Veillée de la nuit de Noël 2018

24 décembre 2018

Veillée de la nuit de Noël 2018

Lc 2, 11-14

Sur une route d’Afrique qui n’en est pas une, inondée de pluies d’orage qui se déposent en longues nappes d’eau plus étendues que les camions qui les traversent, notre véhicule vient de s’arrêter, un pneu crevé nous surprend devant une humble masure. Nos hôtes ne disent mot et accueillent en silence. Le père aide sa fille à poser sur sa tête un bassin empli de quelques légumes. Elle s’en va pieds nus le long de l’eau et du chemin glissant… L’attente se fait sur un banc en surplomb. Débarquant d’Europe pour me rendre au monastère, je suis là, saisi dans un univers inconnu, aux côtés de gens silencieux, si dépouillés, accueillant des inconnus. Suis-je proche de Noël ? « Tu as fait trembler la terre, tu l’as fendue, dit le psalmiste (Ps. 60. 2), guéris ses brèches, car elle chancelle ». Oui, « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière », proclame le prophète Isaïe.

Faut-il se rendre dans la banlieue de Kinshasa, pour ressentir en nous cette attente existentielle qui habite le cœur humain d’une paix intérieure, d’une hospitalité si simple, d’un désir d’une délivrance et d’une bénédiction à visée universelle ? En cette nuit sainte et déjà par cette panne inopinée, je prends conscience d’une réalité inconnue. Dieu ne cesse de venir au plus profond de nous-mêmes. Il se révèle à nous-mêmes en cette fête de Noël, fête renouvelée au cœur de notre propre incarnation. Jésus pourrait naître mille fois sans que nous soyons touchés, s’il ne naît pas en nos cœurs, sa naissance n’aura aucun sens pour nous. Le mystère de Noël, mes sœurs, mes frères, peut s’accomplir en chacun de nous.

Qu’attendons-nous sinon le bonheur de ceux qui nous entourent : ici même, dans nos familles, notre pays, l’Europe, l’Afrique, le monde ? Pourrons-nous proclamer ce bonheur sans que tous le partagent, malgré nos différences culturelles et sociales ?

Il fallut toute l’histoire de la création, le souffle de l’Esprit sur l’humanité naissante, la révélation divine à travers les marcheurs de Dieu, les Prophètes, Jean Baptiste, les spiritualités du monde, pour que naisse cette question : « quel visage a notre Dieu ? ». Dans le Paradis terrestre, Dieu pose cette question à Adam, puis à Eve : « où es-tu ? Pourquoi toucher à l’Arbre de la Vie » ? Aujourd’hui, c’est nous qui posons la question à Dieu : « Qui es-tu ? Pourquoi te manifester au monde par cette naissance mystérieuse ? Marie, Joseph, cette grotte isolée au bord de la route à Bethléem ? Quel est ce lien qui relie cet évènement survenu il y a 2.000 ans et notre vie aujourd’hui ?

L’Évangile de Luc répond en partie à nos questions. Le cadre de la naissance de Jésus est fourni par l’Édit de César Auguste ordonnant un recensement du monde entier. Il n’y eut jamais de recensement de tout l’empire sous Auguste, mais bien des recensements locaux. Et au Congo, ces jours-ci, c’est l’élection d’un président qui fait trembler tout un pays. D’autres réalités secouent aussi l’Europe et le monde.

En associant la naissance de Jésus à l’édit d’Auguste, Saint Luc pose le dessein divin dans l’histoire des hommes. Les évènements eurent réellement lieu dans une petite ville de Palestine, Bethléem, « la ville de David ». En les situant dans un recensement, Luc symbolise leur importance pour l’héritage royal d’Israël et en fin de compte pour le monde entier.

L’annonce des anges : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David » Lc 2. 11 ressemble à une proclamation impériale. Là où Auguste, dans certaines inscriptions, est décrit comme un grand sauveur et bienfaiteur. Jésus est plus grand encore. Ieshua signifie Sauveur et sa naissance apparaît comme un évènement cosmique : une multitude d’anges proclame la gloire de Dieu dans les cieux et la paix sur la terre.

Les bergers, à leur tour, reçoivent la révélation de Jésus et répondent par la louange. C’est plus tard, lors du Baptême de Jésus par Jean Baptiste que la reconnaissance du Christ, Fils de Dieu apparaîtra pleinement. Ici, les formules méditatives sont empruntées aux visions juives et Marie ne comprendra que plus tard pourquoi un glaive de douleur transpercera son cœur (Lc 2. 35).

Pourquoi cette nuit de Noël, alors que depuis toujours, la nuit est chargée de peurs et d’angoisses ? Les enfants ont peur de la nuit où ils se sentent abandonnés. Ils ont besoin de rituels sécurisants avant de s’endormir. Dans l’Antiquité, on avait peur du mal qui rôde dans les ténèbres, des démons nocturnes qui sévissent dans les rêves. Pis encore : la nuit on n’est même pas sûr de son propre cœur.

De nos jours, la nuit a perdu de son mystère. Il suffit de presser un bouton pour recréer le jour en pleine nuit. La nuit signifie l’absence de repère, la dépression qui sans cesse guette les hommes ; elle est devenue aussi l’image d’un certain état spirituel, l’absence de Dieu, la vie inconsciente. « Frères, écrit St Paul, dans le Christ vous n’êtes pas dans les ténèbres ; tous vous êtes fils de la lumière, des fils du jour » 1 Thess. 5. 5-8. Pour nous chrétiens, la nuit de Noël est la nuit sainte, consacrée au mystère d’un Dieu de bonté fait homme. Noël continue de marquer les cœurs d’une empreinte éminemment profonde : c’est le mystère divin de la lumière éternelle qui pénètre l’obscurité de notre existence terrestre.

Le Christ a métamorphosé nos ténèbres, en illuminant à jamais la nuit, lui qui est la lumière même. C’est en elle que Jésus veut venir en nous, en nous, pour célébrer sa venue parmi nous. Dans l’histoire de l’humanité, 2000 ans est un temps si court pour préparer ce lien si intime, si profond et si surprenant de Dieu qui se fait nôtre. Nous fêtons une naissance : celle de l’enfant divin, mais c’est aussi notre propre naissance que nous fêtons.

Nous aussi, nous naissons dans la solitude d’un monde étranger. Nous sentons que nous sommes porteurs, comme la Vierge Marie, d’une autre réalité qui cherche à naître, un monde où les Béatitudes remplaceront toutes les épreuves et les malheurs de notre temps.

Aujourd’hui, une nouvelle fois, nous sommes invités à découvrir une paix et une joie enfantine qui libèrent notre cœur dans la nuit étoilée de Noël. Elle nous donne de louer Dieu dans un murmure qui accompagne la voix des Anges et des bergers.

Père Martin Neyt

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