ÉLOGE DU PEU

Paroles au fil du temps
N° 77
Février 2019

Nous déplo­rons sou­vent le ‘peu’ : nous sommes peu nom­breux dans l’Église en nos pays qui sont pour­tant de vieille chré­tien­té, nous avons si peu de prêtres que nous devons faire appel à des prêtres étran­gers, les jeunes sont bien peu nom­breux par­mi nous… Je vou­drais cepen­dant faire l’éloge du ‘peu’, parce que je crois que Dieu se plait à y loger sa grâce.
Mais il faut bien d’abord recon­naître que dans la Bible le peu est sou­vent asso­cié à une menace : il reste peu de temps, beau­coup sont appe­lés mais peu sont élus, et Jésus fus­tige volon­tiers le peu de foi des dis­ciples ou de ses audi­teurs : « hommes de peu de foi », « gens de peu de foi ».

À l’inverse, il loue la fidé­li­té en peu de choses : « tu as été fidèle en peu de choses, je t’en confie­rai beau­coup ». (Mt 25, 23)
Ce ver­set est un porche de l’espérance : nous sommes sou­vent hon­teux de notre médio­cri­té, du peu de bien que nous fai­sons, de notre peu de foi, mais Dieu recueille ce peu pour faire beau­coup, à la manière de Jésus qui prend les pauvres biens d’un jeune ven­deur : cinq pains et deux pois­sons, pour nour­rir cinq mille per­sonnes.

« Tu as été fidèle en peu de choses » : il ne s’agit de rien moins que toute la vie, car la vie d’un homme est bien peu de chose, « c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit… c’est une herbe chan­geante, elle fleu­rit le matin, elle change ; le soir elle est fanée, des­sé­chée ». (Ps 89) Quand une pro­messe engage toute la vie, comme la pro­messe des époux ou le vœu reli­gieux, on est pris de ver­tige : le temps de la vie paraît si long, si incer­tain. Mais levons les yeux, consi­dé­rons l’immensité des constel­la­tions : le verbe ‘con‐sidérer’ connote déjà l’infini sidé­ral. Nous voi­ci comme le ciron de Pascal, un être si minus­cule. « Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, au milieu entre rien et tout… éga­le­ment inca­pable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini où il est englou­ti. » (Pascal)

Nous pou­vons para­phra­ser l’évangile de la sorte : « Tu as été fidèle en ce peu de choses que fut ta vie, tu es encore fidèle au long du peu de tes jours, regarde donc les étoiles : elles te diront l’immensité de ma pro­messe : j’ai beau­coup à te confier. »

Un peu‐beaucoup : c’est le chal­lenge de Dieu. Donne un peu, je te don­ne­rai beau­coup. Donne le peu que tu as, le peu que tu es, j’en nour­ri­rai une mul­ti­tude. Car ta vie, jointe à celle des autres, et toutes vos vies jointes à la mienne sont la chair don­née pour la vie du monde. Que se passe‐t‐il d’autre à l’eucharistie ? La chair du Christ nour­rit ma chair, le sang du Christ coule en mon sang. « Ceci est mon corps livré, livre ton corps avec le mien. Ceci est mon sang ver­sé, livre ta vie, verse‐là, elle se fon­dra dans la mul­ti­tude, comme elle le fera toute entière au jour de ta mort. » Le peu de vie qui nous est don­né, il faut l’offrir plei­ne­ment dans la foi, s’en défaire, comme la veuve de Sarepta à qui Elie demande la poi­gnée de farine qui lui reste : « cuis‐moi d’abord un petit pain et apporte‐le moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. » (I Rois, 17,14)

Cette femme a dû faire confiance à un pro­phète d’une reli­gion qui n’était pas la sienne et don­ner sa maigre réserve pour un len­de­main incer­tain. Dans l’évangile, Jésus voit une autre pauvre veuve qui dépose deux pié­cettes dans le tronc du Temple et il dit aux dis­ciples : « Cette pauvre veuve a pris sur son indi­gence, elle a tout don­né, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Mc, 12,44) L’indigence est encore moins que le peu : c’est le manque. Cette veuve a donc don­né son manque, moins que rien. Le peu est encore quelque chose, l’indigence est encore moins. Il fal­lait à cette femme une confiance éper­due pour jeter son indi­gence dans le tré­sor du Temple. Mais quelle image : l’indigence dans le tré­sor !

Aux heures de fatigue, de lan­gueur, quand nous sommes conster­nés par notre misère, c’est le moment de jeter notre indi­gence dans le Trésor de la misé­ri­corde divine. Que peut signi­fier d’autre : tout don­ner ? En s’engageant dans la vie monas­tique, les moines doivent se déles­ter de tout bien maté­riel, mais ils savent qu’ils trou­ve­ront au monas­tère tout ce dont ils auront besoin. Ce qui coûte le plus, et que le monas­tère ne com­ble­ra pas, c’est le renon­ce­ment à une car­rière et à la fon­da­tion d’une famille. Mais quand le moine est seul dans sa cel­lule, quand sa prière devient pe‐sante, quand son cœur est en proie à la mélan­co­lie, cette perte de goût de vivre, de la saveur de la vie, que la tra­di­tion appelle l’acédie, alors il n’a plus que son indi­gence à jeter dans le tré­sor. C’est là qu’il rejoint la veuve du Temple et qu’il peut entendre la parole de Jésus : « Donne encore ton indi­gence. Moi seul peux te suf­fire. »

Le tout de la vie fait deux pié­cettes à jeter dans le tré­sor. Ceux qui les jettent sont appe­lés des gens de peu. Et qui les nomme ain­si ? Ceux qui ont un rang, un sta­tut, qui sont consi­dé­rés. Marie a chan­té que ceux‐là sont ren­ver­sés et que les humbles, les gens de peu, sont éle­vés. Le Magnificat est la balade des gens de peu. Et le comble est quand il est chan­té avec fer­veur par des gens trop bien mis. Un frère de trop bonne famille s’abstenait de chan­ter le ver­set : « Il ren­verse les puis­sants de leur trône », mais il vou­lait bien qu’il élève les humbles…

Dans l’Ancien Testament, le peu est dési­gné comme le reste, le petit reste qui aura sub­sis­té après toutes les dé‐faites et les dis­per­sions. « Je ne lais­se­rai sub­sis­ter en ton sein qu’un peuple humble et modeste, et c’est dans le nom du Seigneur que cher­che­ra refuge le reste d’Israël. » (Soph. 3,12) Pourrions‐nous pen­ser qu’une telle pro­phé­tie soit adres­sée à L’Église aujourd’hui ? C’est pour­tant une belle parole pour les com­mu­nau­tés qui souffrent de leur dimi­nu­tion et de leur vieillis­se­ment : elles sont le reste humble et pauvre sur lequel Dieu peut faire pous­ser des sur­geons neufs.
Mais ça pous­se­ra peut‐être ailleurs, autre­ment. Aucune com­mu­nau­té n’a reçu de pro­messe de vie éter­nelle, et nos contrées d’Europe sont par­se­mées des ves­tiges d’anciennes abbayes qui ont eu leurs heures de gloire et que l’Histoire a balayées. Qu’avons-nous de mieux à faire que de vivre ce que Jean‐Pierre de Caussade appe­lait le « sacre­ment du moment pré­sent » ? Des esprits cha­grins peuvent bien nous plaindre d’avoir un ave­nir impro­bable et hocher la tête devant notre insou­ciance. Mais qu’est-ce que l’insouciance ? Jésus nous a mis en garde contre le sou­ci du len­de­main : « Regardez les fleurs des champs : elles ne peinent ni ne filent ; or Salomon lui‐même, dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’une d’elles… Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne mois­sonnent ni ne recueillent en des gre­niers, et votre Père céleste les nour­rit… Ne vous inquié­tez donc pas du len­de­main : de‐main s’occupera de lui‐même. A chaque jour suf­fit sa peine. » (Mt 6, 25–54)

Ailleurs, Jésus dit pour­tant aus­si qu’il faut pré­voir : celui qui veut bâtir une tour doit com­men­cer par s’asseoir pour cal­cu­ler la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout, de peur de ne pou­voir ache­ver. (Lc 14, 28–29)

Paul Ricoeur l’a écrit : c’est parce que l’avenir est impré­vi­sible qu’il faut pré­voir. Comment dès lors conci­lier l’insouciance, ou confiance, et pré­voyance ? En pre­nant le temps de s’asseoir pour mesu­rer nos moyens et faire con‐fiance à la pro­vi­dence divine, selon l’adage : « Crois en Dieu comme si tout le cours des choses dépen­dait de toi, en rien de Dieu. Cependant mets tout en œuvre en elles comme si rien ne devait être fait par toi et tout de Dieu seul. » Cet adage est pour­tant ambi­gu : « faire comme si » n’a guère de sens quand on croit en Dieu. Mieux vaut faire avec notre foi, agir avec l’assurance que Dieu attend notre bon vou­loir : sa volon­té ne peut se faire sans la nôtre. Quand nous prions pour la paix, Dieu nous répond de la faire. Notre prière devient alors : que mon vou­loir aille à la ren­contre de ton vou­loir, et qu’ainsi ta volon­té soit faite. La volon­té de Dieu ne peut être que d’amour, de paix, de joie.

Dans son der­nier entre­tien avec ses dis­ciples, dans l’évangile de Jean, Jésus dit : « C’est pour peu de temps que je suis encore par­mi vous… Encore un peu de temps et le monde ne me ver­ra plus, mais vous, vous ver­rez que je vis et vous aus­si vous vivrez. » (Jn 14,19) « Encore un peu de temps et vous ne me ver­rez plus, et puis un peu encore et vous me ver­rez. » Les dis­ciples se demandent : « Qu’est-ce ‘un peu’ ? Nous ne savons pas ce qu’il veut dire. » (Jn 16, 16–17). Jésus parle alors d’un enfan­te­ment : « la femme enfante dans la peine, mais lorsqu’elle a don­né le jour à l’enfant, elle ne se sou­vient plus des dou­leurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. Vous aus­si main­te­nant vous voi­là tristes, mais je vous ver­rai de nou­veau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera. » (Jn 16, 21–22)

« Encore un peu de temps… » Nous sommes dans ce peu de temps où le monde ne voit plus le Christ, où nous‐mêmes nous ne le voyons pas non plus, et ce peu de temps a déjà duré vingt‐et‐un siècles. C’est notre tour­ment ; nous vou­drions tel­le­ment connaître l’intonation de sa voix, l’allure de sa démarche, ses gestes fami­liers, ses mains po‐sées sur les mal­heu­reux ou sur l’épaule des amis. Mais c’est une requête qui ne pour­ra jamais être satis­faite. Nous l’aimons sans le voir, et « sans le voir, dit Pierre, en croyant, vous tres­saillez d’une joie indi­cible ». (I Pi. 1,8) Est‐ce tout à fait sans le voir ? Quand nous lisons l’évangile, il devient visible au fil du récit et j’éprouve une joie pro­fonde à le regar­der. Je veux même dire ici que c’est ma joie quo­ti­dienne quand j’ouvre l’évangile chaque matin. Il est là, je le regarde, et je baisse les pau­pières sous son regard posé sur moi. Puis je les ouvre pour contem­pler le monde, et alors il devient le Christ tou­jours plus grand, le Christ cos­mique à qui le Père a tout remis et qui remet tout au Père. Ils se donnent le monde l’un à l’autre. Lors‐que j’y songe, je vois toute l’humanité enve­lop­pée dans leur ten­dresse et je la caresse avec dou­ceur.

L’évan­gile de Marc est ponc­tué par l’expression récur­rente « et aus­si­tôt ». Jésus va vite, tou­jours au‐delà : « Allons ailleurs, dans les bourgs voi­sins car c’est pour cela que je suis sor­ti ». (Mc 1, 38) Mais il y a un moment où il dit aux dis­ciples : « Venez à l’écart, dans un lieu désert, et reposez‐vous un peu ». (Mc 6, 31) Ils n’auront pour­tant pas droit à ce peu de repos car lorsqu’ils débarquent en ce lieu ‘désert’, la foule les a pré­cé­dés. Jésus en a pitié et se remet à les ins­truire lon­gue­ment. Nous pou­vons gar­der les deux moments : aller à l’écart pour se repo­ser ‘un peu’, et nous lais­ser prendre par ceux qui arrivent tou­jours. Nos vies sont tis­sées de ces deux fils.

« Encore un peu de temps… » dit Jésus. Je reçois bien cette parole au déclin de ma vie : je sais qu’il me reste peu de temps. Je ne peux pas le ralen­tir, l’étirer pour qu’il en reste un peu plus. Mais je dois vivre avec tou­jours un heu­reux éton­ne­ment le temps qui m’est don­né, jour après jour. « Ne voyez‐vous donc pas, écri­vait Rilke, que tout ce qui arrive est tou­jours un com­men­ce­ment ? Ne pourrait‐ce pas être son com­men­ce­ment à Lui ? Il est tant de beau­té dans tout ce qui com­mence. Soyez patient et de bonne volon­té. Le moins que nous puis­sions faire, c’est de ne pas plus lui résis­ter que la Terre au Printemps, quand il vient ». (Lettre à un jeune poète…)

En ce moment où j’écris ces lignes, c’est à l’hiver qui s’installe qu’il ne faut pas résis­ter. Le début de l’hiver est le temps du consen­te­ment. Il y a tant de beau­tés à recueillir dou­ce­ment dans les jours plus courts et les nuits plus longues : la cha­leur du foyer, les bou­gies allu­mées, le recueille­ment des arbres dépouillés, la per­sis­tance tran­quille des pins. Il faut lais­ser dor­mir la Terre.
Dans l’évangile, Jésus ne va pas dor­mir quand la nuit vient : il part dans la mon­tagne pour prier. Mais quand les dis­ciples sont pris de peur dans la tem­pête sur le lac, lui dort la tête sur un cous­sin. « Tu dors ? disent les dis­ciples. Ne vas‐tu pas voir que nous péris­sons ? » C’est là qu’il leur dit encore : « hommes de peu de foi ! »

A Gethsémani, ce sera tout le contraire : les dis­ciples dorment quand Jésus est à l’agonie. « Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ? Veillez et priez pour ne pas entrer en ten­ta­tion : l’esprit est ardent, mais la chair est faible (Mc, 14, 37). Comme il nous est pré­cieux d’avoir ces deux moments : Jésus dor­mant dans la barque secouée par la tem­pête, et les dis­ciples dor­mant quand il est entré dans la tra­gique tem­pête de son ago­nie ! Le Siracide aurait pu dire : il y a un temps pour chaque chose, un temps pour dor­mir et un temps pour veiller. « Dans la paix je me couche et je dors », dit le Psaume 4, « je m’éveille et je suis encore avec toi ».

« Encore un peu » : c’est une parole que Dieu et l’homme se redisent l’un à l’autre, une parole de pa‐tience. « Encore un peu, très peu de temps, et le Liban se chan­ge­ra en ver­ger ; les sourds enten­dront les paroles du Livre, les aveugles sor­ti­ront de l’obscurité et des ténèbres. » (Is 29,17)

L’homme qui vient depuis trois ans cher­cher du fruit sur son figuier finit par dire au vigne­ron : « Coupe‐le ! Pourquoi donc use‐t‐il la terre pour rien ? » Mais le vigne‐ron répond : « Laisse‐le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut‐être donnera‐t‐il des fruits à l’avenir. Sinon, tu le cou­pe­ras ». Saint Pierre a repris la même exhor­ta­tion à la patience : « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a pro­mis, comme cer­tains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous ». (II Pi. 3, 9) Le temps de la patience de Dieu n’est rien moins que le temps de notre vie. Dieu attend, et il atten­dra jusqu’au bout. Il ne per­dra jamais patience. Dans quelle confiance nous éta­blit la patience de Dieu ! La patience est le fruit de la confiance. Elle ne nous auto­rise pour­tant pas à une légè­re­té irres­pon­sable. Il y a bien une limite : « Peut‐être – Sinon ». Le pos­sible finit par s’épuiser. Mais Dieu attend jusqu’à son épui­se­ment. A nous de ne pas l’épuiser avant l’heure. Nous vivons avec la pro­messe du pos­sible, et elle brille à l’horizon de chaque matin. « Rien n’est impos­sible à Dieu » dit l’Ange à Marie. Marie s’était éton­née de la pro­messe de l’Ange : « Comment cela sera‐t‐il puisque je ne connais pas d’homme ? » L’Ange lui répond que sa cou‐sine Elisabeth est enceinte de six mois alors qu’on l’appelait la sté­rile. Virginité et sté­ri­li­té : deux manques. Ce n’est pas le peu, mais le rien, ce rien qui jus­te­ment n’est pas impos­sible à Dieu. Mais la sté­ri­li­té est une infir­mi­té, une inca­pa­ci­té, tan­dis que la vir­gi­ni­té est une attente. « L’Esprit Saint vien­dra sur toi, et la puis­sance du Très‐Haut te cou­vri­ra de son ombre. » Nous n’avons pas en fran­çais de verbe équi­valent au latin obum­bra­bit. Les Hébreux, dans le désert, mar­chaient à l’ombre de la nuée. Étrange expres­sion en véri­té : la nuée est‐elle un nuage qui fait de l’ombre ou un foyer de lumière qui ouvre le che­min ? Quand la nuée s’élève, le peuple doit se mettre en marche, quand elle se pose sur le peuple, il doit s’arrêter. A la Transfiguration, une nuée couve les trois dis­ciples que Jésus a emme­nés sur la mon­tagne et ils sont sai­sis de frayeur : c’est une nuée lumi­neuse qui irra­die les vête­ments de Jésus. La nuée nous couvre quand nous sommes offerts avec la part sté­rile de nos exis­tences et la vir­gi­ni­té de notre espé­rance.

Il y a cepen­dant dans le peu une menace funeste : celle de la médio­cri­té. C’est la menace du trop peu. La médio­cri­té dis­tille la tié­deur. Tout devient fade : plus de saveur, plus de sen­teur. Dans l’Apocalypse de Jean, Jésus vomit la tié­deur de l’Église de Laodicée : « Puisque tu n’es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche » (Ap. 3, 16). La fadeur peut être une épreuve subie avec peine ; la fadeur des jour­nées des malades à l’hôpital ou de la soli­tude des per­sonnes âgées. Le sou­rire d’une infir­mière les réchauffe un moment. Mais il est une fadeur qui sanc­tionne la perte de l’ardeur, que Saint Benoit appelle le zèle. Il y a un bon zèle et un mau­vais zèle. Le mau­vais est celui de la jalou­sie, c’est un zèle amer. Le bon zèle est cet entrai­ne­ment au bien qui fait accom­plir aisé­ment ce dont on n’était capable qu’avec un effort sou­te­nu.

On deman­dait au vieux Père Albi ce qu’il rete­nait de ses visites à de nom­breux monas­tères : « J’ai vu, dit‐il, beau­coup de géné­ro­si­té, de fidé­li­té ; mais j’ai vu aus­si trop de médio­cri­té. Fuyez la médio­cri­té. » Gardons‐nous donc de trop peu, mais recueillons avec pié­té le peu de chaque jour. Tous les jours ne sont pas des jours de fête, sans quoi il n’y aurait plus de fête. La fête sur­vient dans l’ordinaire des jours qu’elle trans­fi­gure. Il faut lon­gue­ment consen­tir à l’ordinaire pour se lais­ser sur­prendre par la fête.

Le peu indique encore la modé­ra­tion, la modes­tie. Ceux qui se contentent de peu sont tran­quille­ment heu­reux. Il leur en faut peu. Les modé­rés fuient les extrêmes. Ce sont les gens du centre que les poli­ti­ciens cherchent tou­jours à séduire. Le centre n’a pas tou­jours bonne presse : on parle de centre mou. Mais il n’empêche : la ma‐jorité de l’opinion choi­sit le plus sou­vent le centre, parce qu’il com­porte le moins de risque. Il arrive cepen­dant, heu­reu­se­ment, que le pay­sage poli­tique s’ouvre à un espoir nou­veau sus­ci­té par un lea­der cha­ris­ma­tique. L’Histoire est ponc­tuée par les grands noms de ceux qui en ont, ain­si, in‐fléchi le cours. C’est alors une ère qui s’impose. Mais tout le temps qu’elle dure est encore un temps de modé­ra­tion. Le peuple est jaloux de ses révo­lu­tions, mais il s’en tire aus­si vite qu’il les a entre­prises. La Révolution fran­çaise a pro­duit l’empire napo­léo­nien.

Modération et modes­tie. Qui sont les gens modestes. Ils ne sont pas for­cé­ment effa­cés : de grands per­son­nages peuvent être modestes, c’est même un sur­plus de leur gran­deur. Mais les ‘gens de peu’ sont natu­rel­le­ment modestes. Ils ne font pas de bruit, n’attirent pas l’attention sur eux. Au contraire, ceux qui cherchent tou­jours à se faire valoir eux‐mêmes guettent les occa­sions de paraître sur la scène. On les recon­naît vite à leur regard qui cherche l’intérêt qu’on peut leur por­ter. Les modestes baissent sou­vent les yeux, et quand ils regardent, ils savant contem­pler.

Dans sa Règle, Saint Benoit est un maitre de modéra‐tion, appe­lée la dis­cré­tion. Ce mot ne doit pas s’entendre au sens cou­rant de rete­nue, de res­pect. La dis­cré­tion béné­dic­tine est l’art de la mesure : ni trop, ni trop peu, mais ce qui suf­fit. Pour la nour­ri­ture, la bois­son, le vête­ment, Benoit cherche ce qui suf­fit selon les lieux, les sai­sons, la diver­si­té des tem­pé­ra­ments. L’art de l’Abbé consiste en ce dis­cer­ne­ment qui est la sagesse béné­dic­tine.

Une autre approche du « peu » pour­rait concer­ner le tou­cher. Dans les évan­giles, Jésus touche et est tou­ché. Il touche les malades, les lépreux qui sont pré­ci­sé­ment intou­chables. Une femme qui souffre d’hémorragies qui la rendent intou­chable s’approche de Jésus par der­rière et touche la frange de son vête­ment. « Qui m’a tou­ché ? » demande Jésus. Les dis­ciples lui répondent : « la foule t’écrase et tu demandes qui t’a tou­ché ! Mais Jésus répond : « j’ai sen­ti qu’une force était sor­tie de moi. » (Lc 8, 45–46) Le peu est ici la frange du vête­ment. Une force est sor­tie de peu.

Le contraire de ce qui peut être tou­ché est l’intouchable qui concerne tou­jours un mal. Il faut le dis­tin­guer de l’intangible : non pas ce qui ne doit pas être tou­ché, mais ce qui ne peut l’être. Nos com­mu­ni­ca­tions par inter­net nous privent de la ren­contre : nous ne tou‐chons pas et nous ne sommes pas tou­chés. Il y a là quelque chose d’étranger à l’évangile. « Le chris­tia­nisme, écrit Patrick Goujon, nour­rit un sens tac­tile de l’existence ». Nous avan­çons sou­vent ‘à tâtons’ : en tâtant le pos­sible. Nous pou­vons aus­si évo­luer avec tact, ce qui est une pru­dence et un res­pect. L’insouciant vou­drait réa­li­ser ses dési­rs sans ren­con­trer les plus élé­men­taires résis­tances, à la manière de Perrette dans la fable de la Fontaine : « Légère et court‐vêtue, elle allait à grands pas, ayant mis ce jour‐là pour être plus agile cotillon simple et sou­liers plats » ; elle vou­lait « arri­ver sans encombre à la ville ». Elle ima­gine tout le pro­duit de son lait mais elle bute et tombe, et son lait avec elle. La Fontaine tire sa morale : « Quelque acci­dent fait‐il que je rentre en moi‐même : je suis gros Jean comme devant. »

« A tâtons » implique l’obscurité : on se repère en cher­chant à tou­cher ce qui est autour, mais au sens figu­ré on pro­cède par essais et erreurs. Une pen­sée tâton­nante est hési­tante, mal assu­rée, c’est une pen­sée sinueuse, qui explore des voies incon­nues et donc incer­taines. Le tact est bien dif­fé­rent : c’est une dis­cré­tion, un effleu­re­ment. Inter‐venir avec tact dans un débat exprime un res­pect, une manière de pro­po­ser une réflexion sans heur­ter les autres, au bon moment et avec humi­li­té. Le tact a un beau syno‐nyme : le doig­té. C’est encore du domaine du tou­cher. Toucher du doigt, c’est com­men­cer à com­prendre.

Où l’on retrouve le peu. Car le doig­té se porte vers ce qui pou­vait paraître sans impor­tance : une pen­sée encore inchoa­tive que l’on va quand même hono­rer. Peu de mots pour dire le peu qui a été com­pris, ou le peu qui a été expé­ri­men­té. « Ce que l’on conçoit bien, disait Malesherbes, s’énonce clai­re­ment, et les mots pour le dire arrivent aisé‐ment. » L’inverse, une pen­sée brouillonne, confuse, s’empêtre dans un gali­ma­tias. Un vieux maitre disait à de jeunes prêtres qui devaient s’exercer à l’art de l’homélie : « Vous devez avoir une seule chose à dire ; quand vous l’avez trou­vée, dites‐la ; et ensuite taisez‐vous. » Foin de l’homélie où le pré­di­ca­teur tourne en rond indé­fi­ni­ment au risque de perdre ses audi­teurs. La seule manière légi­time de tour­ner en rond consiste à des­si­ner des cercles de plus en plus petits qui se rap­prochent du centre. On évite alors de « tour­ner autour du pot », de ne pas pou­voir par­ve­nir à ex‐primer une pen­sée trop obs­cure, ou par­fois ne pas le vou­loir. Toute autre est la pen­sée néga­tive, ou apo­pha­tique, qui écarte ce qui ne peut être dit parce que le sens excède la rai­son. Ce n’est plus le peu, mais le débor­de­ment de sens.

Le tact, le doig­té se réfèrent au doigt. Le doigt indique, il s’appelle jus­te­ment l’index. C’est l’index du Baptiste, le doigt poin­té dési­gnant le Christ. L’index détourne de soi, il montre l’autre. L’Esprit Saint est lui‐même appe­lé le doigt de Dieu : dex­trae Dei digi­tus.

Cela signi­fie que l’Esprit indique. Tout l’objet du dis­cer­ne­ment spi­ri­tuel est de cher­cher ce que l’Esprit indique. Les pen­sées qui montent au cœur peuvent avoir trois ori‐gines : ou elles viennent sim­ple­ment de moi, ou elles viennent du Mauvais, ou elles viennent de Dieu. Le Mauvais sait se cacher dans ce que je croyais venir de moi ; il sait aus­si se faire prendre pour Dieu. Il faut donc le débus­quer. On le recon­naît au trouble, à l’inquiétude, au malaise qu’il dis­tille. La paix inté­rieure est la signa­ture de l’action de l’Esprit. Nous recon­nais­sons qu’une déci­sion prise était la bonne à la paix qu’elle pro­cure. C’est le moyen de véri­fier la jus­tesse du dis­cer­ne­ment. Ignace de Loyola, grand maitre de ce dis­cer­ne­ment, insiste sur la mise à l’épreuve de cette paix inté­rieure : il faut qu’elle dure, qu’elle résiste aux aléas de l’existence. C’est le signe que mon orien­ta­tion est con‐forme à la volon­té de Dieu. Elle aura alors sa propre fécon­di­té.

Le peu contient donc à la fois une menace et une pro­messe : « Laisse‐le encore un peu, sinon… » Donne lui sa chance. Qu’est-ce que jus­te­ment que la chance ? L’étymologie de ce mot semble dérou­tante : la chance vient de cadere, tom­ber. Nous avons conser­vé ce sens pre­mier quand nous disons : ça tombe bien ! « Tomber » ne signi­fie pas alors : chu­ter, mais : sur­ve­nir, arri­ver. Ça tombe du ciel, ça arrive au bon moment. Mais ‘ça’ peut tom­ber mal, au mau­vais moment. C’est la mal­chance. Le peu a sa chance et sa mal­chance ; « encore un peu, sinon… »

En véri­té, le peu contient donc beau­coup, et c’est bien pour­quoi le peu est une grâce. N’est-ce pas le sens de la pau­vre­té que Jésus a béa­ti­fiée : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6, 20) Luc pré­cise que Jésus a dit cela en regar­dant ses dis­ciples : ils n’étaient pas pauvres avant que Jésus les appelle ; Jacques et Jean avaient leur entre­prise de pêche avec leur père, mais ils ont dû la quit­ter à l’appel de Jésus : « Laissant leur père Zébédée dans la barque avec les employés, ils par­tirent à sa suite. » On oublie tou­jours ces employés : c’était une petite socié­té. Ils ont dû la quit­ter, ils en ont été appau­vris, et Jésus leur a dit alors : « Heureux vous les pauvres », les appau­vris. Ils n’avaient pas peu : ils n’avaient plus rien. Jésus leur a don­né le tout : le Royaume des cieux.

Ce n’est plus un peu/beaucoup, c’est tout ou rien. C’est même rien pour tout : n’avoir plus rien pour rece­voir le tout. Jésus demande de renon­cer à tout pour le suivre. Ce renon­ce­ment est‐il plus dif­fi­cile pour ceux qui ont beau­coup ? Ce fut le cas du jeune homme riche qui de‐mandait à Jésus ce qui lui man­quait alors qu’il avait obser­vé tous les com­man­de­ments. C’est du moins ce que Matthieu lui fait dire : « Tout cela, je l’ai obser­vé, que me manque‐t‐il encore ? » (Mt 19, 20) Marc note que Jésus fixe sur lui son regard et l’aime. Et il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as, donne‐le aux pauvres, puis viens, suis‐moi. » Le texte grec ne dit pas : suis‐moi, mais : accompagne‐moi, non pas der­rière (ce qui est la place du diable : « passe der­rière moi, Satan ») mais avec. Le manque n’est donc pas affec­té de la même manière chez Matthieu et chez Marc : chez Matthieu, c’est le jeune homme qui demande ce qui lui manque. Il n’en sait rien car il ne manque de rien ; « Que ma manque‐t‐il ? » est une ques­tion de quelqu’un qui a beau­coup, sinon tout. Chez Marc, c’est Jésus qui lui dit : « une seule chose te manque… » Parce qu’il l’aime, il voit son manque. Le manque change dont le sens : pour le jeune homme, le manque est une ques­tion : il ne voit pas ce qui pour­rait lui man­quer, mais il veut bien qu’on le lui montre : « que me manque‐t‐il encore ? » Pour Jésus, ce jeune homme a un manque béant : une seule chose lui manque. Or pour com­bler ce manque, il lui faut man­quer de tout : « Vends ce que tu as. » Et il ajoute : « Puis viens, accompagne‐moi. » Jésus cherche des dis­ciples en manque parce qu’ils seront débar­ras­sés de leurs biens. Mais ce n’est pas encore assez : allé­gés de leurs biens, ils doivent encore se débar­ras­ser d’eux-mêmes : « Si quelqu’un veut être mon dis­ciple, qu’il renonce à lui‐même. » (Mt 16, 24) Ce renon­ce­ment à soi est notre tour­ment, car si nous consen­tons à lâcher beau­coup de choses, nous tenons à nous‐mêmes, nous nous défen­dons, nous vou­lons être hono­rés dans ce que nous sommes. C’est ce que Satan dit à Dieu qui vante la fidé­li­té et la droi­ture de Job : « Est‐ce pour rien que Job craint Dieu ? Tu as béni toutes ses entre­prises. Mais touche à ses os et à sa chair, et je gage qu’il te mau­di­ra ! » (Job 1, 1–9) Couvert d’ulcères sur son fumier, Job n’a pas mau­dit Dieu. Ceux qui sont frap­pés par le mal­heur demandent sou­vent : « Qu’ai-je fait à Dieu pour qu’il me traite ain­si ? » Un jeune homme est venu me dire, un jour, qu’il en vou­lait à Dieu parce que sa mère alcoo­lique était deve­nue laide. Je lui ai dit : « Je te demande par­don » — « Mais vous n’y êtes pour rien »- « Dieu non plus. » Si Dieu veut notre hon­neur, pour­quoi Jésus demande‐t‐il de renon­cer à soi‐même ? Tous les parents ont la réponse : ils consentent à beau­coup de renon­ce­ment à eux‐mêmes pour leurs enfants. Renoncer à soi‐même n’a donc de sens que pour un amour. Et c’est bien ce que Jésus demande : se détour­ner de soi pour aimer.

L’amour est enne­mi du peu. Personne ne son­ge­rait à dire : « je t’aime un peu ». Et pour­tant… dans la vie com­mu­nau­taire quo­ti­dienne, on n’aime pas tou­jours beau­coup le voi­sin. Il est tel­le­ment dif­fé­rent par son ori­gine, son his­toire, son tem­pé­ra­ment. La dif­fé­rence nous heurte et nous pro­voque. Ne par­lons pas trop vite ici d’amour mais d’amitié. Or l’amitié se prête mal à une réso­lu­tion. Elle éclot comme une fleur. La plu­part du temps, quand nous essayons d’être ami­caux, il s’agit d’éviter l’inimitié. C’est ce qui est à notre por­tée, tan­dis que l’amitié ne peut que nous être don­née. Or l’amitié cultive le peu : elle est atten­tive aux détails dans les­quels elle se joue. Elle fait du peu l’occasion d’un raf­fi­ne­ment. On peut bien com­prendre ain­si la parole de Jésus : « Tu as été fidèle en peu de choses… ». Tu as excel­lé à ins­crire ta fidé­li­té dans le peu quo­ti­dien. Tu as mis beau­coup dans le peu. C’est bien ce qui fait la noblesse d’une vie de moine appli­quée aux me‐nues tâches qui lui sont confiées avec la même ardeur que s’il bâtis­sait une cathé­drale. Le moine est grand dans l’accomplissement du peu que requiert la mono­tone suc‐cession des jours. Il répond à l’appel de la cloche qui le tire de son occu­pa­tion pour aller à l’opus Dei, l’œuvre de Dieu à laquelle il ne faut rien pré­fé­rer. Il apprend ain­si que ce qui l’occupait est en fait bien peu de choses : il ne devrait pas être dif­fi­cile de renon­cer à ce qui est si peu. Mais voi­là : j’étais absor­bé par ce peu au point qu’il était beau­coup. L’appel de Dieu libère du peu qui empri­sonne.

Pour­quoi dès lors faire l’éloge du peu ? Parce que là gît la pos­si­bi­li­té d’un raf­fi­ne­ment. L’action de cise­ler le montre bien : on découpe avec un ciseau pour mettre en valeur les menus détails. C’est un art. Les arabes y excellent parce que l’écriture arabe se prête mer­veilleu­se­ment à ces entre­lacs, et d’autant plus que toute figu­ra­tion est pros­crite par l’Islam. Le peu est ami de la finesse. Cela peut s’entendre d’une œuvre, mais aus­si bien d’un style de vie : c’est dans les détails qu’un art de vivre se révèle. Ce devrait être le cas de la vie monas­tique qui est moins régie par des règles que sou­mise à un art. Il s’agit d’une allure, d’une cer­taine manière, ou d’une manière cer­taine d’honorer le temps et les lieux. Vivre devient un art.

Il convient cepen­dant de se méfier de ce pré­ten­du art de vivre. L’art requiert un artiste, et si le moine devait être consi­dé­ré comme un artiste de sa vie, et les moines en‐semble comme des artistes de leur com­mu­nau­té, ce serait des artistes beso­gneux, et le résul­tat de leur labeur relè­ve­rait davan­tage de l’artisanat que de l’art. La vie monas­tique quo­ti­dienne est plus sou­vent pei­neuse qu’enjouée. Ce n’est pas pour rien que Saint Benoit sou­ligne que si la vie d’un moine devrait être en tout temps régie par la même obser­vance que pen­dant le carême, « peu ont ce cou­rage ». Cette obser­va­tion de Benoit est remar­quable : le cou­rage fait dé‐faut aux moines. Peu de cou­rage. Peu de cou­ra­geux. Or le cou­rage est quo­ti­dien­ne­ment requis dans la vie monas­tique. Au pos­tu­lant qui se pré­sente, il faut expo­ser clai­re­ment « toutes les choses dures et âpres par les­quelles on va à Dieu ». En aura‐t‐il jus­te­ment le cou­rage ? C’est impor­tant de le lui dire à l’avance, mais le moment venu sera tou­jours plus rude que ce qui était annon­cé.

« Combien de pains avez‐vous ? Allez voir ! » (Mc 6,38) Jésus adresse cette demande aux dis­ciples qui viennent de lui sug­gé­rer plu­tôt de ren­voyer la foule qui l’a sui­vi : « L’endroit est désert, ont‐ils dit, et l’heure est déjà très avan­cée ; renvoie‐les afin qu’ils aillent dans les fermes et les vil­lages d’alentour s’acheter de quoi man­ger ». « Donnez‐leur vous‐mêmes à man­ger » répond Jésus. Cette injonc­tion est aus­si aber­rante que pro­vo­cante car il y a là cinq mille hommes ! Les dis­ciples auraient pu sim­ple­ment haus­ser les épaules avec stu­peur. Mais ils vont quand même voir leurs pro­vi­sions : cinq pains et deux pois­sons ! Dans l’évangile de Jean, c’est André qui a repé­ré un jeune ven­deur avec ses cinq pains et ses deux pois­sons, et il com‐mente : « Qu’est-ce que cela pour tant de monde ? ». (Jn 6,9) Le peu est confron­té à l’immense. Le déri­soire va de‐venir le germe d’une immense res­source : cinq pains pour cinq mille hommes ! Mais il fal­lait ce peu indis­pen­sable pour pro­duire la sur­abon­dance. Le peu est donc néces­saire, mais il faut en prendre la mesure : « Allez voir com­bien ! ». Nous pou­vons savoir assez, et même trop, de quel peu nous dis­po­sons. Aller voir quoi ? Il s’agit jus­te­ment de faire la démarche d’aller voir, c’est-à-dire d’envisager le peu non plus comme un manque mais comme une res­source. Dieu a besoin de ce peu pour faire beau­coup. Il faut repé­rer le petit ven­deur qui pen­sait se faire un peu d’argent et qui va nour­rir la foule gra­tui­te­ment, car le texte ne dit pas que Jésus lui ait ache­té ses pains. Le peu est deve­nu mer­veilleux, il fal­lait sim­ple­ment y aller voir.

Voilà donc pour­quoi il conve­nait de faire l’éloge du peu, au lieu de tou­jours le déplo­rer. Nous étions pour­tant bien pré­ve­nus : le Royaume est une petite graine, ou une pin­cée de levure. Ou plus exac­te­ment : il est la ger­mi­na­tion et la crois­sance de la graine, ou la pâte qui lève. Si donc nous sommes conviés à aller voir de quel peu nous dispo‐sons, c’est pour per­ce­voir la pro­messe de déploie­ment dont il est por­teur. Mais il ne faut pas se trom­per : le Seigneur a besoin du peu pour faire beau­coup, mais il n’y faut pas seule­ment un peu de foi. Le peu de foi est tou­jours l’objet d’un reproche. Il faut au contraire croire que l’on a déjà obte­nu ce que l’on demande, si du moins notre demande est conforme à la volon­té de Dieu. Dieu sait de quoi nous avons besoin avant que nous ne le deman­dions. Il connaît le peu dont nous dis­po­sons, mais il y voit notre res­source, et il se plait à l’honorer. Considérons donc le peu comme le ter­reau de sa grâce.

Comment Dieu s’y est‐il pris pour par­faire son alliance avec les hommes ? Il a envoyé son Fils dans un can­ton per­du de l’empire romain. Jésus n’est pas sor­ti des li‐mites de la Palestine. Il a prê­ché deux ou trois ans. Il a grou­pé une poi­gnée de dis­ciples de modeste extrac­tion. Et il est mort dans l’ignominie de la croix. Cela suf­fi­sait à Dieu pour lan­cer l’évangile dans la suite des siècles. Il ne s’y prend pas autre­ment aujourd’hui. L’évangile n’est pas mieux annon­cé un jour de fête place Saint‐Pierre à Rome que dans les petites com­mu­nau­tés au bout du monde. Il l’est encore chez nous dans l’indifférence géné­rale alors même que nos contem­po­rains sont avides de sens. Et il pour­sui­vra sa course avec les géné­ra­tions à venir. Les chré­tiens sont par­fois inquiets des pannes de trans­mis­sion qu’ils constatent et de l’affaiblissement des com­mu­nau­tés croyantes. Ils ont bien tort, car rien n’arrêtera la course de l’évangile dans la suite des temps. L’Esprit conti­nue­ra à faire beau­coup avec notre peu. C’est la loi du Royaume. Gardons au cœur la parole de Jésus : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».

Fr. Bernard Poupard

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