Homélie du 6e dimanche C : Béatitudes

Homélie du 6e dimanche C 17/02/2019

Les « béa­ti­tudes » de Luc n’ont pas la visée géné­rale de celles de Matthieu. Matthieu dit : « Heureux les pauvres en esprit », c’est à dire ceux qui ont un esprit de pau­vre­té. Luc dit que Jésus regarde ses dis­ciples et dit : « Heureux vous les pauvres, vous qui avez faim main­te­nant, vous qui pleu­rez main­te­nant, vous dont on dit du mal. » Et il ajoute des malé­dic­tions aus­si bien ciblées : « Malheureux vous les riches, les repus, vous qui riez et dont on dit du bien main­te­nant. Vous serez dans la déso­la­tion ».

Il regar­dait les dis­ciples. Jacques et Jean n’étaient pas pauvres : ils avaient leur petite entre­prise de pêche avec leur père Zébédée. Matthieu comp­tait ses sous à sa table de per­cep­teur, comme le Caravage le montre à Saint Louis des Français à Rome. Mais quand Jésus les regarde main­te­nant, ils ont tout quit­té à son appel. Ils n’étaient pas pauvres, mais ils le sont deve­nus à l’appel de Jésus.
Ils ne sont pas pour autant deve­nus affa­més ni éplo­rés. Il faut donc bien tenir que le regard de Jésus se porte au‐delà des dis­ciples vers de pauvres gens qui ne savent pas s’ils auront du pain à man­ger le len­de­main, qui pleurent parce que l’épreuve les accable, qui souffrent du mépris dans leur misère. Comment Jésus peut‐il les décla­rer heu­reux ?

Dirons‐nous à nos enfants : « Vous savez, le bon­heur c’est la pau­vre­té. Si vous vou­lez être chré­tiens, il faut vous attendre à pleu­rer, à avoir faim, et à être détes­tés » ? C’est tout le contraire que nous vou­lons leur pré­pa­rer : qu’ils fassent de bonnes études pour bien gagner leur vie et avoir une place hono­rable dans la socié­té.
Jésus allait aus­si chez les riches. Le seul qui soit dési­gné comme tel, et jus­te­ment par Luc, c’est Zachée. Il était très riche, dit Luc, et ça n’a pas raté : il a dit tout de suite : « Je donne la moi­tié de mes biens aux pauvres, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je lui don­ne­rai le qua­druple ». Donner la moi­tié, c’est bien par­ta­ger. Il paraît que Bill Gates pos­sède 46 mil­liards de dol­lars et qu’il ne don­ne­ra que 10 mil­lions à ses enfants. Le reste, il veut le rendre à la socié­té.

Les textes lus aujourd’hui doivent nous tra­vailler, nous mettre au tra­vail. Fuyons l’hypocrisie : il n’y a pas d’évangile sans un appau­vris­se­ment et un par­tage des biens. Les grands témoins de l’évangile en notre temps ne sont pas ceux qui ont éla­bo­ré des cré­dos sub­tils, mais les témoins de la cha­ri­té et de la jus­tice, ceux qui lâchent tout pour aller vers les plus dému­nis, ceux qui refusent la misère, ceux qui s’opposent aux effets dévas­ta­teurs de notre éco­no­mie, et il y a par­mi eux des hommes d’affaire.

Jésus ne dit pas aux pauvres que leur pau­vre­té est une chance, ni à ceux qui ont faim que c’est une aubaine, ni à ceux qui pleurent que leurs larmes les puri­fient. Il pro­met le Royaume, la satié­té, et même le rire : « Vous allez rire ! ». Ces ver­sets ont un inté­rêt sin­gu­lier, car dans les évan­giles, on voit Jésus pleu­rer plu­sieurs fois, mais jamais on ne le trouve riant. Ses pro­pos et ses répar­ties ont bien dû faire s’esclaffer les braves gens, mais ce n’est jamais écrit. Le rire de Jésus et de ses dis­ciples nous manque. Nous n’avons que les rires moqueurs des sol­dats pen­dant la Passion. Or dans les béa­ti­tudes de Luc, Jésus pro­met à ceux qui pleurent qu’ils riront.

Le rire peut‐il être aus­si une pro­messe même si on ne pleure pas ? Les chré­tiens sont‐ils appe­lés à être des rieurs ? Pourquoi pas ? Pourrions‐nous dire aux autres en venant ici : « Nous allons à la messe ; on va bien rire ! » ? Ca pour­rait atti­rer du monde !

Dans l’Ancien Testament, le rire c’est Isaac. L’annonce de sa nais­sance fait rire sa mère Sara au fond de la tente. C’est un rire d’incrédulité que l’Ange lui reproche quand elle dit : « Je n’ai pas ri ! » — « Si, tu as ri » dit l’Ange. Il aurait pu ajou­ter : « Tu vas rire bien plus encore quand tu met­tras au monde Isaac, le rieur et celui qi fait rire ». Le rire de Sara n’est pas seule­ment d’incrédulité, il est aus­si d’étonnement et de joie devant un bon­heur qui sur­vient au‐delà de toute attente. Isaac est le sou­rire de Dieu répon­dant à l’empressement d’Abraham et de Sara.

« Vous allez rire ! » Quelle belle pro­messe de Jésus ! L’évangile n’est pas tou­jours grave ni trop sérieux. Il libère le rire. Faudrait‐il que je fasse des gri­maces pour vous faire rire ? Laissons plu­tôt l’évangile nous faire rire de tout cœur !
Que le dimanche soit le jour du rire !

Frère Bernard

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