Jérémie était‐il bénédictin ? Texte intégral

JÉRÉMIE ÉTAIT‐IL BÉNÉDICTIN ?

un texte du père François Dehotte, du monas­tère de Wavreumont

Le prophète Jérémie, vu par Michel-Ange

Dans le livre de Jérémie (7,1–28) :

1 Parole du Seigneur adres­sée à Jérémie : 2 Tiens‐toi à la porte de la mai­son du Seigneur, et là, tu pro­cla­me­ras cette parole, tu diras : Écoutez la parole du Seigneur, vous tous de Juda, vous qui entrez par ces portes pour vous pros­ter­ner devant le Seigneur. 3 Ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : Rendez meilleurs vos che­mins et vos actes : je vous ferai demeu­rer dans ce lieu. 4 Ne faites pas confiance à des paroles de men­songe, en disant : “Temple du Seigneur ! Temple du Seigneur ! C’est ici le temple du Seigneur !” 5 Si vrai­ment vous ren­dez meilleurs vos che­mins et vos actes, si vrai­ment vous main­te­nez le droit entre un homme et son pro­chain, 6 si vous n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, si vous ne ver­sez pas, dans ce lieu, le sang de l’innocent, si vous ne sui­vez pas, pour votre mal­heur, d’autres dieux, 7 alors, je vous ferai demeu­rer dans ce lieu, dans le pays que j’ai don­né à vos pères, depuis tou­jours et pour tou­jours. 8 Mais voi­ci, vous faites confiance à des paroles de men­songe qui ne servent à rien. 9 Quoi ! Vous pou­vez voler, tuer, com­mettre l’adultère, faire des faux ser­ments, brû­ler de l’encens pour le dieu Baal, suivre d’autres dieux que vous ne connais­sez pas ; 10 et ensuite, dans cette Maison sur laquelle mon nom est invo­qué, vous pou­vez vous pré­sen­ter devant moi, en disant : “Nous sommes sau­vés” ; et vous faites toutes ces abo­mi­na­tions ! 11 Est‐elle à vos yeux une caverne de ban­dits, cette Maison sur laquelle mon nom est invo­qué ? Pour moi, c’est ain­si que je la vois – oracle du Seigneur. 12 Allez donc à Silo, ce lieu qui était le mien, où j’avais fait autre­fois demeu­rer mon nom, et voyez ce que j’en ai fait à cause de la méchan­ce­té de mon peuple Israël ! 13 Or main­te­nant – oracle du Seigneur –, puisque vous avez com­mis tous ces actes – inlas­sa­ble­ment je vous ai par­lé sans que vous écou­tiez, et je vous ai appe­lés sans que vous répon­diez –, 14 ce que j’ai fait de Silo, je le ferai de cette Maison sur laquelle mon nom est invo­qué et dans laquelle vous met­tez votre confiance, ce lieu que je vous ai don­né, à vous et à vos pères. 15 Et je vous rejet­te­rai loin de ma face, comme j’ai reje­té tous vos frères, toute la race d’Éphraïm. 16 Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni sup­pli­ca­tion, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas ! 17 Ne vois‐tu pas ce qu’ils font dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem ? 18 Les fils ramassent le bois, les pères allument le feu, et les femmes pétrissent la pâte : ils font des gâteaux pour la Reine du ciel, ils versent des liba­tions à d’autres dieux ; c’est ain­si qu’ils m’offensent. 19 Mais est‐ce bien moi qu’ils offensent ? – oracle du Seigneur. N’est-ce pas plu­tôt eux‐mêmes, pour leur propre honte ? 20 C’est pour­quoi, ain­si parle le Seigneur mon Dieu : Voici que mon ardente colère se déverse sur ce lieu, sur l’homme et le bétail, sur l’arbre des champs et le fruit du sol. Elle brûle et ne s’éteindra pas. 21 Ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : Ajoutez vos holo­caustes à vos sacri­fices et mangez‐en la viande, 22 car je n’ai rien dit à vos pères, ni rien ordon­né, à pro­pos des holo­caustes et des sacri­fices, le jour où je les fis sor­tir du pays d’Égypte. 23 Mais voi­ci l’ordre que je leur ai don­né : “Écoutez ma voix : je serai votre Dieu, et vous, vous serez mon peuple ; vous sui­vrez tous les che­mins que je vous pres­cris, afin que vous soyez heu­reux.” 24 Mais ils n’ont pas écou­té, ils n’ont pas prê­té l’oreille, ils ont sui­vi les mau­vais pen­chants de leur cœur endur­ci ; ils ont tour­né leur dos et non leur visage. 25 Depuis le jour où vos pères sont sor­tis du pays d’Égypte jusqu’à ce jour, j’ai envoyé vers vous, inlas­sa­ble­ment, tous mes ser­vi­teurs les pro­phètes. 26 Mais ils ne m’ont pas écou­té, ils n’ont pas prê­té l’oreille, ils ont rai­di leur nuque, ils ont été pires que leurs pères. 27 Tu leur diras toutes ces paroles, et ils ne t’écouteront pas. Tu les appel­le­ras, et ils ne te répon­dront pas. 28 Alors, tu leur diras : Voilà bien la nation qui n’a pas écou­té la voix du Seigneur son Dieu, et n’a pas accep­té de leçon ! La véri­té s’est per­due, elle a dis­pa­ru de leur bouche.

Selon mon habi­tude, j’ai com­men­cé mon inter­ven­tion en lisant un extrait de l’Écriture. J’ai lais­sé la parole à Dieu avant de prendre la parole, parce que sa parole a plus d’importance que la mienne et rela­ti­vise d’avance la valeur de mes pro­pos. Si j’ai accep­té de vous par­ler aujourd’hui, ce n’est pas pour vous deman­der de m’écouter, mais pour vous invi­ter à l’écouter, Lui, jour après jour. C’est la tra­di­tion monas­tique et c’est ce que les moines ont de mieux à par­ta­ger avec ceux et celles qui fré­quentent leurs monas­tères. Pourtant, il faut bien le recon­naître, la parole de Dieu peut à l’occasion nous sem­bler rugueuse, notam­ment dans beau­coup d’oracles des pro­phètes, qui font peser de sombres menaces et pré­disent des châ­ti­ments sévères. Nous sommes peut‐être décou­ra­gés de lire l’Écriture, sur­tout le Premier Testament, parce que nous nous heur­tons régu­liè­re­ment à un Dieu qui ne res­semble pas au nôtre, à un Dieu qui n’arrête pas de déver­ser sa fureur et de bran­dir de ter­ribles aver­tis­se­ments. Or, nous croyons que la Parole de Dieu est source de vie, tout entière, et notre vie spi­ri­tuelle court le dan­ger de se des­sé­cher si nous la tenons à l’écart. C’est pour­quoi je vou­drais vous pro­po­ser une clef pour lire ces pas­sages dif­fi­ciles.

Pour ce faire, je vais vous intro­duire ou vous rame­ner dans l’univers fas­ci­nant de la Règle de saint Benoît. En voi­ci d’assez larges extraits, qui ne sont peut‐être pas non plus ceux que nous lisons le plus volon­tiers, mais qui comptent sans doute par­mi les plus fins et les plus pré­cieux :

S’il se ren­contre quelque frère récal­ci­trant ou déso­béis­sant ou orgueilleux ou mur­mu­ra­teur ou qui viole en quelque point la sainte Règle et les ordres de ses anciens, et cela avec mépris, il sera aver­ti par ses anciens, une et deux fois selon le pré­cepte de Notre‐Seigneur, en par­ti­cu­lier. S’il ne s’amende pas, on le répri­man­de­ra publi­que­ment devant tous. Si, mal­gré cela, il ne se cor­rige pas, qu’il soit excom­mu­nié, s’il com­prend la gra­vi­té de cette peine. Mais s’il est endur­ci, qu’il soit puni par un châ­ti­ment cor­po­rel (23,1–5).

Je m’arrête un ins­tant pour pré­ci­ser que le châ­ti­ment cor­po­rel n’est pas néces­sai­re­ment une bas­ton­nade. Le moine est ailleurs invi­té à châ­tier son corps, ne pas embras­ser les délices, aimer le jeûne (4,11–13). Cela montre que le châ­ti­ment cor­po­rel peut à l’occasion être une pri­va­tion de nour­ri­ture. Si tu n’obéis pas, tu n’auras pas de des­sert. Ton ventre com­pren­dra ce que ta tête refuse d’entendre. C’est exac­te­ment cela que dit Benoît : si le frère n’a pas assez d’esprit pour sai­sir le sens de l’excommunication, il vaut mieux essayer de l’amender d’une autre manière. Mais en quoi consiste l’excommunication ? Continuons notre lec­ture.

Si un frère est cou­pable de fautes légères, il sera pri­vé de la table com­mune. Or, celui qui sera ain­si pri­vé de la com­mu­nau­té de la table sera trai­té comme suit : à l’oratoire, il n’entonnera ni psaume, ni antienne et ne réci­te­ra pas de leçon, jusqu’à ce qu’il ait don­né satis­fac­tion. Il pren­dra son repas seul, après le repas des frères : si, par exemple, les frères mangent à la sixième heure, ce frère ne le fera qu’à la neu­vième ; et si le dîner des frères est à la neu­vième, le sien n’aura lieu que le soir, jusqu’à ce qu’il ait obte­nu son par­don par une satis­fac­tion conve­nable (24,2–7).

Le frère cou­pable d’une faute grave sera pri­vé tout à la fois de la table com­mune et de l’oratoire. Aucun frère n’aura avec lui ni rela­tion ni entre­tien. Il res­te­ra seul à l’ouvrage qui lui est enjoint, demeu­rant ain­si dans le deuil de la péni­tence, et médi­tant cette sen­tence ter­rible de l’Apôtre : “Un tel homme a été livré à la mort de la chair, afin que son esprit soit sau­vé au jour du Seigneur.” Il pren­dra seul son repas, sui­vant la mesure et à l’heure que l’abbé aura jugées oppor­tunes. Ceux qui passent ne le béni­ront point, ni la nour­ri­ture qui lui est ser­vie (25,1–6).

Si un frère, sans la per­mis­sion de l’abbé, ose se joindre, en quelque manière que ce soit, à un frère excom­mu­nié, ou lui par­ler, ou lui faire une com­mis­sion, il subi­ra la même peine de l’excommunication (26,1–2).

L’abbé doit prendre soin en toute sol­li­ci­tude des frères qui ont failli, parce que “ce ne sont pas les bien por­tants qui ont besoin du méde­cin mais les malades”. C’est pour­quoi il doit, comme un sage méde­cin, user de tous les moyens. Il enver­ra des sen­pectes, c’est-à-dire des frères anciens et sages qui, comme en secret, conso­le­ront le frère qui est dans le trouble et l’engageront à faire une humble satis­fac­tion ; ils le sou­tien­dront de peur qu’il soit acca­blé par un excès de tris­tesse ; mais, comme dit l’Apôtre, “il faut redou­bler de cha­ri­té envers lui”, et tous prie­ront à son inten­tion. L’abbé, en effet, doit avoir un soin tout par­ti­cu­lier et s’empresser, avec toute son adresse et toute son habi­le­té, pour qu’il ne perde aucune des bre­bis à lui confiées. Il doit savoir qu’il a reçu le soin d’âmes malades et non une auto­ri­té tyran­nique sur des âmes saines. Qu’il craigne donc la menace du Prophète, par laquelle Dieu dit : “Les bre­bis qui vous parais­saient grasses, vous les pre­niez pour vous, et celles qui étaient débiles, vous les reje­tiez.” Qu’il imite plu­tôt l’exemple de ten­dresse du bon Pasteur qui, ayant lais­sé dans les mon­tagnes quatre‐vingt‐dix‐neuf bre­bis, par­tit cher­cher l’unique bre­bis qui s’était éga­rée ; il eut de sa fai­blesse une si grande com­pas­sion qu’il dai­gna la char­ger sur ses épaules sacrées et ain­si la rap­por­ter au trou­peau (27,1–9).

Quand Benoît parle de la ten­dresse du bon Pasteur, il laisse trans­pa­raître un trait de son propre tem­pé­ra­ment. Toute sa Règle, qui est pour­tant un texte légis­la­tif, ruis­selle de la même bon­té. Ces cinq cha­pitres, bien qu’ils consti­tuent une grande par­tie du code péni­ten­tiel, sont eux‐mêmes pleins de finesse et d’humanité.

Il en res­sort que l’excommunication monas­tique est une habile mise en scène. Un frère a ten­dance, par son com­por­te­ment, à s’exclure de la com­mu­nau­té. Le plus sou­vent, il ne s’en rend pas compte. On le lui dit, une fois, deux fois, il ne l’entend pas. On le met en garde devant témoins, il se rebiffe, convain­cu d’avoir rai­son contre tous les autres.

Que pro­pose alors saint Benoît ? Poussez‐le sur sa propre pente. Conduisez‐le jusqu’au bout du che­min où il s’engage. Montrez‐lui ain­si où le mène son atti­tude. Tu ne veux plus vivre comme nous ? Eh bien, soit. Nous ne t’accueillerons plus à notre table. Et si la table du réfec­toire ne suf­fit pas pour que tu com­prennes, nous t’interdirons aus­si l’accès à la table de la prière. Dans un monas­tère, l’oratoire et la salle à man­ger sont les deux lieux où la com­mu­nau­té se ras­semble et se consti­tue. En exclure un frère, c’est lui dire : “Regarde vers où tu vas. Éprouve dans ta chair ce que sera ta vie quand tu auras fini de cou­per les ponts.”

Bien enten­du – j’ai failli dire évi­dem­ment, mais la vie monas­tique m’a ensei­gné qu’il ne faut jamais pro­non­cer ce mot : ce qui est évident pour l’un ne l’est pas pour l’autre – bien enten­du, l’excommunication ne fonc­tionne que si tout le monde joue le jeu. Il ne s’agit pas de tri­cher et de réin­té­grer le frère cou­pable par la petite porte. Benoît est sévère à l’égard de celui qui ose se joindre à un excom­mu­nié sans sa per­mis­sion.

Mais les mots sans sa per­mis­sion sont essen­tiels. Car l’excommunication n’est pas une simple mise à l’écart. L’abbé choi­sit par­mi les moines expé­ri­men­tés des frères qui vont trou­ver le frère exclu pour l’encourager. On ne sait pas exac­te­ment l’origine du mot sen­pecte. Il pour­rait signi­fier com­pa­gnon de jeu. La mis­sion du sen­pecte est en effet d’entrer dans le jeu du frère excom­mu­nié. Là aus­si, il y a une part de mise en scène : le sen­pecte agit comme en secret, comme s’il était en infrac­tion, comme s’il inter­ve­nait sans l’assentiment de l’abbé, alors qu’il est envoyé par lui.

A tra­vers tout cela, s’exprime la sol­li­ci­tude de l’abbé. Il n’excommunie pas de gaie­té de cœur, pour se débar­ras­ser pro­vi­soi­re­ment d’un gêneur. Il est inquiet de l’avenir de ce frère qui fait fausse route, qui s’enferme dans ses dévia­tions, qui se construit une tour d’ivoire.

Les menaces des pro­phètes ont la même fonc­tion péda­go­gique. Le cha­pitre 7 du livre de Jérémie, que nous avons lu en com­men­çant, en offre un bel exemple. Tous les élé­ments que nous avons obser­vés dans la Règle s’y trouvent déjà. Dieu est déçu par les hommes qui viennent prier dans son Temple, parce qu’ils ne res­pectent pas la jus­tice sociale. Il com­mence par les encou­ra­ger à chan­ger d’attitude : Rendez meilleurs vos che­mins et vos actes : je vous ferai demeu­rer dans ce lieu. Ou, comme dit la tra­duc­tion œcu­mé­nique, amé­lio­rez votre conduite, votre manière d’agir, pour que je puisse habi­ter avec vous en ce lieu (v. 3). Cela reste sans effet : vous faites confiance à des paroles de men­songe qui ne servent à rien (v. 8). Nouvelle semonce, qui ne ren­contre que l’obstination : inlas­sa­ble­ment je vous ai par­lé sans que vous écou­tiez, et je vous ai appe­lés sans que vous répon­diez (v. 13). Alors, Dieu passe à l’excommunication : je vous rejet­te­rai loin de ma face, comme j’ai reje­té tous vos frères, toute la race d’Éphraïm (v. 15). Les reje­ter loin de lui ne deman­de­ra pas beau­coup d’efforts, ils ont déjà fait le tra­vail : Dieu ne fait que mettre au jour la dis­tance qu’ils ont eux‐mêmes creu­sée.

Ici comme au monas­tère, la menace ne peut por­ter ses fruits que si elle semble sérieuse. Pas ques­tion d’aller ras­su­rer à bon compte ceux qui sont mis en cause. Dieu se tourne donc vers le pro­phète pour ajou­ter : Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni sup­pli­ca­tion, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas (v. 16). Dieu aurait pu être béné­dic­tin, il joue bien le jeu.

Mais aus­si­tôt, ce Dieu qui feint l’indifférence sol­li­cite l’attention de Jérémie (v. 17) : “Ne vois‐tu pas ce qu’ils font… ?” Je ne veux plus entendre par­ler d’eux… mais regarde‐les ! Et Dieu ne réus­sit pas à cacher pour­quoi les offenses des siens le blessent à ce point (v. 18–19) : ils versent des liba­tions à d’autres dieux ; c’est ain­si qu’ils m’offensent. Mais est‐ce bien moi qu’ils offensent ? – oracle du Seigneur. N’est-ce pas plu­tôt eux‐mêmes, pour leur propre honte ? Comme l’excommunication monas­tique, les menaces de Dieu sont l’expression de sa sol­li­ci­tude, qui n’a jamais ces­sé d’envoyer ses ser­vi­teurs les pro­phètes, chaque jour, inlas­sa­ble­ment (v. 25). Senpectes avant la lettre.

Je ne m’attarde pas davan­tage à cet oracle et, sans quit­ter le livre de Jérémie, je vous pro­pose de lire une autre mise en scène, l’histoire de la cein­ture, que nous lisons un an sur deux à l’eucharistie, le lun­di de la dix‐septième semaine, sans peut‐être noter ce qu’elle a d’improbable. Dans le livre de Jérémie (13,1–11) :

Ainsi m’a par­lé le Seigneur : “Va, tu achè­te­ras une cein­ture de lin et tu la met­tras sur tes reins. Évite de la trem­per dans l’eau.” Selon la parole du Seigneur, j’ai ache­té une cein­ture et je l’ai mise sur mes reins. De nou­veau, la parole du Seigneur me fut adres­sée : “Avec la cein­ture que tu as ache­tée et que tu portes sur les reins, lève‐toi, va jusqu’à l’Euphrate, et là‐bas cache‐la dans la fente d’un rocher.” Je suis donc allé la cacher près de l’Euphrate, comme le Seigneur me l’avait ordon­né. Longtemps après, le Seigneur m’a dit : “Lève‐toi, va jusqu’à l’Euphrate, et reprends la cein­ture que je t’ai ordon­né de cacher là‐bas.” Je suis donc allé jusqu’à l’Euphrate, j’ai creu­sé, et j’ai repris la cein­ture de l’endroit où je l’avais cachée. Et voi­ci : la cein­ture était pour­rie, hors d’usage ! Alors la parole du Seigneur me fut adres­sée : “Ainsi parle le Seigneur : Voilà com­ment je ferai pour­rir l’immense orgueil de Juda et de Jérusalem. Ce peuple mau­vais, qui suit les pen­chants mau­vais de son cœur endur­ci et qui marche à la suite d’autres dieux, pour les ser­vir et se pros­ter­ner devant eux, il devien­dra pareil à cette cein­ture qui est hors d’usage. En effet, de même qu’un homme s’attache une cein­ture autour des reins, de même je m’étais atta­ché toute la mai­son d’Israël et toute la mai­son de Juda – oracle du Seigneur, pour qu’elles soient mon peuple, mon renom, ma louange et ma parure. Mais elles n’ont pas écou­té !”

Ce récit pose pro­blème : il est peu vrai­sem­blable que Jérémie ait eu l’occasion d’aller deux fois jusqu’à l’Euphrate, au cœur de la Babylonie enne­mie. Un tel dépla­ce­ment “repré­sente, aller et retour, au moins 1200 km” , et Jérémie aurait fait deux fois le voyage ! Les com­men­taires notent volon­tiers que le cours d’eau en ques­tion doit être le wadi Fara, mais ils ne disent pas pour­quoi Jérémie lui donne le nom de l’Euphrate. Tout s’éclaire si on admet que cha­cun des acteurs de cette mise en scène joue le rôle d’un autre. Car il s’agit bien d’une mise en scène, comme pour toutes les actions sym­bo­liques des pro­phètes. Ils miment des situa­tions, en espé­rant géné­ra­le­ment qu’on vien­dra leur deman­der : “Qu’est-ce que tu fabriques ? Vas‐tu nous expli­quer ce que tu fais là ?” Ce sera l’occasion de déli­vrer un mes­sage, qui s’inscrira dans les mémoires, grâce aux gestes qui l’auront illus­tré au préa­lable. Ce sont des para­boles en actes.

La say­nète de la cein­ture est assez pro­di­gieuse. Il y a trois rôles à jouer et trois acteurs pour les inter­pré­ter. Les pro­ta­go­nistes sont le Seigneur, son peuple et l’Euphrate. L’Euphrate, le fleuve de Babylone, est tel­le­ment impo­sant que, bien sou­vent, on l’appelle sim­ple­ment “le Fleuve”, comme s’il n’y en avait pas d’autre. Les habi­tants de Mésopotamie l’ont divi­ni­sé. Comme tous les dieux des nations qui entourent Israël, il exerce sur le peuple élu une cer­taine fas­ci­na­tion. Pourtant, comme l’a sug­gé­ré Isaïe, il vaut mieux pré­fé­rer à la vio­lence de l’Euphrate l’eau pai­sible de Jérusalem, les eaux de Siloé qui coulent dou­ce­ment et joyeu­se­ment .

Dieu, le met­teur en scène, dis­tri­bue les rôles entre Jérémie, qui l’incarnera lui‐même, la cein­ture, qui repré­sen­te­ra le peuple élu, et, pour jouer le Fleuve, un petit cours d’eau des envi­rons, sans doute le wadi Fara. Comme c’est un rôle muet et qu’il n’aura rien à faire, il aura tou­jours bien assez d’eau pour inter­pré­ter l’Euphrate.

Ce qui est ori­gi­nal dans cette dis­tri­bu­tion, c’est que l’actrice est un simple objet, inani­mé. Cela va impo­ser un tru­cage. Il fau­dra que Jérémie l’aide à jouer son rôle. C’est comme un ven­tri­loque qui donne la réplique à une marion­nette : il doit faire les ques­tions, les réponses et toutes les mimiques. Jérémie et sa cein­ture, c’est un peu Michel Dejeneffe et Tatayet.

Dieu com­mence par diri­ger le pro­phète : “Tu achè­te­ras une cein­ture de lin et tu la met­tras sur tes reins. Il faut que tu l’achètes toi‐même, elle n’est pas four­nie. Ainsi, elle aura du prix à tes yeux. Tu t’imprégneras plus faci­le­ment de ton per­son­nage si ce peuple‐ceinture t’a coû­té.” Puis le met­teur en scène devrait pou­voir se tour­ner vers la cein­ture et lui dire : Toi, tu es un peuple mau­vais, tu vas t’encrasser, et tu es un peuple qui refuse d’écouter mes paroles, qui per­sé­vère dans son obs­ti­na­tion, qui ne se laisse pas puri­fier. Donc, tu ne te laves pas.” La cein­ture fait la sourde oreille et Dieu est bien obli­gé de mettre le marion­net­tiste dans le coup : “Évite de la trem­per dans l’eau.”

Scène 2. Le peuple décide de suivre d’autres dieux, pour les ser­vir et se pros­ter­ner devant eux. Le scé­na­rio pré­voit que la cein­ture quitte les reins du pro­phète, se lève et va jusqu’au ruis­seau. Là, elle doit sin­ger Moïse qui, pour se tenir devant le vrai Dieu, s’est blot­ti dans la fente d’un rocher. De nou­veau, le met­teur en scène est obli­gé de mettre à contri­bu­tion l’autre acteur, qui espé­rait pou­voir se repo­ser dans les cou­lisses : “Prête tes jambes à la cein­ture, lève‐toi, va jusqu’à l’Euphrate, et là‐bas cache‐la dans la fente d’un rocher.

Scène 3, long­temps après. Cette fois‐ci, Jérémie peut enfin jouer le rôle qui lui revient, inter­pré­ter le Seigneur. Le met­teur en scène lui donne les indi­ca­tions : “Lève‐toi, va jusqu’à l’Euphrate, et reprends la cein­ture.” Jérémie est un bon acteur, il s’est appro­prié les sen­ti­ments de son per­son­nage. Arrivé à l’Euphrate, il fait ce qui ne lui est pas deman­dé, il cherche, il fouille. Il a com­pris l’inquiétude de Dieu. Il cherche la cein­ture. Il n’est pas cen­sé savoir où elle se trouve, puisqu’elle est cen­sée être venue là de son propre mou­ve­ment. Il la cherche, anxieux, comme un ber­ger cherche une bre­bis éga­rée, comme une femme allume une lampe et balaie la mai­son pour retrou­ver une pièce de mon­naie. Contrairement à eux, il n’aura pas l’occasion de convo­quer son voi­si­nage à la fête des retrou­vailles : il a bien retrou­vé la cein­ture, mais elle était pour­rie, hors d’usage !

Le rideau tombe, et il ne reste plus que la plainte de Dieu : “De même qu’un homme s’attache une cein­ture autour des reins, de même je m’étais atta­ché toute la mai­son d’Israël et toute la mai­son de Juda – oracle du Seigneur, pour qu’elles soient mon peuple, mon renom, ma louange et ma parure. Mais elles n’ont pas écou­té !

Si on ne lit pas cette pro­phé­tie comme une mise en scène, on peut juger sau­gre­nu ce Dieu qui fait tout pour abî­mer une cein­ture qui ne lui appar­tient pas, et qui se lamente quand il la retrouve pour­rie. Mais la cein­ture repré­sente un peuple libre de ses mou­ve­ments et de ses infi­dé­li­tés, qui refuse la puri­fi­ca­tion pro­po­sée et s’obstine dans le culte de ses idoles. Dieu se plaint alors comme il le fait dès le début du livre de Jérémie (2,13) : “Mon peuple a com­mis un double méfait : ils m’ont aban­don­né, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creu­sé des citernes, des citernes fis­su­rées qui ne retiennent pas l’eau !” Comme le dira François de Sales, s’ils avaient pu ren­con­trer une autre fon­taine d’eau vive, Dieu l’aurait sup­por­té, puisque, dit‐il, je n’ai nulle pré­ten­tion en leur amour que celle de leur bon­heur. Mais c’est pour leur perte qu’ils se sont détour­nés de lui.

Nous pour­rions lire d’autres mises en scène du Premier Testament, en par­ti­cu­lier chez Jérémie et Ézéchiel, mais je ne veux pas abu­ser de votre temps. Pour ter­mi­ner, je vous pro­pose seule­ment de nous tour­ner quelques ins­tants vers l’évangile, où il se trouve aus­si des mises en scène dignes des pro­phètes. La plus mani­feste est l’épisode des mar­chands chas­sés du Temple. Les quatre évan­giles le racontent avec un cer­tain nombre de détails qui en éclairent l’interprétation. En rap­pro­chant ceux de Marc, Matthieu et Jean, on voit net­te­ment que les gestes vigou­reux de Jésus ont été mis en rap­port avec la des­truc­tion du Temple. On a bien com­pris leur por­tée sym­bo­lique : en chas­sant ven­deurs, ache­teurs, chan­geurs de mon­naie et matière pre­mière des sacri­fices, Jésus para­lyse le culte. Marc ajoute qu’il ne lais­sait per­sonne trans­por­ter quoi que ce soit à tra­vers le Temple (Mc 11,16). La tra­duc­tion œcu­mé­nique note à ce sujet (note u) : “Sans doute le par­vis des païens servait‐il de rac­cour­ci entre la ville et le mont des Oliviers ; on l’empruntait sans se sou­cier du trouble qui en résul­tait.” Cela sug­gère que Jésus réagit comme on s’opposerait à la vente de cartes pos­tales au fond d’une église ou comme on inter­di­rait aux visi­teurs de cir­cu­ler pen­dant les offices. L’opération de Jésus est pour­tant bien plus radi­cale qu’un simple rap­pel à l’ordre, c’est tout le contraire d’une mesure de police. En entra­vant le dérou­le­ment nor­mal de la litur­gie, Jésus ne se contente pas de faire le ménage. Il ne net­toie pas le Temple, il le détruit. Ses gestes sont une pré­dic­tion en actes, comme les actions sym­bo­liques des pro­phètes, ils anti­cipent l’œuvre des armées romaines de Titus, ils illus­trent déjà ce qu’il dira bien­tôt aux admi­ra­teurs du Temple : “Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne res­te­ra pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit” (Mt 24,2 ; cf. Lc 21,6).

Pour sa part, Luc semble résu­mer l’intervention de Jésus au Temple en deux ver­sets confi­den­tiels : Entré dans le Temple, Jésus se mit à en expul­ser les ven­deurs. Il leur décla­rait : “Il est écrit : Ma mai­son sera une mai­son de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de ban­dits” (Lc 19,45–46). Sœur Jeanne d’Arc note à ce pro­pos : “Luc abrège au maxi­mum la scène si colo­rée dans Marc et si vio­lente dans Jean. Il n’en reste que l’occasion d’une leçon reli­gieuse .” Cela voudrait‐il dire que Luc n’a pas com­pris la por­tée sym­bo­lique de l’opération de Jésus dans le Temple ? N’a-t-il pas sai­si – ou a‐t‐il vou­lu taire – que l’expulsion des ven­deurs repré­sente la future des­truc­tion du Temple ? Deux indices portent à croire le contraire.

D’abord, quand on lit l’évangile de Luc, il ne faut jamais perdre de vue qu’il se pré­sente comme le pre­mier tome d’une œuvre plus vaste. Ce qui n’est pas dit dans le pre­mier peut se trou­ver dans le second. Lors du pro­cès d’Étienne, de faux témoins disent : “Cet indi­vi­du ne cesse de pro­fé­rer des paroles contre le Lieu saint et contre la Loi. Nous l’avons enten­du affir­mer que ce Jésus, le Nazaréen, détrui­rait le Lieu saint et chan­ge­rait les cou­tumes que Moïse nous a trans­mises” (Ac 6,13–14). Quand le grand prêtre lui demande si c’est exact, Étienne ne pré­tend pas que les accu­sa­tions sont fausses. Et si sa longue évo­ca­tion de l’histoire d’Israël prouve assez qu’il connaît la Loi de Moïse, à la fin de sa plai­doi­rie, il rap­pelle que le Très‐Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme (Ac 7,48). Luc n’ignore donc pas qu’on attri­buait à Jésus le des­sein de détruire le Temple.

D’ailleurs, s’il est vrai que l’expulsion des mar­chands n’occupe que deux ver­sets de son évan­gile, il convient de les lire à leur place pour en devi­ner la valeur pré­mo­ni­toire. Quand nous lisons ce pas­sage à l’eucharistie, on le com­mence le jeu­di de la trente‐troisième semaine et on l’achève le len­de­main. On a eu le temps d’oublier ce qu’on a enten­du la veille. Mais il fau­drait lire cet épi­sode d’un trait, sans reprendre son souffle : Lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleu­ra sur elle, en disant : “Ah ! si toi aus­si, tu avais recon­nu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais main­te­nant cela est res­té caché à tes yeux. Oui, vien­dront pour toi des jours où tes enne­mis construi­ront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te pres­se­ront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne lais­se­ront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas recon­nu le moment où Dieu te visi­tait.” Entré dans le Temple, Jésus se mit à en expul­ser les ven­deurs. Il leur décla­rait : “Il est écrit : Ma mai­son sera une mai­son de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de ban­dits” (Lc 19,41–46). Si les choses se sont pas­sées aus­si vite sur le ter­rain que dans le texte, les audi­teurs de Jésus ont bien dû sen­tir qu’il tra­dui­sait en actes les paroles qu’il venait de pro­non­cer, qu’il anti­ci­pait l’intrusion de l’armée romaine.

On peut alors se deman­der ce que Jésus reproche au Temple, pour­quoi il en mime la des­truc­tion. Cela pour­rait faire l’objet d’une autre confé­rence, si du moins on vou­lait don­ner à cette ques­tion une réponse com­plète, qu’il fau­drait cher­cher dans les quatre évan­giles et dans les sources externes, en par­ti­cu­lier dans les Antiquités juives de Flavius‐Josèphe. Pour aujourd’hui, je me contente de la réponse que donne Luc, parce qu’elle nous ramène à l’oracle de Jérémie qui nous a ser­vi d’introduction : vous avez fait de ma Maison de prière une caverne de ban­dits. On trouve la même image chez Marc (11,17) et chez Matthieu (21,13). Jean veut pro­ba­ble­ment expri­mer la même chose à sa manière quand il fait dire à Jésus : Cessez de faire de la mai­son de mon Père une mai­son de com­merce. C’est peut‐être mal com­prendre l’image de la caverne. À la suite de Jean, et sous l’influence du sou­ve­nir de la caverne d’Ali Baba et des qua­rante voleurs, on a sou­vent com­pris que Jésus était sim­ple­ment heur­té par les mani­pu­la­tions finan­cières dont le Temple était deve­nu le théâtre, comme on regrette par­fois que les lieux de pèle­ri­nage soient enva­his par des échoppes. Mais l’allusion à Jérémie montre bien qu’il s’agit de tout autre chose.

Dans la bouche de Jérémie, la caverne n’est pas le lieu où les ban­dits entassent le butin de leurs rapines, une mai­son de com­merce, mais c’est le repaire où les ban­dits vont se cacher après avoir com­mis leurs méfaits, pour se mettre à l’abri. Vous croyez que vous pou­vez com­mettre l’injustice et puis venir vous réfu­gier dans le Temple en disant : “Nous sommes sau­vés.” Pensez‐vous que Dieu assure la pro­tec­tion de ceux qui l’offensent ? Imaginez‐vous que, moyen­nant les sacri­fices de votre culte, vous pou­vez l’acheter et le rendre com­plice de vos dérè­gle­ments ?

Au seuil de ce carême, Jésus rejoint Jérémie pour nous appe­ler à une conver­sion qui est d’abord une cohé­rence : si vous venez à l’église, si vous appar­te­nez à l’Église, ren­dez meilleurs vos che­mins et vos actes, main­te­nez le droit entre un homme et son pro­chain, n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, ne ver­sez pas le sang de l’innocent, ne sui­vez pas, pour votre mal­heur, d’autres dieux.

Père François Dehotte, du monas­tère de Wavreumont

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