Aux sources du monachisme. Conférence du père Martin Neyt

Conférence du mercredi 16/01/2019

Aux Sources du Monachisme

Texte intégral « Paroles au Fil du Temps » no 76

« Tu as vu l’éclair, garde ton secret »

Les sources dont je vais parler sont les sources du passé, les sources du futur, les sources du présent. Le monachisme est un choix de vie d’hommes et de femmes, seuls ou engagés dans une communauté en quête de l’essentiel, au-delà des appa-rences. Ils ont le souci des réalités dernières dont parle Heinrich Bonhoeffer. S’en approcher est un mystère qui habite chacun de nous au plus profond de son être. C’est bien un archétype inscrit dans le cœurs des humains et dans la création.

Guido di Pietro, dit Fra Angelico, Thébaïde (tempera sur bois, v. 1418–1420). La Thébaïde est, dans l’acception chrétienne, la région désertique de Thèbes, en Égypte, une image du lieu où se retirèrent des hommes pieux, solitaires, ceux‐là mêmes qui ont donné naissance au monachisme.

Je développerai cinq aspects fondamentaux qui font partie de cet archétype humain qui se retrouvent dans la tradition monastique chrétienne occidentale et orientale, à savoir : une simplicité première liée au sens de la vie ; la vie communautaire, support de ce chemin à parcourir ; la prière continuelle, jaillissement de la liturgie des Heures ; les épreuves et le combat spirituel ; la compassion et la paix intérieure.

Une remarque préalable :  plusieurs Paroles de vie des Pères du monachisme chrétien seront citées. Ces paroles de vie, une manière de vivre l’Évangile au quotidien, se nomment des Apophtegmes qui ont nourri des générations et qui parfois, de nos jours, sont interprétées comme des paroles d’humour.

  1. Une simplicité premièreBodhisattva debout nimbé dit bodhisattva "Foucher" Paris, musée Guimet - musée national des Arts asiatiques

Les origines du monachisme, bien avant la naissance du Christianisme, trouvent leurs sources dans les contreforts de l’Himalaya près de mille ans avant notre ère et révèlent un archétype de la vie humaine. Le monachisme naissant crée un type d’être humain centré sur Dieu, sur l’Unique nécessaire. La personne, moine, moniale ou solitaire, se libère des choses ma-térielles, découvrant une autre manière d’entrer en relation, « uni à tous et séparé de tous ». Ce sont les premières étapes de l’histoire de l’humanité qui ont creusé le cœur humain, libéré les sources de la compassion et de la relation à l’autre.

« Voici quelques milliers d’années des hommes s’étaient enfoncés dans les forêts de l’Inde à la recherche de l’unité et de l’absolu. C’était l’époque où, en Israël, vers le deuxième millénaire, Abraham entendait l’appel à quitter son pays. Plusieurs siècles plus tard, au moment où les grands prophètes appelaient le peuple juif à une religion plus spirituelle, Siddhartha Gautama, qui devait recevoir le nom de Bouddha, faisait de même en Inde, et fondait une religion qui était monastique dans son essence même [1].

Cette tradition monastique de l’Inde allait influencer, d’une façon obscure et souvent indirecte mais certaine, toutes les traditions qui entreraient en contact avec elle. Un peu plus tard on retrouvera aussi dans le monde grec une vie de caractère monastique, consacrée à la recherche de la vérité. Enfin, à l’époque du Christ et des origines du christianisme, une forme de vie monastique sera florissante au sein de l’essénisme, non seulement à Qumran, mais aussi ailleurs et particulièrement en Égypte » [2].

Icône de Saint-Antoine
Icône de Saint-Antoine

Au IIIe siècle de notre ère, Abba Antoine, le Père des moines chrétiens, solitaire, et Abba Pachôme, fondateur de la vie commune [3], furent à la source de cellules et de monastères qui se développèrent comme une grappe en Haute-Égypte près des monuments funéraires des Pharaons de la VIe dynastie.
Aujourd’hui, par le Dialogue Interreligieux Monastique sous l’élan animé par notre Fr. Pierre de Béthune, une nouvelle étape favorise l’échange, le dialogue et le partage de cœur à cœur des moines sans cesse en quête de cette recherche de la lumière de l’Infini dans notre monde fini.

  • Être moine monos, c’est-à dire seul, n’est pas lié à une identité extérieure mais à une ouverture de cœur qui nous rend unifié. Ce qui fait du moine un moine n’est pas tant son statut extérieur que sa vie intérieure. La solitude n’est pas tant reliée à un mode de vie extérieure qu’à la disposition du cœur à s’ouvrir totalement à Dieu et à l’y chercher avec ou sans contact avec le monde extérieur.

  • Ainsi comme le disaient les Sages du désert : cet homme est resté toute sa vie dans une cellule et il n’est pas moine.

 

  • C’est la recherche incessante d’une vie en contact avec l’Absolu à travers le quotidien du plus réaliste et concret possible, quel que soit le statut civil que l’on choisit : prêtre, moine, célibataire, mariés peu importe. En fait ce ne sont que des états de vie mais c’est le comportement et la recherche qui s’y inscrivent qui permettent de déterminer si la personne est monos.
  • Cette recherche personnelle pousse la personne à se revêtir plus de l’habit de lumière qui nous renvoie l’infini dans le monde fini.
  •  « Mets ton esprit dans ton cœur et demeure toute la journée en présence de Dieu ». Notre vie, éclatée selon nos états d’âme, notre esprit, notre corps, notre cœur, nous invite à nous unifier peu à peu et à vivre dans une simplicité première, celle qui réside en nous et qui est et devient plus nous-mêmes que nous-mêmes. C’est être tourné vers l’Unique, comme l’héliotrope, c’est la monotropie, l’unification intérieure à la lumière de l’Essentiel.

Cet archétype habite en chaque être humain et l’oriente inexorablement sur ce chemin de la simplicité et de la rencontre divine. Elle appelle la connaissance de soi face à l’Éternel. Sur le temple de Delphes, il était écrit : « Gnôthi seauton, connais-toi toi-même ».

  • « Me voici en marche vers ta contrée lointaine, écrit Saint Exupéry en 1948; qu’au-delà des sables bénissent les eaux, gravissant l’étendue d’un puits à l’autre puits, comme les marches d’un escalier, pris, puisqu’il est une danse à danser et un ennemi à vaincre, dans le cérémonial du désert. Et, en même temps que des muscles, je te bâtis une âme ». Mon âme habite les déserts de l’existence et va à la rencontre du Maître de nos vies.

 

  • L’attente du Bien-Aimé du Cantique des Cantiques (le Chir hacharim) a inspiré la Kabbale juive qui déclare : l’univers n’existe et ne subsiste que par l’élan d’amour. Les relations qui unissent un homme et une femme sont empreintes de sainteté. Le Ct des Ct est d’abord une prière qui ouvre chaque semaine le Shabbat. C’est bien le Cantique de la révélation qui s’ouvre par un baiser et s’achève par une attente infinie.

 

  • Avec St Augustin, nous pouvons répéter : « mon cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en lui ».

 

  • Johannes Silésius, parlant à la Sagesse éternelle, à Dieu, écrit : « Son serviteur à toute heure mourant du désir incessant de Le contempler ».

 

  • Mon être est orienté vers cette Réalité ultime qui oriente ma marche et l’éclaire.

 

  • La grande affaire est la question du salut : comment puis-je être sauvé ? Pos Sotho ? C’est la question posée par abba Antoine dès le premier apophtegme. La même question revient chez de nombreux Pères comme un refrain : Abba Arsène ,dans une prière courte qui le mena du palais impérial de Constantinople au désert : « Seigneur, conduis-moi de façon que je sois sauvé». Faisant la même prière au désert ( Alph. Arsène 2) il entend la même réponse. Dans une troisième parole, une troisième prière d’Arsène reprend : « O Dieu, ne m’abandonne pas, je n’ai rien fait de bon devant toi, donne-moi la grâce de commencer ». (voir aussi Sisoès 14). Le salut se présente comme une vie avec le Christ lors de son retour. C’est au fond la quête du bonheur pour soi et pour les autres, pour soi avec les autres, pour les autres et pour soi.

 

  • Le salut est le centre de la vie au désert. Il implique un engagement total de soi, incluant notre idée de Bonheur, de Plénitude et celle du jugement de Dieu sur nous. Dans cette marche, chacun parcourt à nouveau l’histoire du salut de la servitude à la filiation.

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