de mise à cet âge et l’heure n’est pas encore venue, même si Marie sait, dans son cœur, qu’il n’en sera pas toujours ainsi. D’où son angoisse légitime qu’elle exprime aussi au nom de Joseph qui ne dit mot : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? » Autrement dit, cela n’est pas permis. Et ton attitude nous a fait mal. Mais quelle humilité déjà de la part de Marie face au destin de Jésus.

Ce qui est plus étonnant est la réponse directe, presque sèche, en tout cas sans aucune contrition de Jésus : « Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ? » C’est la première confrontation, la première séparation, le premier rappel d’une liberté que Jésus doit gagner pour se consacrer à son avenir, à sa mission et à son Père par-dessus tout.

C’est bien jeune certes pour le rappeler déjà à Marie. Mais, en même temps, quelle maturité ! Ou quel caractère ! si vous préférez. Je dois donc dépasser ma première impression. « Tous ceux qui l’entendaient étaient stupéfaits de son intelligence et de ses réponses. » rapporte encore Luc. Il est vrai que sa formation religieuse était sans doute beaucoup plus importante que celle que nous connaissons aujourd’hui, qu’il était familiarisé avec les textes sacrés et qu’il fréquentait régulièrement la synagogue. Mais tout de même ! Quel culot de s’adresser aux docteurs du Temple et d’invoquer un intérêt supérieur pour répondre à sa maman.

Et si ses parents ne lui répondent pas, nous savons « qu’ils ne comprirent pas sa parole. » Pourtant, ce passage est encadré par deux remarques identiques : « Il se remplissait de sagesse et la grâce de Dieu reposait sur lui. » Telle est souvent la difficulté du dialogue entre les parents et les enfants : les voir grandir sans encore imaginer qu’ils partiront un jour pour réaliser leurs propres projets. Et s’ils ne répondent pas, c’est aussi parce que ce sont des parents bouleversés par les retrouvailles.

Et nous, qu’aurions-nous fait face à une telle disparition inquiétante ? Comment aurions-nous réagi ou comment avons-nous réagi lorsque la première confrontation est venue, lorsque l’affirmation d’une liberté nouvelle s’est exprimée ?
Remettons-nous d’abord dans le contexte actuel, bien différent de celui décrit par Luc… Aux 12 ans de Jésus, il faut sans doute proposer 15 ou 16 ans aujourd’hui pour mesurer la même maturité. Et à la disparition pour rester avec les docteurs de la Loi, il faut plutôt envisager une disparition avec une bande de copains car je vois mal nos jeunes rester dans cette chapelle plusieurs jours pour échanger avec les plus savants parmi les frères. Cela étant, si les circonstances sont différentes, l’angoisse et l’incompréhension sont identiques. Et quand nous retrouvons notre enfant parce que, comme Marie, nous le considérons toujours comme un enfant, c’est le soulagement qui prévaut et la même question : « Pourquoi as-tu fait cela ? »

Le plus souvent, il n’y a pas de réponse satisfaisante. Il ne peut y avoir qu’un dialogue parfois orageux et une mise à plat de ce que nous sommes et de ce qu’ils deviennent. Admettons aussi qu’après le soulagement, il y a souvent une part de colère. Que n’ai-je pas compris ? Que n’ai-je pas venu venir ? Comment accompagner cet enfant pour qu’il devienne adulte et que je le considère comme tel ? Comment apprendre à fermer la porte de notre chambre le soir pour ne pas l’obliger à signaler son retour et lui laisser un véritable espace de liberté ? Parce que, nous aussi, nous avons été bouleversés un jour ou l’autre par l’attitude de notre enfant. Il y a des dits et beaucoup de non-dits. Des secrets de famille légitimes et d’autres particuliers à chacun.

C’est cela une famille. Non pas une sainte famille (comme aimait à nous le dire le frère Dieudonné) mais une famille vivante faite de joies mais aussi d’accrocs et d’erreurs. Des caractères qui s’affirment et doivent même s’opposer pour grandir et trouver leur place et leur personnalité. Ce sont des fragilités qui deviendront des forces. Mais, souvent, que de peurs, voire de souffrances réciproques que nous ne comprenons pas toujours… Et reconnaissons que, quand les enfants sont devenus grands, nous nous inquiétons toujours pour eux. Il faut alors se retirer sur la pointe des pieds c’est-à-dire troquer nos gros sabots pour des espadrilles légères et faire confiance. Se rappeler que, nous aussi, un jour, nous avons transgressé un interdit en pensant prendre nos responsabilités et poser des choix libres. Nos propres parents ne nous ont-ils pas mis en garde face à la vie pour nous protéger ? Nous entendons encore dans nos têtes leurs remarques qui nous faisaient sourire comme nos propres remarques ont peut-être, sans doute, fait sourire nos enfants.

Il n’y a pas de famille idéale, ni d’enfant ou de parent parfait.
Il n’y a que la confiance réciproque qui se construit, l’espoir d’avoir œuvré à l’émergence d’un être libre et enfin l’amour qui nous lie quels que soient les aléas de la vie. Ce sont les vertus théologales au service de et appliquées à la famille. Quel long et patient travail sur nous-mêmes !
Nous sommes enfin aussi nombreux dans cette assemblée à devenir, progressivement, avec l’âge et le statut de grands-parents, les enfants de nos enfants. Ce sont eux qui, déjà, ou bientôt, nous diront : « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » et peut-être ne saurons-nous quoi répondre. Parce qu’ils s’inquièteront pour nous et nos bêtises de vieux.

Un dernier mot pour conclure sur une petite touche d’humour. Soyons rassurés, comme Marie en son temps. Dans le verset qui suit l’évangile de ce jour, il est écrit : « Il redescendit alors avec eux et il leur était soumis. » Une première crise qui se termine en happy end même si Marie « gardait fidèlement ces souvenirs en son cœur. » Il y a tellement d’attentes que nous devons être encore plus attentifs à nos enfants, à ceux qui viennent vers nous et à ceux qui nous quitteront en nous laissant de belles leçons de vie. Et nous espérons aimer nos enfants comme nous nous aimons depuis 40 ans.

Brigitte et Didier Oger

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