Aux sources du monachisme. Conférence du père Martin Neyt

  1. Grâce et combat spirituel

Il y a de nombreuses années, j’ai fait partie d’un association lancée par Alain Le Pichon et d’autres, avec Umberto Eco qui s’appelait « Transcultura » et dont le siège fut même un temps à Clerlande. L’objectif était d’inverser le regard à un niveau sociologique comme l’exprimait le président Senghor : « Longtemps, l’Europe a regardé le monde à sens unique, à présent, il faut qu’elle se laisse regarder par les autres cultures… Sur le plan personnel, humain et spirituel, il est important que chacun puisse accepter aussi le regard d’autrui sur lui-même.

Je prends l’exemple d’un moine célèbre au IVème siècle qui a rassemblé nombre d’Apophtegmes, de paroles de vie de ces prédécesseurs. Voici comment démarre sa vocation. Alph. Poemen n° 1 :
« Une fois l’abbé Poemen jeune alors, se rendit chez un certain vieillard pour l’interroger sur trois pensées.  En arrivant chez le vieillard, il oublia l’une des trois et revint dans sa cellule. Comme il mettait la main au loquet pour ouvrir, il se rappela l’affaire qu’il avait oubliée et, lâchant le loquet, il retourna chez le vieillard. Le vieillard lui dit : « Tu t’es pressé de revenir, frère. » Et il lui raconta : « Au moment où j’étendais la main pour saisir le loquet, je me suis souvenu de ce que j’avais voulu dire ; je n’ai même pas ouvert, et c’est pour cela que je suis revenu. » Or la longueur du chemin était très grande.  Et le vieillard lui dit -. Pasteur de troupeaux, ton nom sera prononcé dans toute la terre d’Égypte. »

L’ouverture du cœur à un Ancien est libre et conduit évidemment à un discernement et à une connaissance de soi devant Dieu. C’est un acte d’humilité qui engendre le non-jugement.

Joseph de Panépho, 2 :    L’abbé Poemen dit à l’abbé Joseph :  » Dis-moi comment devenir moine ?  » Il répondit : » Si tu veux trouver du repos ici et là-bas, dis en toute occasion :  » Qui suis-je moi ? Et ne juge personne. « 

De ce lien spirituel entre l’Ancien et le disciple, naît un statut particulier de la parole, celui d’une pédagogie centrée sur le discernement et la volonté de mettre en pratique. Abba Félix note : « Lorsque les frères interrogeaient les Anciens et faisaient ce qu’ils disaient, Dieu leur montrait comment parler. Mais maintenant, puisqu’ils interrogent sans faire ce qu’ils entendent, Dieu a retiré aux Anciens la grâce de la parole, et ils ne trouvent plus que dire puisqu’il n’y a plus de travailleurs ».

L’autorité de la parole repose totalement sur la puissance de l’Esprit qui inspire l’Abba, son efficacité dépend de la foi du disciple. Les livres des apophtegmes est un recueil de telles paroles charismatiques, c’est une pédagogie de la parole comme il y aura une pédagogie de la Règle. De cette pédagogie fondée sur le cœur, est né un recensement et un classement des passions qui habitent le cœur des humains. C’est Evagre le Pontique (399) qui a systématisé les huit passions fondamentales et Jean Cassien (425) qui a traduit ses pensées en Occident. Le Pape Grégoire le Grand (604) joue un rôle fondamental dans cet ordre[10] qui s’impose à partir du XIIIè siècle. Jean Climaque (650) et Jean Damascène (749) transmettent cette doctrine aux Eglises d’Orient. Dans leur liste, l’Occident est plus dogmatique et moral, l’Orient plus pratique, lié à la vie spirituelle. Je retiens brièvement deux points qui visent à garder un cœur égal et à ne pas juger autrui pour arriver à la quiétude, à la paix intérieure, à vivre avec le Christ.  Deux points vont expliciter cette approche de la quiétude.

Garder un cœur égal en toute chose (équanimité)

Abba Jean disait qu’Abba Anoub et Abba Poemen et leurs autres frères qui étaient sortis du même sein et s’étaient faits moines à Scété, lorsque vinrent les Maziques qui dévastèrent cette région la première fois, partirent pour un lieu nommé Thérénuthin en attendant de voir comment ils devaient s’installer. Ils y demeurèrent quelques jours dans un vieux temple. Abba Anoub dit alors à Abba Poemen : « Par charité que toi et chacun de tes frères vivent dans la retraite chacun de son côté, sans nous rencontrer de toute la semaine. » Abba Poemen répondit : « Nous ferons selon ton désir. » Or il y avait là, dans un temple, une statue de pierre. Abba Anoub, quand il se réveillait le matin, jetait des pierres à la figure de la statue et le soir, il lui disait : «  Pardonne-moi ».Durant toute la semaine, il fit ainsi. Le samedi, ils se réunirent et Abba Poemen  dit à Abba Anoub : « Je t’ai vu toute la semaine jeter des pierres à la figure de la statue, et lui demander pardon . Un croyant fait-il cela ? Le vieillard lui répondit : « J’ai fait cela à cause de vous. Lorsque vous m’avez vu jeter des pierres à la figure de la statue, m’a-t-elle parlé, ou s’est-elle mise en colère ? » Aba Poemen répondit que non. «  Ou alors que je m’inclinais pour la pénitence, s’en est-elle troublée, et m’a-t-elle dit je ne te pardonne pas ? » et Abba Poemen répondit encore que non.  Alors le vieillard reprit : » Et nous, nous sommes 7 frères. Si vous voulez que nous demeurions ensemble, soyons comme cette statue qui, qu’on l’injurie ou qu’on la flatte ne se trouble pas. Si vous ne voulez devenir ainsi, il y a là , dans le temple, quatre portes : que chacun parte où il veut. »Alors les frères se prosternèrent et dirent à Abba Anoub : « Nous ferons selon ton désir, Père, et nous écoutons ce que tu vas nous dire. » Et Abba Poemen ajoutait : « Nous demeurâmes ensemble tout le reste du temps , travaillant selon le mot que le vieillard nous avait dit ».

La tradition des premiers moines donne ce principe : « Celui qui veut être sauvé (c’est-à-dire vivre dans le cœur du Christ) doit d’abord parmi les hommes supporter injures, mépris, critiques et arriver à la quiétude parfaite [11]. » La première interprétation peut être stoïcienne : regarder la vie et les relations d’un cœur égal, sans état d’âme celui qui frappe ou caresse, celui qui injurie ou honore. Ce n’est pas la perspective monastique et chrétienne. Il s’agit plutôt d’accueillir pleinement les deux situations contraires, en entrant dans leur réalité, en les accueillant pleinement, avec empathie, charité, compassion et simultanément en conservant une sérénité intérieure, la paix, le repos, la douceur, l’humilité.

Au centre de cette manière d’agir, il y a la personne de Jésus dans sa passion et sa mort, se faisant obéissant jusqu’à la mort (Ph. 2. 8). Les moines de Gaza répètent de plusieurs manières qu’il faut mourir à l’estime de soi pour entrer dans la paix, l’amour du Christ et du prochain. Garder le cœur égal implique une seconde chose :

L’humilité qui conduit à la charité

  • Tiens-toi à l’intérieur comme mort au monde (L. 68, 28) ; Dépose cette manière de te justifier (68, 49) ; celui qui gît à terre ne peut tomber.

 

  • L’humilité est reliée à la charité (Jn 13). La construction de la personne est à l’image d’une maison dont la base est l’humilité, le toit la charité, les fenêtres la lumière du Ressuscité qui entre en nous. Bars. L. 208.

 

  • Abba Moïse :le moine doit mourir à son prochain pour ne pas le juger du tout, en quoi que ce soit.

 

En donnant sa vie pour nous, le Christ nous a appris cette leçon : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés (Jn 13. 34). A ceci, tous reconnaitront que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. (Jn 13. 35). Si tu ne veux pas boîter, prends donc le bâton de la croix, fixe tes mains sur elle, meurs et tu ne boiteras plus. L. 61, 98-100.

Le climat général dans lequel baigne l’équanimité recouvre deux courants. En amont, le fondement en est l’humilité et la croix du Christ ; en aval, c’est la charité et la compassion qui naissent d’une telle pratique de vie. Ces deux dimensions pour garder un cœur égal vont donner corps à l’invocation du Nom de Jésus et à la prière continuelle, principe fondamental de l’équanimité. Il s’agit bien au départ de supporter les injures comme les louanges d’un cœur unanime, transformé par le Christ, son humiliation et son amour des hommes. La Croix devient le lieu de transfiguration et d’adoration.

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