AIMEZ VOS ENNEMIS !

7è dimanche du temps ordinaire C

« AIMEZ VOS ENNEMIS ! »
(Luc 6, 27–38)

Cet évan­gile est-il une Bonne Nouvelle ou une exi­gence impos­sible ?
Peut-être faudrait-il l’entendre comme d’autres paroles pro­vo­cantes ou exa­gé­rées de Jésus. Pensons à son invi­ta­tion à s’arracher un œil ou à se cou­per la main qui scan­da­lise, ou à jeter à la mer l’auteur du scan­dale avec une meule au cou. Ces exa­gé­ra­tions font par­tie de la façon de par­ler de Jésus. Aujourd’hui aus­si, nous serions peut-être dis­pen­sés de prendre au sérieux ce texte sur l’impossible amour des enne­mis.

Car enfin, quand on nous fait du tort, quoi de plus nor­mal que de d’abord exi­ger la jus­tice et « répa­ra­tion des dom­mages et inté­rêts » ? Ne faut-il pas « rendre la mon­naie de sa pièce » à celui qui nous a agres­sé ? Et quand nous appre­nons que tel maf­fieux a fina­le­ment été assas­si­né, nous concluons : « Il ne méri­tait que ça ! » C’est tout à fait humain de se ven­ger, c’est une ques­tion d’honneur, sinon de jus­tice.
D’ailleurs nous lisons dans la Bible. « Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pieds pour pied, (…) meur­tris­sure pour meur­tris­sure » (Ex 21, 24) C’est déjà mieux que Lamek, un des­cen­dant de Caïn dont il est ques­tion au livre de la Genèse, et qui dit : « Oui, j’ai tué un homme pour une meur­tris­sure. Caïn sera ven­gé sept fois, mais Lamek septante-sept fois ». (Gen 4, 24) La ven­geance est une réac­tion natu­relle dans un monde de struggle for life. La ‘loi du talion’ a déjà appor­té une limi­ta­tion à la vio­lence déchaî­née. C’est un pro­grès, mais faut-il encore aller plus loin ? Notre réac­tion ins­tinc­tive est en effet de rendre le mal pour le mal.

Ce que Jésus demande ici est donc effec­ti­ve­ment contraire à cette réac­tion si humaine. Il nous faut bien le recon­naitre. Mais c’est pré­ci­sé­ment ce qu’il est venu nous révé­ler : pour deve­nir tout à fait humain, il nous faut dépas­ser la ‘lutte pour la vie’ et accé­der à cette façon de vivre qu’il carac­té­rise ce qu’il appelle le ‘Royaume de Dieu’. « L’homme passe infi­ni­ment l’homme », disait Pascal, en écho à l’Évangile. Quand Jésus dit : « aimez vos enne­mis », il n’utilise donc pas un lan­gage hyper­bo­lique, comme dans les cas que j’ai évo­qués. Son invi­ta­tion est très réa­liste. C’est ain­si qu’il annonce ‘la joie de l’Évangile’, la Béatitude véri­table, et il nous invite tous à en faire l’expérience.

Voyons donc ce que Jésus nous pro­pose concrè­te­ment. Dans l’évangile d’aujourd’hui, il nous donne déjà les étapes à par­cou­rir pour accé­der à cette joie.
La pre­mière consiste à renon­cer à tou­jours cal­cu­ler les pertes et pro­fits : au contraire : « A qui te demande, donne ». Nous sommes en effet constam­ment pré­oc­cu­pés de cal­cu­ler le rap­port ‘qualité-prix’ : qu’est-ce que je vais gagner en don­nant autant ? Choix de consom­ma­teur avi­sé oblige. Cela devient une seconde nature : je veux bien prê­ter, mais alors pour en rece­voir l’équivalent, et même un peu plus, si pos­sible. Or Jésus nous invite à goû­ter la simple joie de don­ner, don­ner comme les fleurs là-bas donnent leur par­fum, sans vou­loir véri­fier l’efficacité de notre géné­ro­si­té, — ce qui est encore un retour sur soi. Ailleurs dans l’évangile de Luc, il y a cette recom­man­da­tion : « Quand tu donnes un fes­tin, invite des pauvres, des estro­piés (…), et tu seras heu­reux parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre ». (Lc 14,14) Et ailleurs : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. » (Mt 6, 3) Ici encore : « Prêtez sans rien espé­rer en retour. »

Quand nous veillons ain­si à la qua­li­té du don, nous deve­nons alors aus­si capables de par-don, le don par­fait, et « jusqu’à sep­tante fois sept fois » — pour rendre à Lamek la mon­naie de sa pièce !
Mais sur­tout, chaque fois que nous fai­sons l’expérience du don abso­lu­ment gra­tuit, nous décou­vrons que nous sommes deve­nus capables de bénir. Bénir, c’est rendre grâce parce que tout nous est don­né. C’est une expé­rience de prière.

Bénir même « ceux qui nous mau­dissent ». Oui, là est l’aboutissement de l’Évangile dont il est ques­tion dans le texte d’aujourd’hui, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le témoi­gnage que Jésus nous a lais­sé pen­dant sa Passion. Nous tou­chons en effet ici au foyer le plus ardent de la Bonne Nouvelle qui est la Résurrection. À la suite de Jésus, nous pou­vons, nous aus­si, « vaincre le mal par le bien » (Rm 12, 21). Nous avons cette capa­ci­té de trans­for­mer des situa­tions appa­rem­ment sans issues en des moments de renou­veau, de vie nou­velle. Et ce ne sont pas là des situa­tions extra­or­di­naires. Je veux par­ler ici petites expé­riences acces­sibles à tous, pour autant que nous nous lais­sons por­ter par cet esprit de don gra­tuit et de par­don. Je pense sur­tout à nos rela­tions inter­per­son­nelles, tou­jours fra­giles, mais où tout peut aus­si être renou­ve­lé. Ce sont chaque fois de petites, ou par­fois de grandes, expé­riences de vic­toire sur l’entropie, sur la dégra­da­tion, — des expé­riences de résur­rec­tion.

« Aimez vos enne­mis » est certes une exi­gence extrême, mais elle n’est pas si excep­tion­nelle qu’on le pense d’abord. Il est vrai que nous pou­vons tous être un jour affron­té par un enne­mi, je dirais exté­rieur, impla­cable, insen­sible à toute com­pas­sion et à toute prière. Nous ne savons pas com­ment nous pour­rons réagir alors, de façon juste, sans vou­loir le détruire, et sans nous lais­ser détruire. Mais une chose est sûre : c’est tou­jours dans la vie quo­ti­dienne que nous appre­nons à vivre selon l’Évangile, pour répondre de façon juste en toute cir­cons­tance. C’est pour­quoi cette dis­po­si­tion d’accueil incon­di­tion­nel est indis­pen­sable dans notre vie ordi­naire. Là nous com­pre­nons qu’aimer vrai­ment, c’est aimer plus : pas seule­ment aimer ce qui est aimable chez l’autre, mais aus­si ce qui ne me plait pas, bref tout lui-même. Il y a tou­jours, en cha­cun de nous, en cha­cun de nos frères et sœurs, une part enne­mie, étran­gère, irré­duc­tible, obs­cure. Il ne faut pas se le cacher. Nous ne sommes pas bien uni­fiés, nous ne sommes pas tout à fait inté­rieu­re­ment récon­ci­liés. Si nous l’ignorons ou vou­lons l’ignorer, nous nous expo­sons tôt ou tard à d’amères décep­tions. C’est pour­quoi nous fai­sons bien de prendre en compte la part enne­mie, inac­cep­table en nos frères et sœurs, — et pas seule­ment de la prendre en compte, mais de l’aimer. Ce n’est d’ailleurs qu’ainsi que nous pou­vons vrai­ment les aimer : les aimer d’un amour incon­di­tion­nel. Et nous appre­nons alors à aimer comme notre Père des Cieux « qui est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. »

Pour cela il nous faut asso­cier la prière à l’amour, comme nous le demande Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui. Une prière à Dieu et une prière à ceux que nous vou­lons aimer. Parce que l’exigence du vrai amour nous dépasse, évi­dem­ment. Sans l’aide de Dieu, nous n’y arri­vons pas bien, et, pour que l’amour dure, nous devons constam­ment le deman­der, à Dieu, mais aus­si à nos par­te­naires, dans une prière réci­proque. Cette atti­tude d’humble prière mutuelle peut alors irri­guer toute expres­sion de l’amour.

En tout cas, en vivant ain­si chaque jour, nous fai­sons la décou­verte d’une joie toute par­ti­cu­lière. Je crois que c’est ce qu’on appelle ‘la joie de l’Évangile’, une joie impre­nable, toute simple et dou­ce­ment rayon­nante, comme à notre insu.

Frère Pierre

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