Jérémie était-il bénédictin ? Texte intégral

JÉRÉMIE ÉTAIT-IL BÉNÉDICTIN ?

un texte du père François Dehotte, du monastère de Wavreumont

Le prophète Jérémie, vu par Michel-Ange

Dans le livre de Jérémie (7,1-28) :

1 Parole du Seigneur adressée à Jérémie : 2 Tiens-toi à la porte de la maison du Seigneur, et là, tu proclameras cette parole, tu diras : Écoutez la parole du Seigneur, vous tous de Juda, vous qui entrez par ces portes pour vous prosterner devant le Seigneur. 3 Ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : Rendez meilleurs vos chemins et vos actes : je vous ferai demeurer dans ce lieu. 4 Ne faites pas confiance à des paroles de mensonge, en disant : « Temple du Seigneur ! Temple du Seigneur ! C’est ici le temple du Seigneur ! » 5 Si vraiment vous rendez meilleurs vos chemins et vos actes, si vraiment vous maintenez le droit entre un homme et son prochain, 6 si vous n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, si vous ne versez pas, dans ce lieu, le sang de l’innocent, si vous ne suivez pas, pour votre malheur, d’autres dieux, 7 alors, je vous ferai demeurer dans ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères, depuis toujours et pour toujours. 8 Mais voici, vous faites confiance à des paroles de mensonge qui ne servent à rien. 9 Quoi ! Vous pouvez voler, tuer, commettre l’adultère, faire des faux serments, brûler de l’encens pour le dieu Baal, suivre d’autres dieux que vous ne connaissez pas ; 10 et ensuite, dans cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué, vous pouvez vous présenter devant moi, en disant : « Nous sommes sauvés » ; et vous faites toutes ces abominations ! 11 Est-elle à vos yeux une caverne de bandits, cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué ? Pour moi, c’est ainsi que je la vois – oracle du Seigneur. 12 Allez donc à Silo, ce lieu qui était le mien, où j’avais fait autrefois demeurer mon nom, et voyez ce que j’en ai fait à cause de la méchanceté de mon peuple Israël ! 13 Or maintenant – oracle du Seigneur –, puisque vous avez commis tous ces actes – inlassablement je vous ai parlé sans que vous écoutiez, et je vous ai appelés sans que vous répondiez –, 14 ce que j’ai fait de Silo, je le ferai de cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué et dans laquelle vous mettez votre confiance, ce lieu que je vous ai donné, à vous et à vos pères. 15 Et je vous rejetterai loin de ma face, comme j’ai rejeté tous vos frères, toute la race d’Éphraïm. 16 Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni supplication, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas ! 17 Ne vois-tu pas ce qu’ils font dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem ? 18 Les fils ramassent le bois, les pères allument le feu, et les femmes pétrissent la pâte : ils font des gâteaux pour la Reine du ciel, ils versent des libations à d’autres dieux ; c’est ainsi qu’ils m’offensent. 19 Mais est-ce bien moi qu’ils offensent ? – oracle du Seigneur. N’est-ce pas plutôt eux-mêmes, pour leur propre honte ? 20 C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur mon Dieu : Voici que mon ardente colère se déverse sur ce lieu, sur l’homme et le bétail, sur l’arbre des champs et le fruit du sol. Elle brûle et ne s’éteindra pas. 21 Ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : Ajoutez vos holocaustes à vos sacrifices et mangez-en la viande, 22 car je n’ai rien dit à vos pères, ni rien ordonné, à propos des holocaustes et des sacrifices, le jour où je les fis sortir du pays d’Égypte. 23 Mais voici l’ordre que je leur ai donné : « Écoutez ma voix : je serai votre Dieu, et vous, vous serez mon peuple ; vous suivrez tous les chemins que je vous prescris, afin que vous soyez heureux. » 24 Mais ils n’ont pas écouté, ils n’ont pas prêté l’oreille, ils ont suivi les mauvais penchants de leur cœur endurci ; ils ont tourné leur dos et non leur visage. 25 Depuis le jour où vos pères sont sortis du pays d’Égypte jusqu’à ce jour, j’ai envoyé vers vous, inlassablement, tous mes serviteurs les prophètes. 26 Mais ils ne m’ont pas écouté, ils n’ont pas prêté l’oreille, ils ont raidi leur nuque, ils ont été pires que leurs pères. 27 Tu leur diras toutes ces paroles, et ils ne t’écouteront pas. Tu les appelleras, et ils ne te répondront pas. 28 Alors, tu leur diras : Voilà bien la nation qui n’a pas écouté la voix du Seigneur son Dieu, et n’a pas accepté de leçon ! La vérité s’est perdue, elle a disparu de leur bouche.

Selon mon habitude, j’ai commencé mon intervention en lisant un extrait de l’Écriture. J’ai laissé la parole à Dieu avant de prendre la parole, parce que sa parole a plus d’importance que la mienne et relativise d’avance la valeur de mes propos. Si j’ai accepté de vous parler aujourd’hui, ce n’est pas pour vous demander de m’écouter, mais pour vous inviter à l’écouter, Lui, jour après jour. C’est la tradition monastique et c’est ce que les moines ont de mieux à partager avec ceux et celles qui fréquentent leurs monastères. Pourtant, il faut bien le reconnaître, la parole de Dieu peut à l’occasion nous sembler rugueuse, notamment dans beaucoup d’oracles des prophètes, qui font peser de sombres menaces et prédisent des châtiments sévères. Nous sommes peut-être découragés de lire l’Écriture, surtout le Premier Testament, parce que nous nous heurtons régulièrement à un Dieu qui ne ressemble pas au nôtre, à un Dieu qui n’arrête pas de déverser sa fureur et de brandir de terribles avertissements. Or, nous croyons que la Parole de Dieu est source de vie, tout entière, et notre vie spirituelle court le danger de se dessécher si nous la tenons à l’écart. C’est pourquoi je voudrais vous proposer une clef pour lire ces passages difficiles.

Pour ce faire, je vais vous introduire ou vous ramener dans l’univers fascinant de la Règle de saint Benoît. En voici d’assez larges extraits, qui ne sont peut-être pas non plus ceux que nous lisons le plus volontiers, mais qui comptent sans doute parmi les plus fins et les plus précieux :

S’il se rencontre quelque frère récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou murmurateur ou qui viole en quelque point la sainte Règle et les ordres de ses anciens, et cela avec mépris, il sera averti par ses anciens, une et deux fois selon le précepte de Notre-Seigneur, en particulier. S’il ne s’amende pas, on le réprimandera publiquement devant tous. Si, malgré cela, il ne se corrige pas, qu’il soit excommunié, s’il comprend la gravité de cette peine. Mais s’il est endurci, qu’il soit puni par un châtiment corporel (23,1-5).

Je m’arrête un instant pour préciser que le châtiment corporel n’est pas nécessairement une bastonnade. Le moine est ailleurs invité à châtier son corps, ne pas embrasser les délices, aimer le jeûne (4,11-13). Cela montre que le châtiment corporel peut à l’occasion être une privation de nourriture. Si tu n’obéis pas, tu n’auras pas de dessert. Ton ventre comprendra ce que ta tête refuse d’entendre. C’est exactement cela que dit Benoît : si le frère n’a pas assez d’esprit pour saisir le sens de l’excommunication, il vaut mieux essayer de l’amender d’une autre manière. Mais en quoi consiste l’excommunication ? Continuons notre lecture.

Si un frère est coupable de fautes légères, il sera privé de la table commune. Or, celui qui sera ainsi privé de la communauté de la table sera traité comme suit : à l’oratoire, il n’entonnera ni psaume, ni antienne et ne récitera pas de leçon, jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction. Il prendra son repas seul, après le repas des frères : si, par exemple, les frères mangent à la sixième heure, ce frère ne le fera qu’à la neuvième ; et si le dîner des frères est à la neuvième, le sien n’aura lieu que le soir, jusqu’à ce qu’il ait obtenu son pardon par une satisfaction convenable (24,2-7).

Le frère coupable d’une faute grave sera privé tout à la fois de la table commune et de l’oratoire. Aucun frère n’aura avec lui ni relation ni entretien. Il restera seul à l’ouvrage qui lui est enjoint, demeurant ainsi dans le deuil de la pénitence, et méditant cette sentence terrible de l’Apôtre : « Un tel homme a été livré à la mort de la chair, afin que son esprit soit sauvé au jour du Seigneur. » Il prendra seul son repas, suivant la mesure et à l’heure que l’abbé aura jugées opportunes. Ceux qui passent ne le béniront point, ni la nourriture qui lui est servie (25,1-6).

Si un frère, sans la permission de l’abbé, ose se joindre, en quelque manière que ce soit, à un frère excommunié, ou lui parler, ou lui faire une commission, il subira la même peine de l’excommunication (26,1-2).

L’abbé doit prendre soin en toute sollicitude des frères qui ont failli, parce que « ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin mais les malades ». C’est pourquoi il doit, comme un sage médecin, user de tous les moyens. Il enverra des senpectes, c’est-à-dire des frères anciens et sages qui, comme en secret, consoleront le frère qui est dans le trouble et l’engageront à faire une humble satisfaction ; ils le soutiendront de peur qu’il soit accablé par un excès de tristesse ; mais, comme dit l’Apôtre, « il faut redoubler de charité envers lui », et tous prieront à son intention. L’abbé, en effet, doit avoir un soin tout particulier et s’empresser, avec toute son adresse et toute son habileté, pour qu’il ne perde aucune des brebis à lui confiées. Il doit savoir qu’il a reçu le soin d’âmes malades et non une autorité tyrannique sur des âmes saines. Qu’il craigne donc la menace du Prophète, par laquelle Dieu dit : « Les brebis qui vous paraissaient grasses, vous les preniez pour vous, et celles qui étaient débiles, vous les rejetiez. » Qu’il imite plutôt l’exemple de tendresse du bon Pasteur qui, ayant laissé dans les montagnes quatre-vingt-dix-neuf brebis, partit chercher l’unique brebis qui s’était égarée ; il eut de sa faiblesse une si grande compassion qu’il daigna la charger sur ses épaules sacrées et ainsi la rapporter au troupeau (27,1-9).

Quand Benoît parle de la tendresse du bon Pasteur, il laisse transparaître un trait de son propre tempérament. Toute sa Règle, qui est pourtant un texte législatif, ruisselle de la même bonté. Ces cinq chapitres, bien qu’ils constituent une grande partie du code pénitentiel, sont eux-mêmes pleins de finesse et d’humanité.

Il en ressort que l’excommunication monastique est une habile mise en scène. Un frère a tendance, par son comportement, à s’exclure de la communauté. Le plus souvent, il ne s’en rend pas compte. On le lui dit, une fois, deux fois, il ne l’entend pas. On le met en garde devant témoins, il se rebiffe, convaincu d’avoir raison contre tous les autres.

Que propose alors saint Benoît ? Poussez-le sur sa propre pente. Conduisez-le jusqu’au bout du chemin où il s’engage. Montrez-lui ainsi où le mène son attitude. Tu ne veux plus vivre comme nous ? Eh bien, soit. Nous ne t’accueillerons plus à notre table. Et si la table du réfectoire ne suffit pas pour que tu comprennes, nous t’interdirons aussi l’accès à la table de la prière. Dans un monastère, l’oratoire et la salle à manger sont les deux lieux où la communauté se rassemble et se constitue. En exclure un frère, c’est lui dire : « Regarde vers où tu vas. Éprouve dans ta chair ce que sera ta vie quand tu auras fini de couper les ponts. »

Bien entendu – j’ai failli dire évidemment, mais la vie monastique m’a enseigné qu’il ne faut jamais prononcer ce mot : ce qui est évident pour l’un ne l’est pas pour l’autre – bien entendu, l’excommunication ne fonctionne que si tout le monde joue le jeu. Il ne s’agit pas de tricher et de réintégrer le frère coupable par la petite porte. Benoît est sévère à l’égard de celui qui ose se joindre à un excommunié sans sa permission.

Mais les mots sans sa permission sont essentiels. Car l’excommunication n’est pas une simple mise à l’écart. L’abbé choisit parmi les moines expérimentés des frères qui vont trouver le frère exclu pour l’encourager. On ne sait pas exactement l’origine du mot senpecte. Il pourrait signifier compagnon de jeu. La mission du senpecte est en effet d’entrer dans le jeu du frère excommunié. Là aussi, il y a une part de mise en scène : le senpecte agit comme en secret, comme s’il était en infraction, comme s’il intervenait sans l’assentiment de l’abbé, alors qu’il est envoyé par lui.

A travers tout cela, s’exprime la sollicitude de l’abbé. Il n’excommunie pas de gaieté de cœur, pour se débarrasser provisoirement d’un gêneur. Il est inquiet de l’avenir de ce frère qui fait fausse route, qui s’enferme dans ses déviations, qui se construit une tour d’ivoire.

Les menaces des prophètes ont la même fonction pédagogique. Le chapitre 7 du livre de Jérémie, que nous avons lu en commençant, en offre un bel exemple. Tous les éléments que nous avons observés dans la Règle s’y trouvent déjà. Dieu est déçu par les hommes qui viennent prier dans son Temple, parce qu’ils ne respectent pas la justice sociale. Il commence par les encourager à changer d’attitude : Rendez meilleurs vos chemins et vos actes : je vous ferai demeurer dans ce lieu. Ou, comme dit la traduction œcuménique, améliorez votre conduite, votre manière d’agir, pour que je puisse habiter avec vous en ce lieu (v. 3). Cela reste sans effet : vous faites confiance à des paroles de mensonge qui ne servent à rien (v. 8). Nouvelle semonce, qui ne rencontre que l’obstination : inlassablement je vous ai parlé sans que vous écoutiez, et je vous ai appelés sans que vous répondiez (v. 13). Alors, Dieu passe à l’excommunication : je vous rejetterai loin de ma face, comme j’ai rejeté tous vos frères, toute la race d’Éphraïm (v. 15). Les rejeter loin de lui ne demandera pas beaucoup d’efforts, ils ont déjà fait le travail : Dieu ne fait que mettre au jour la distance qu’ils ont eux-mêmes creusée.

Ici comme au monastère, la menace ne peut porter ses fruits que si elle semble sérieuse. Pas question d’aller rassurer à bon compte ceux qui sont mis en cause. Dieu se tourne donc vers le prophète pour ajouter : Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni supplication, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas (v. 16). Dieu aurait pu être bénédictin, il joue bien le jeu.

Mais aussitôt, ce Dieu qui feint l’indifférence sollicite l’attention de Jérémie (v. 17) : « Ne vois-tu pas ce qu’ils font… ? » Je ne veux plus entendre parler d’eux… mais regarde-les ! Et Dieu ne réussit pas à cacher pourquoi les offenses des siens le blessent à ce point (v. 18-19) : ils versent des libations à d’autres dieux ; c’est ainsi qu’ils m’offensent. Mais est-ce bien moi qu’ils offensent ? – oracle du Seigneur. N’est-ce pas plutôt eux-mêmes, pour leur propre honte ? Comme l’excommunication monastique, les menaces de Dieu sont l’expression de sa sollicitude, qui n’a jamais cessé d’envoyer ses serviteurs les prophètes, chaque jour, inlassablement (v. 25). Senpectes avant la lettre.

Je ne m’attarde pas davantage à cet oracle et, sans quitter le livre de Jérémie, je vous propose de lire une autre mise en scène, l’histoire de la ceinture, que nous lisons un an sur deux à l’eucharistie, le lundi de la dix-septième semaine, sans peut-être noter ce qu’elle a d’improbable. Dans le livre de Jérémie (13,1-11) :

Ainsi m’a parlé le Seigneur : « Va, tu achèteras une ceinture de lin et tu la mettras sur tes reins. Évite de la tremper dans l’eau. » Selon la parole du Seigneur, j’ai acheté une ceinture et je l’ai mise sur mes reins. De nouveau, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avec la ceinture que tu as achetée et que tu portes sur les reins, lève-toi, va jusqu’à l’Euphrate, et là-bas cache-la dans la fente d’un rocher. » Je suis donc allé la cacher près de l’Euphrate, comme le Seigneur me l’avait ordonné. Longtemps après, le Seigneur m’a dit : « Lève-toi, va jusqu’à l’Euphrate, et reprends la ceinture que je t’ai ordonné de cacher là-bas. » Je suis donc allé jusqu’à l’Euphrate, j’ai creusé, et j’ai repris la ceinture de l’endroit où je l’avais cachée. Et voici : la ceinture était pourrie, hors d’usage ! Alors la parole du Seigneur me fut adressée : « Ainsi parle le Seigneur : Voilà comment je ferai pourrir l’immense orgueil de Juda et de Jérusalem. Ce peuple mauvais, qui suit les penchants mauvais de son cœur endurci et qui marche à la suite d’autres dieux, pour les servir et se prosterner devant eux, il deviendra pareil à cette ceinture qui est hors d’usage. En effet, de même qu’un homme s’attache une ceinture autour des reins, de même je m’étais attaché toute la maison d’Israël et toute la maison de Juda – oracle du Seigneur, pour qu’elles soient mon peuple, mon renom, ma louange et ma parure. Mais elles n’ont pas écouté ! »

Ce récit pose problème : il est peu vraisemblable que Jérémie ait eu l’occasion d’aller deux fois jusqu’à l’Euphrate, au cœur de la Babylonie ennemie. Un tel déplacement « représente, aller et retour, au moins 1200 km » , et Jérémie aurait fait deux fois le voyage ! Les commentaires notent volontiers que le cours d’eau en question doit être le wadi Fara, mais ils ne disent pas pourquoi Jérémie lui donne le nom de l’Euphrate. Tout s’éclaire si on admet que chacun des acteurs de cette mise en scène joue le rôle d’un autre. Car il s’agit bien d’une mise en scène, comme pour toutes les actions symboliques des prophètes. Ils miment des situations, en espérant généralement qu’on viendra leur demander : « Qu’est-ce que tu fabriques ? Vas-tu nous expliquer ce que tu fais là ? » Ce sera l’occasion de délivrer un message, qui s’inscrira dans les mémoires, grâce aux gestes qui l’auront illustré au préalable. Ce sont des paraboles en actes.

La saynète de la ceinture est assez prodigieuse. Il y a trois rôles à jouer et trois acteurs pour les interpréter. Les protagonistes sont le Seigneur, son peuple et l’Euphrate. L’Euphrate, le fleuve de Babylone, est tellement imposant que, bien souvent, on l’appelle simplement « le Fleuve », comme s’il n’y en avait pas d’autre. Les habitants de Mésopotamie l’ont divinisé. Comme tous les dieux des nations qui entourent Israël, il exerce sur le peuple élu une certaine fascination. Pourtant, comme l’a suggéré Isaïe, il vaut mieux préférer à la violence de l’Euphrate l’eau paisible de Jérusalem, les eaux de Siloé qui coulent doucement et joyeusement .

Dieu, le metteur en scène, distribue les rôles entre Jérémie, qui l’incarnera lui-même, la ceinture, qui représentera le peuple élu, et, pour jouer le Fleuve, un petit cours d’eau des environs, sans doute le wadi Fara. Comme c’est un rôle muet et qu’il n’aura rien à faire, il aura toujours bien assez d’eau pour interpréter l’Euphrate.

Ce qui est original dans cette distribution, c’est que l’actrice est un simple objet, inanimé. Cela va imposer un trucage. Il faudra que Jérémie l’aide à jouer son rôle. C’est comme un ventriloque qui donne la réplique à une marionnette : il doit faire les questions, les réponses et toutes les mimiques. Jérémie et sa ceinture, c’est un peu Michel Dejeneffe et Tatayet.

Dieu commence par diriger le prophète : « Tu achèteras une ceinture de lin et tu la mettras sur tes reins. Il faut que tu l’achètes toi-même, elle n’est pas fournie. Ainsi, elle aura du prix à tes yeux. Tu t’imprégneras plus facilement de ton personnage si ce peuple-ceinture t’a coûté. » Puis le metteur en scène devrait pouvoir se tourner vers la ceinture et lui dire : Toi, tu es un peuple mauvais, tu vas t’encrasser, et tu es un peuple qui refuse d’écouter mes paroles, qui persévère dans son obstination, qui ne se laisse pas purifier. Donc, tu ne te laves pas. » La ceinture fait la sourde oreille et Dieu est bien obligé de mettre le marionnettiste dans le coup : « Évite de la tremper dans l’eau. »

Scène 2. Le peuple décide de suivre d’autres dieux, pour les servir et se prosterner devant eux. Le scénario prévoit que la ceinture quitte les reins du prophète, se lève et va jusqu’au ruisseau. Là, elle doit singer Moïse qui, pour se tenir devant le vrai Dieu, s’est blotti dans la fente d’un rocher. De nouveau, le metteur en scène est obligé de mettre à contribution l’autre acteur, qui espérait pouvoir se reposer dans les coulisses : « Prête tes jambes à la ceinture, lève-toi, va jusqu’à l’Euphrate, et là-bas cache-la dans la fente d’un rocher.« 

Scène 3, longtemps après. Cette fois-ci, Jérémie peut enfin jouer le rôle qui lui revient, interpréter le Seigneur. Le metteur en scène lui donne les indications : « Lève-toi, va jusqu’à l’Euphrate, et reprends la ceinture. » Jérémie est un bon acteur, il s’est approprié les sentiments de son personnage. Arrivé à l’Euphrate, il fait ce qui ne lui est pas demandé, il cherche, il fouille. Il a compris l’inquiétude de Dieu. Il cherche la ceinture. Il n’est pas censé savoir où elle se trouve, puisqu’elle est censée être venue là de son propre mouvement. Il la cherche, anxieux, comme un berger cherche une brebis égarée, comme une femme allume une lampe et balaie la maison pour retrouver une pièce de monnaie. Contrairement à eux, il n’aura pas l’occasion de convoquer son voisinage à la fête des retrouvailles : il a bien retrouvé la ceinture, mais elle était pourrie, hors d’usage !

Le rideau tombe, et il ne reste plus que la plainte de Dieu : « De même qu’un homme s’attache une ceinture autour des reins, de même je m’étais attaché toute la maison d’Israël et toute la maison de Juda – oracle du Seigneur, pour qu’elles soient mon peuple, mon renom, ma louange et ma parure. Mais elles n’ont pas écouté !« 

Si on ne lit pas cette prophétie comme une mise en scène, on peut juger saugrenu ce Dieu qui fait tout pour abîmer une ceinture qui ne lui appartient pas, et qui se lamente quand il la retrouve pourrie. Mais la ceinture représente un peuple libre de ses mouvements et de ses infidélités, qui refuse la purification proposée et s’obstine dans le culte de ses idoles. Dieu se plaint alors comme il le fait dès le début du livre de Jérémie (2,13) : « Mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » Comme le dira François de Sales, s’ils avaient pu rencontrer une autre fontaine d’eau vive, Dieu l’aurait supporté, puisque, dit-il, je n’ai nulle prétention en leur amour que celle de leur bonheur. Mais c’est pour leur perte qu’ils se sont détournés de lui.

Nous pourrions lire d’autres mises en scène du Premier Testament, en particulier chez Jérémie et Ézéchiel, mais je ne veux pas abuser de votre temps. Pour terminer, je vous propose seulement de nous tourner quelques instants vers l’évangile, où il se trouve aussi des mises en scène dignes des prophètes. La plus manifeste est l’épisode des marchands chassés du Temple. Les quatre évangiles le racontent avec un certain nombre de détails qui en éclairent l’interprétation. En rapprochant ceux de Marc, Matthieu et Jean, on voit nettement que les gestes vigoureux de Jésus ont été mis en rapport avec la destruction du Temple. On a bien compris leur portée symbolique : en chassant vendeurs, acheteurs, changeurs de monnaie et matière première des sacrifices, Jésus paralyse le culte. Marc ajoute qu’il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple (Mc 11,16). La traduction œcuménique note à ce sujet (note u) : « Sans doute le parvis des païens servait-il de raccourci entre la ville et le mont des Oliviers ; on l’empruntait sans se soucier du trouble qui en résultait. » Cela suggère que Jésus réagit comme on s’opposerait à la vente de cartes postales au fond d’une église ou comme on interdirait aux visiteurs de circuler pendant les offices. L’opération de Jésus est pourtant bien plus radicale qu’un simple rappel à l’ordre, c’est tout le contraire d’une mesure de police. En entravant le déroulement normal de la liturgie, Jésus ne se contente pas de faire le ménage. Il ne nettoie pas le Temple, il le détruit. Ses gestes sont une prédiction en actes, comme les actions symboliques des prophètes, ils anticipent l’œuvre des armées romaines de Titus, ils illustrent déjà ce qu’il dira bientôt aux admirateurs du Temple : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit » (Mt 24,2 ; cf. Lc 21,6).

Pour sa part, Luc semble résumer l’intervention de Jésus au Temple en deux versets confidentiels : Entré dans le Temple, Jésus se mit à en expulser les vendeurs. Il leur déclarait : « Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits » (Lc 19,45-46). Sœur Jeanne d’Arc note à ce propos : « Luc abrège au maximum la scène si colorée dans Marc et si violente dans Jean. Il n’en reste que l’occasion d’une leçon religieuse . » Cela voudrait-il dire que Luc n’a pas compris la portée symbolique de l’opération de Jésus dans le Temple ? N’a-t-il pas saisi – ou a-t-il voulu taire – que l’expulsion des vendeurs représente la future destruction du Temple ? Deux indices portent à croire le contraire.

D’abord, quand on lit l’évangile de Luc, il ne faut jamais perdre de vue qu’il se présente comme le premier tome d’une œuvre plus vaste. Ce qui n’est pas dit dans le premier peut se trouver dans le second. Lors du procès d’Étienne, de faux témoins disent : « Cet individu ne cesse de proférer des paroles contre le Lieu saint et contre la Loi. Nous l’avons entendu affirmer que ce Jésus, le Nazaréen, détruirait le Lieu saint et changerait les coutumes que Moïse nous a transmises » (Ac 6,13-14). Quand le grand prêtre lui demande si c’est exact, Étienne ne prétend pas que les accusations sont fausses. Et si sa longue évocation de l’histoire d’Israël prouve assez qu’il connaît la Loi de Moïse, à la fin de sa plaidoirie, il rappelle que le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme (Ac 7,48). Luc n’ignore donc pas qu’on attribuait à Jésus le dessein de détruire le Temple.

D’ailleurs, s’il est vrai que l’expulsion des marchands n’occupe que deux versets de son évangile, il convient de les lire à leur place pour en deviner la valeur prémonitoire. Quand nous lisons ce passage à l’eucharistie, on le commence le jeudi de la trente-troisième semaine et on l’achève le lendemain. On a eu le temps d’oublier ce qu’on a entendu la veille. Mais il faudrait lire cet épisode d’un trait, sans reprendre son souffle : Lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : « Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis construiront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait. » Entré dans le Temple, Jésus se mit à en expulser les vendeurs. Il leur déclarait : « Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits » (Lc 19,41-46). Si les choses se sont passées aussi vite sur le terrain que dans le texte, les auditeurs de Jésus ont bien dû sentir qu’il traduisait en actes les paroles qu’il venait de prononcer, qu’il anticipait l’intrusion de l’armée romaine.

On peut alors se demander ce que Jésus reproche au Temple, pourquoi il en mime la destruction. Cela pourrait faire l’objet d’une autre conférence, si du moins on voulait donner à cette question une réponse complète, qu’il faudrait chercher dans les quatre évangiles et dans les sources externes, en particulier dans les Antiquités juives de Flavius-Josèphe. Pour aujourd’hui, je me contente de la réponse que donne Luc, parce qu’elle nous ramène à l’oracle de Jérémie qui nous a servi d’introduction : vous avez fait de ma Maison de prière une caverne de bandits. On trouve la même image chez Marc (11,17) et chez Matthieu (21,13). Jean veut probablement exprimer la même chose à sa manière quand il fait dire à Jésus : Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. C’est peut-être mal comprendre l’image de la caverne. À la suite de Jean, et sous l’influence du souvenir de la caverne d’Ali Baba et des quarante voleurs, on a souvent compris que Jésus était simplement heurté par les manipulations financières dont le Temple était devenu le théâtre, comme on regrette parfois que les lieux de pèlerinage soient envahis par des échoppes. Mais l’allusion à Jérémie montre bien qu’il s’agit de tout autre chose.

Dans la bouche de Jérémie, la caverne n’est pas le lieu où les bandits entassent le butin de leurs rapines, une maison de commerce, mais c’est le repaire où les bandits vont se cacher après avoir commis leurs méfaits, pour se mettre à l’abri. Vous croyez que vous pouvez commettre l’injustice et puis venir vous réfugier dans le Temple en disant : « Nous sommes sauvés. » Pensez-vous que Dieu assure la protection de ceux qui l’offensent ? Imaginez-vous que, moyennant les sacrifices de votre culte, vous pouvez l’acheter et le rendre complice de vos dérèglements ?

Au seuil de ce carême, Jésus rejoint Jérémie pour nous appeler à une conversion qui est d’abord une cohérence : si vous venez à l’église, si vous appartenez à l’Église, rendez meilleurs vos chemins et vos actes, maintenez le droit entre un homme et son prochain, n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, ne versez pas le sang de l’innocent, ne suivez pas, pour votre malheur, d’autres dieux.

Père François Dehotte, du monastère de Wavreumont

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