Aux sources du monachisme. Conférence du père Martin Neyt

  1. Douceur et humilité, sources de la compassion

Un frère demanda : Que signifie : tu ne rendras pas le mal pour le mal (1 Th 5. 15 ? L’Ancien lui dit : « Cette passion a quatre manières de s’exercer : premièrement, dans le cœur : deuxièmement, par le regard ; troisièmement, par la langue, ; quatrièmement, en rendant effectivement le mal pour le mal. Si tu peux purifier ton cœur, que la passion n’en vienne pas au regard ; mais si elle en vient au regard, prends garde de ne pas parler ; mais si tu parles, coupe au plus vite pour ne pas rendre effectivement le mal pour le mal. » Poemen 34.

A l’opposé de la colère et des passions qu’elle engendre, la douceur et l’humilité conduisent à la compassion et nous rapproche du Christ Jésus. Barsanuphe fait cette recommandation à l’higoumène Jean, de Beersheba :

« Fais reposer la douceur dans ton cœur [12], te souvenant [13] du Christ, Brebis et Agneau sans malice et de tout ce qu’il a enduré, lui qui était innocent, outrages, coups… » L 20.

Qui sont les doux ?

Les doux se rapprochent des pauvres, comme il apparaît dans les Béatitudes. Tous deux visent les Anawim. Le Psaume 37.11-19 déclare « Les doux (praeis) posséderont la terre ; ils jouiront d’une paix totale ». C’est aussi l’image du Serviteur de Dieu décrit par le prophète Isaïe IS. 61. 1-2 :

  • « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi : le Seigneur en effet a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement, proclamer l’année de la faveur du Seigneur, le jour de la vengeance de notre Dieu, (et) réconforter tous les endeuillés … ».
  • Ce sont les doux par condition humaine, les petits de la société, les méprisés, les humains, les sans-papier, les « sans domicile fixe ». En hébreux les Anawim recouvrent d’abord une catégorie sociale. Job 24, 4. « Les doux doivent s’écarter du chemin, les pauvres du pays se cachent tous ensemble ».
  • Le mot doux se rapproche du « pauvre selon l’esprit ». Il s’apparente au miséricordieux, au cœur pur et à l’artisan de paix. Il revêt alors le sens d’une vertu de détachement que d’une condition sociale. Le Talmud commente le psaume 37: « A celui qui aime la paix et poursuit la paix, qui accueille avec un salut de paix et qui répond d’un salut de paix ».

Bref, le doux désigne celui qui est pauvre de cœur. Une promesse lui est donnée par Dieu : il héritera de la terre, c’est-à-dire du Royaume des cieux. La douceur est à la fois don du Très-Haut et gage d’un héritage de paix.

  • Dieu révèle dans les Béatitudes [14] qu’il est du côté du faible et de l’opprimé. L’humanité grandit mystérieusement à travers les malheurs et la souffrance si l’être humain peut naître à la douceur et à la compassion

LE CHRIST DOUX ET HUMBLE DE COEUR

Le Christ doux et humble de cœur est l’icône du vrai moine dans les premières traditions monastiques. Les citations de l’abbé Zosime, d’Évagre le Pontique [15], de l’abbé Isaïe et celles des Pères de Gaza et de Dorothée, l’attestent. Celui qui introduit les Enseignements de Dorothée de Gaza écrit :  « tu parais suivre les traces de cet imitateur du `Doux et Humble de cœur´ ».

  • « Écoutez, poursuit-il, ce que dit Notre-Seigneur lui-même : apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez du repos pour vos âmes. Voici que brièvement, d’une seule parole, il nous montre la racine et la cause de tous les maux, avec son remède, source de tous les biens ; il nous montre que c’est l’élèvement qui nous a fait tomber, et qu’il est impossible d’obtenir miséricorde sinon par la disposition contraire, qui est l’humilité ».

 

  • « Que celui qui veut trouver le vrai repos pour son âme apprenne donc l’humilité … Venez à moi vous tous qui êtes las et accablés et je vous soulagerai c-à-d vous voilà fatigués, vous voilà malheureux, vous avez fait l’expérience du mal de votre désobéissance. Allons, convertissez-vous enfin … Apprenez de moi … » [16].

Deux textes fondamentaux

Dans ce qu’on a appelé le Magnificat du Christ (Je te bénis, Père du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages etc…)  Mt. 11. 29, « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez soulagement pour vos âmes ».

Le contexte de ce passage nous apprend que la douceur du Christ témoigne de sa sollicitude à l’égard de ceux que décourage un poids excessif d’observances religieuses. Son souci vise à ne pas imposer à ses disciples des exigences qui ne soient pas faciles et reposantes. Saint Benoît l’a compris à sa manière quand il fonde une école où l’on sert le seigneur [17].

Le second texte décrit l’entrée de Jésus à Jérusalem. Il se présente comme le roi doux (Mt 21, 5) cité par le prophète Zacharie (Za 9, 9) : « Dites à la fille de Sion : voici que ton roi vient à toi, humble (doux) et monté sur une ânesse et un ânon, le petit d’une bête de somme »

L’entrée du roi messianique dans sa ville se fait dans la douceur et l’humilité. Corrélativement, la souffrance et la passion sont toutes proches. La figure du serviteur souffrant d’Isaïe est présente en filigrane ainsi que le passage le texte de St Paul aux Philippiens (2, 6-11) déjà cité :

  • « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père. »

L’entrée messianique de Jésus à Jérusalem dévoile la présence forte du Maître doux et humble de cœur. La majesté souveraine du Christ et son caractère hiératique font pressentir le Christ Pantocrator des mosaïques byzantines. La sévérité menaçante du juge suprême rappelle aux auditeurs les supplices éternels qu’ils endureront s’ils ne produisent pas les fruits d’une vraie conversion. Corrélativement, la douceur du Christ révèle son humilité, son obéissance et sa miséricorde. Des icônes du Christ soulignent son visage sévère tandis qu’il tient en main la Bible ouverte où s’inscrivent ces mots « Apprenez de moi que Je suis doux et humble de cœur ».

S aint-Luc est souvent présenté comme le scribe de la mansuétude du Christ. Cela ne l’empêche pas d’insister sur la rigueur des exigences de Jésus. Mais le Christ doux et humble de cœur est propre à St Matthieu [18]. Il en va de même du terme éléos, la miséricorde, qui ne se trouve ni dans l’évangile de St Marc, ni dans la tradition commune à St Matthieu et à St Luc. Là encore, St Matthieu est original, nous montrant un Jésus fidèle à la religion des prophètes. « Allez donc apprendre ce que signifie c’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Mt 9, 13). Cette même citation d’Osée 6, 6 est reprise dans le logion sur les épis arrachés (Mt 12, 1-8) qui suit précisément le passage où Jésus se déclare doux et humble de cœur.

 

 L’apprentissage de la douceur

À un correspondant qui l’interroge beaucoup sur la prière et l’humilité, Barsanuphe répond :
« Comment acquérir l’humilité parfaite, frère, le Seigneur nous l’a enseigné en disant : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes. » Si donc tu veux acquérir l’humilité parfaite, apprends ce qu’il a enduré et endure-le aussi ».
Et plus loin :
« Voilà l’humilité parfaite : supporter les outrages et les injures et tout ce qu’a souffert notre Maître Jésus ». Quant à la prière parfaite, c’est parler à Dieu sans distraction, en recueillant toutes ses pensées ainsi que ses sens. Et ce qui y mène l’homme, c’est de mourir à tout homme, de mourir au monde et à toutes les choses du monde. Et il n’y a rien de plus à dire à Dieu dans la prière que ceci : « Délivre-moi du Mauvais », et : « Que ta volonté soit faite » en moi. Il faut faire en sorte que l’esprit soit présent à Dieu et lui parle. On reconnaît qu’on prie, quand on est délivré de l’agitation et qu’on voit que l’esprit se réjouit d’être illuminé dans le Seigneur. Et le signe qu’on a touché à la prière parfaite, c’est de n’être plus troublé, même si le monde entier s’attaquait à nous. Celui-là prie parfaitement qui est mort au monde et à son bien-être. Faire pour Dieu avec soin son travail, cela n’est pas de l’agitation, mais du zèle selon Dieu. Et il est profitable de lire les Vies des Pères, car ainsi l’esprit est illuminé dans le Seigneur ».

C’est un petit traité de formation qui se condense en ces quelques lignes et qui conduit au Christ doux et humble de cœur. Nous retrouvons ici le conseil de se souvenir de tout ce que le Christ à enduré pour nous (comme dans la lettre 20 citée au début de cet exposé) et l’image du Serviteur Souffrant d’Isaïe.

A un moine qui lit le grec sans comprendre ce qu’il lit et qui l’interroge sur la psalmodie, Barsanuphe répond : « Qu’il s’agisse de faire des lectures ou d’apprendre les psaumes, souviens-toi toujours de la parole de Dieu : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes ».

Comment corriger un frère avec humilité ? « Il faut avant tout prendre soins de garder un état paisible, en sorte que le cœur ne se trouble pas, même pour de justes motifs ou à propos d’un commandement dans la conviction que nous accomplissons tous les commandements en vue de la charité et de la pureté du cœur » [19].

  1. 789 : A un chorévêque (évêque consacré pour la population de la campagne) qui demande s’il doit renoncer à son épiscopat et se retirer dans un monastère, Barsanuphe répond :

« Je ne te conseille pas d’abandonner le soin des saintes églises de Dieu qui t’a été confié, mais de garder ton âme dans la crainte de Dieu ». Et plus loin, « sois soumis au Seigneur qui dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes » (Mt 11, 29). Et plus loin encore : « Souviens-toi de l’heure de l’exode …. Et si tu arrives à la quiétude, tu trouveras le repos avec la grâce partout où tu vivras dans cette quiétude ».

  1. 347 bis : A un frère qui avait condamné sa porte pour un temps, le même Barsanuphe déclare : « Si tu veux vraiment être sauvé, frère, et fuir l’esprit de superbe, supporte une petite humiliation, car c’est pour lui un soufflet [20]. Ne cherche pas à ce que quelqu’un te fasse une commission, mais fais toi-même les commissions. Jésus qui se déclarait « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) a dit : «  le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir . Ne ferme donc pas une porte de bois mais celle de la langue etc » … (Alph. Poemen 58).

La douceur est liée au Nom béni sans cesse répété. Elle naît du souvenir continuel de Dieu dans les lectures, la méditation et la psalmodie. C’est aussi un combat incessant.

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