Aux sources du monachisme. Conférence du père Martin Neyt

 

 

  1. Prière continuelle et la prière des Heures

Le monastère n’est pas un lieu pour y habiter, mais pour y vivre. Le moine est en voyage, pèlerin de l’Eternel. Le monde entier change ses structures et la réalité que porte le moine demeure malgré tout ce qu’on peut écrire. La solitude du moine est appelée à briser l’isolement du monde et sa folie. Comme l’exprime Raymon Panikkar : « Ma vocation monastique est trans-temporelle de l’homme libéré du fardeau du passé et de la crainte de l’avenir ; c’est cela qui lui permet de plonger dans le présent. Le silence est commun, fécond largement préférable à la concertation. Il s’agit de ne pas regarder en arrière après avoir mis la main à la charrue. Mais d’aller de l’avant, d’accepter de dépasser ses limites, de se dépouiller de soi-même. La prière silencieuse, qui peu à peu devient continuelle, ne sait que répéter la question des Apôtres :    « Seigneur, apprends-nous à prier » . Nous invoquons l’Esprit qui vient d’ailleurs, au-delà du temps et de l’espace et notre prière retourne dans l’univers trans-temporel du divin.
Prier n’est pas déverser son cœur [6]. Prier c’est trouver le chemin vers Dieu et lui parler, que le cœur soit comblé ou vide. Nul ne le peut sans l’aide de Jésus-Christ. C’est effectivement la question des Apôtres : « Seigneur, apprends-nous à prier » .

Icône d’Abba Barsanuphe, réalisée aux ateliers du monastère de Bose

Les Saintes Écritures font partie intégrante de la vie du solitaire. De nos jours encore, les chercheurs de Dieu s’inscri-vent dans le droit fil de la tradition égyptienne des moines de Scété jusqu’à celle de Gaza. À un solitaire qui interroge Barsanuphe sur la manière de passer la journée, le Sage Vieillard rappelle : « Nos Pères n’a-vaient pas de règle précise ; car toute la journée leur règle était de psalmodier un peu, de réciter un peu par cœur, d’examiner un peu leurs pensées, de s’occuper un peu de leur nourriture et cela dans la présence de Dieu, car il est dit : tout ce que vous faites, faites-le pour la gloire de Dieu ».  L. 85. 23.

La psalmodie, la récitation des autres livres de la Bible, veiller sur ses pensées et préparer les repas, tels étaient les temps forts de la vie à Gaza. Bien sûr, on peut y ajouter le travail. Est-ce très différent de nos jours ? Le rythme est laissé à la discrétion de chacun. Un moine demande qu’on lui fixe des principes clairs pour la psalmodie, le jeûne, la prière, Barsanuphe lui répond : « Laisse là les règles des hommes et entend le Christ te dire : celui qui tiendra jusqu’au bout sera sauvé. Ne désire pas de commandement, car je ne veux pas que tu sois sous la loi, mais sous la grâce ». L 23. 14-18.
Et à un autre : « Fais selon la force que Dieu te donnera » L. 85. 15-17. Un autre de dire qu’il ne peut pas prier pendant les vigiles après minuit. Et s’il le fait de mémoire, le sommeil le prend. L. 88. 6-8.

Les moines de Palestine discuteront avec ceux d’Égypte. Les uns disent que le rythme des Heures est indispensable pour rythmer la journée ; les autres répondront : alors, en dehors de ces Offices, vous ne priez plus… L’essentiel est bien la prière continuelle au cœur. Et c’est dans ce climat intérieur que va naître la prière de Jésus et la sentence qui ouvre chaque Office, emprunté à la Cananéenne.

« N’abandonne pas à l’oubli, dit saint Antoine, le Nom de notre Seigneur Jésus-Christ, mais fixe-le sans cesse dans ton esprit, garde-le dans ton cœur et glorifie-le de tes lèvres, disant : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi et aussi Seigneur Jésus-Christ, aide-moi. Et encore je te glorifie mon Seigneur Jésus-Christ ». De nos jours, plusieurs études se sont concentrées sur le temps dans la liturgie[7].

La prière de la Cananéenne

On lit en Mt 15. 22-25 : « Et voici qu’une Cananéenne vient de là et se mit à crier : Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon. Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples s’approchant lui firent cette demande : renvoie-la car elle nous poursuit de ses cris…Jésus répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Mais la femme vint se prosterner devant lui : Seigneur, dit-elle, viens à mon secours… ».[8]

Cette prière est devenue peu à peu l’expression de la prière chrétienne brève. Elle se compose de deux attitudes de demandes qui vont en crescendo et d’une attitude corporelle, l’extension des mains. Elle fut d’abord la christianisation de la formule « Ô Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, à mon secours ». Ce fut abba Macaire qui reprit cette sentence avant qu’elle s’amplifie à Gaza avant de se répandre en Occident et en Orient.

 Les orants s’adressaient de cette manière à Jésus. La prière s’est alors développée sur le souffle, le rythme de la respiration. Elle est devenue prière continuelle. Voici quelques témoins.

Abba Macaire (Alph. 19) : Quelques-uns demandèrent à l’abbé Macaire : « Comment devons-nous prier ? » Le vieillard leur dit : « Point n’est besoin de rabâcher ; il n’y a qu’à étendre les mains et dire : « Seigneur, comme tu veux et comme tu sais, aie pitié. » Et s’il survient un combat : « Seigneur, au secours ! » Lui-même sait bien ce qui est utile, et il nous fait miséricorde. »

Barsanuphe de Gaza : Un solitaire interroge Barsanuphe sur la prière continuelle : Père, comment faut-il prier ? Faut-il dire le « Notre Père », comme l’a dit le Seigneur (Mt 6, 9-13) ? Ou, comme disait l’abba Macaire de Scété : « Seigneur, comme tu veux, aie pitié », et quand se présente un combat : « Seigneur, s’il te plait, viens à mon aide » ( alph. Macaire 19). Ne serait-ce pas aux seuls parfaits qu’il est recommandé de dire le « Notre Père ? ».
Le Vieillard lui répond : Le « Notre Père » a été prescrit et aux parfaits et aux pécheurs, afin que les uns, les parfaits, sachant de qui ils sont les fils, s’appliquent à ne pas déchoir, et que les autres, les pécheurs, confus d’appeler Père celui qui a été si souvent outragé par eux, se convertissent et fassent pénitence. Et même, à mon sens, il convient mieux aux pécheurs. En effet dire : « Remets-nous nos dettes », convient à des pécheurs. Car quelles dettes ont les parfaits, devenus fils du Père Céleste ? Quant à dire : « Ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mauvais », cela équivaut aux paroles de l’abba Macaire : « Aie pitié », et « Viens à mon aide » (Lettre 140).

Dorothée de Gaza et Dosithée : Barsanuphe lui-même enseigne cette manière de prier à Dorothée, qui deviendra maître des novices au monastère de l’abba Séridos et formera à son tour Dosithée malade : il lui transmet l’usage de dire continuellement : « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi » et « Fils de Dieu, viens à mon aide« . Lorsque le bienheureux Dosithée tomba gravement malade et qu’il approchait de sa fin, Dorothée l’interrogea : « Dosithée, attention à la prière ; veille à ne pas la perdre« . Lorsque la maladie de Dosithée s’aggrava encore davantage, Dorothée lui dit de nouveau : « Alors, Dosithée, comment va la prière ? Tient-elle toujours ?… » Plus tard… trop accablée, Dosithée dit : « Pardon, Seigneur, je n’ai plus la force de la soutenir. » « Laisse donc la prière, répondit Dorothée, souviens-toi seulement de Dieu et pense qu’il est devant toi.

Abba Isidore : Un certain abba Jacques se rend chez abba Isidore. Il le voit levant fréquemment les yeux au ciel et s’étonne : Que fais-tu ? Réponse : Si tu ignores cette pratique, Jacques, tu n’as pas été moine un seul jour. Voici ce que je dis « Jésus, aie pitié de moi ; Jésus, secours-moi ; je te bénis, mon Seigneur » [9].

Abba Macaire dit encore : La continuité du Nom saint, le Nom de notre Seigneur Jésus-Christ, c’est elle la pierre précieuse pour laquelle le sage négociant a vendu tous les désirs de son cœur, il l’a achetée (Mt 13, 45-46) et l’a prise à l’intérieur de sa maison, et il la trouve dans sa bouche plus douce que le miel et le rayon de miel (Ps 18, 11). Bienheureux l’homme qui garde cette pierre précieuse dans son cœur !

Abba Macaire 4 : …Il n’y a pas sous le ciel d’autre Nom donné à l’homme par lequel nous sommes sauvés.

Abba Antoine et Evagre se réfèrent à deux passages fondamentaux du Nouveau Testament : Prier comme il faut ! (Jn 4.) Prier en esprit et en vérité ! (Paul, Rom. 8). L’Esprit de Dieu nous révèle notre filiation divine et comment prier en esprit et en vérité.

  • « Ceux-là sont Fils de Dieu qui sont conduit par l’Esprit de Dieu…Vous avez reçu qui fait de vous des Fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi, nous qui possédons les prémisses de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption… ». Rom. 8. 14, 18-23.

 

  • « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père…Mais l’heure vient – et maintenant elle est là – où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en Vérité…Dieu est esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en Esprit et en Vérité » Jn 5. 21-24. Ps.41.3.

Ces textes les ont conduits dans une prière mystique, au-delà de l’intellect, dans la prière véritable où l’homme devient vraiment par l’Esprit et le Fils ‘l’interlocuteur du Père, fils de Dieu en Jésus. Nous entrons dans la simplicité de Dieu. Une attitude de contemplation. C’est voir la face du Père dans les cieux, comme enfants de Dieu. D’autres textes sont retenus, tel Moïse qui ôte ses sandales et s’approche du buisson ardent est un autre texte fort. Ex. 3.2-5. Et bien sûr les Psaumes : « Mon âme a soif de Dieu, quand irai-je et verrai-je la face de Dieu »…

La liturgie

L’identité monastique se bâtit, jour après jour, dans le quotidien, en répétant sans cesse la prière des psaumes, dans des heures fixées. Ces cris de douleur et de souffrances, ces chants de joie et d’exultation à l’égard de Dieu s’inscrivent dans le rythme liturgique qui les éclairent, les décapent, les transforment dans la reprise chaque année des étapes de la vie du Christ Jésus, le Bien-Aimé en qui, avec qui nous marchons vers le Père dans l’Esprit Saint.

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