Voir la gloire du Christ

2ème dimanche du Carême 2019

Voir la gloire du Christ

17 mars 2019

(Luc 9, 28–36)

La Transfiguration nous est racon­tée aujourd’hui pour nous encou­ra­ger dans notre marche vers Pâques, pour que le rayon­ne­ment de ce mys­tère nous encou­rage dans notre exis­tence par­fois un peu terne. Mais je crois que ce moment lumi­neux de l’Évangile est sur­tout une invi­ta­tion à voir à notre tour « la gloire de Dieu sur le visage du Christ » aujourd’hui. (Cfr. 2 Co 4, 6)

La Transfiguration, Théophane le Grec

Nous avons une belle icône de la Transfiguration. Elle nous invite à vivre en enfants de lumière. Elle révèle bien le rayon­ne­ment du Seigneur dans sa lumière pas­cale. Mais nous avons encore une autre icône dans notre cha­pelle, écrite par le même ico­no­graphe Giuseppe Papetti. Et sur cette image du Christ en croix il est écrit : O kurios ths doxhs, ‘Le Seigneur de la Gloire’. Le Père Jacques a en effet pro­po­sé à l’iconographe qui tra­vaillait chez nous cette ins­crip­tion, de pré­fé­rence à celle qui est géné­ra­le­ment écrite dans les repré­sen­ta­tions plus réa­listes de la cru­ci­fixion, I.N.R.I. Iesus Nazarenus Rex Iudeorum. Cet autre titre qui est sur notre icône pro­vient de l’épître aux Corinthiens (1 Co 2,8) « Si les princes de ce monde avaient connu la sagesse de Dieu, ils n’auraient pas cru­ci­fié le Seigneur de la Gloire ».

Alors nous pou­vons nous poser la ques­tion : est-ce que nous ‘connais­sons’ ne fût-ce qu’un peu de cette ‘sagesse de Dieu’ ? Est-ce que nous sommes capables de voir dans cet homme livré aux princes insen­sés de ce monde ‘le Seigneur de la Gloire’ ? Et est-ce que nous pou­vons voir cette gloire sur le visage du Crucifié ?

Mes frères, mes sœurs, telle est bien la ques­tion que nous devons nous poser aujourd’­hui. Quelle est cette gloire, et com­ment pouvons-nous la contem­pler ?

Parce qu’il ne nous est pas don­né sou­vent de contem­pler le Christ en majes­té, comme à Pierre, Jacques et Jean sur le Thabor. Mais pour répondre à cette ques­tion nous avons la suite de l’évangile d’aujourd’hui, car elle nous intro­duit plus avant dans le mys­tère de Jésus. Après l’éblouissement de la trans­fi­gu­ra­tion et la voix du Père qui invi­tait les dis­ciples à écou­ter le Fils bien-aimé, « sou­dain, regar­dant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux ». On pour­rait entendre cela comme une expres­sion de désen­chan­te­ment, de décep­tions : la vision mer­veilleuse s’est éva­nouie. Mais en réa­li­té ce n’est pas triste, parce que, avec Jésus, nous avons tout. Nous n’avons pas tel­le­ment besoin de visions. Je crois qu’aujourd’hui nous sommes vrai­ment appe­lés à comp­ter sur cette pré­sence dis­crète et intense de ‘Jésus seul’, sans tous les titres qu’on lui a don­nés par la suite.

Jésus-seul-avec-nous.

Jésus seul suf­fit.

Regar­dons donc encore le visage du Christ que repré­sente l’icône de la croix : cette image exprime bien le mys­tère de Jésus, aban­don­né de tous, seul, « livré » aux mains des pécheurs, mais « entré libre­ment dans sa pas­sion » : il rayonne la paix, la bien­veillance, tout ce qui fait la vraie gloire de Dieu. Et ses bras sont ouverts pour accueillir tous les humains qu’il aime. Je crois que nous devons com­men­cer par regar­der ain­si Jésus, tel que les évan­gé­listes nous le dépeignent : Jésus « avec nous dans nos épreuves » (Ps 90) : pas tel­le­ment ses miracles, ni même ses paroles, si mer­veilleuses soient-elles : — les seuls logia ne nous suf­fisent pas, — , mais sa façon de nous révé­ler le Père, presque à son insu, par sa seule manière d’être ‘avec nous’, quand il ren­contre et accueille ses frères et sœurs, quand il les regarde lon­gue­ment et les aime. En fré­quen­tant assi­dû­ment les évan­giles, nous pou­vons recon­naître sa vraie gloire, non pas une gloire baroque, comme sur­ajou­tée, tou­jours un peu déri­soire, comme cer­tains peintres ont cru devoir la repré­sen­ter, mais ce que j’appellerais sa gloire fon­da­men­tale, consti­tu­tive. Dans la Bible, la ‘gloire’ signi­fie pré­ci­sé­ment le poids, l’intensité de la pré­sence.

Saint Jean l’évangéliste, le ‘Théologien’, exprime bien notre foi dans un résu­mé abrupt, à la pre­mière page de son évan­gile : « Le Verbe s’est fait chair et nous avons vu sa gloire ». Sa-gloire-dans-la-chair. Ce n’est pas dans une vision, mais dans sa vie concrète avec nous, homme par­mi les hommes, que nous pou­vons voir sa gloire. N’est-ce pas là le cœur de notre foi ? Pouvoir dire en véri­té, ins­pi­rés par l’Esprit : « Jésus est Seigneur » (1 Co 12,3). Jésus de Nazareth est ‘le Seigneur de la gloire’. Et l’évangéliste pour­suit : « Avec lui nous avons tout reçu, et grâce sur grâce. »

Et cepen­dant il ne suf­fit pas de dis­cer­ner la vraie gloire de Jésus, notre Seigneur. Nous sommes aus­si appe­lés à voir, « la gloire de Dieu dans l’homme vivant », — dans tout homme. (Pour reprendre l’intuition de saint Irénée de Lyon).

Car il nous faut main­te­nant faire un pas de plus : les mys­tères de Jésus ne sont pas uni­que­ment à contem­pler ; nous devons y par­ti­ci­per, nous devons les revivre à notre tour, — à notre mesure. La ques­tion pré­cise que l’évangile nous pose est donc : pouvez-vous dis­cer­ner aujourd’hui la gloire de Dieu dans la per­sonne de Jésus, quand il vient à vous sous les traits du der­nier de ses frères et sœurs ?

Cela s’apprend. Pour apprendre à regar­der comme Jésus, il faut nous mettre à son école et voir com­ment il fai­sait, par exemple sa façon de regar­der Zachée per­ché sur son syco­more : en dis­cer­nant en ce fonc­tion­naire pas très scru­pu­leux un homme qui cher­chait Dieu, il lui a per­mis de se révé­ler un hôte géné­reux, et « le salut est venu sur sa mai­son ». Il y a tant d’autres épi­sodes dans les évan­giles qui nous décrivent la façon qu’avait Jésus de regar­der les hommes et les femmes qu’il ren­con­trait, sa façon d’ainsi les libé­rer du poids de leur des­tin, et de leur révé­ler leur noblesse fon­da­men­tale.

L’évan­gile selon saint Luc pré­cise que cet épi­sode s’est pas­sé « pen­dant qu’il priait ». De fait, c’est dans la prière qu’une trans­fi­gu­ra­tion est pos­sible. La prière est même indis­pen­sable pour que notre regard puisse à son tour dis­cer­ner en tout humain cette gloire, cette beau­té, sou­vent cachée. Il nous faut beau­coup prier pour pou­voir por­ter sur les autres un regard qui libère le meilleur en eux et qui les révèle à eux-mêmes.

Cette démarche de trans­fi­gu­ra­tion est en effet une démarche de foi, car il s’agit de voir en nos sœurs et nos frères l’essentiel qui est invi­sible aux yeux, de leur révé­ler ce qui en eux les dépasse infi­ni­ment et les rend uniques. Il dépend de nous, pour une part impor­tante, que les per­sonnes que nous ren­con­trons, ou avec les­quelles nous vivons, découvrent ain­si ce qu’elles sont vrai­ment. Il y a un regard qui fige notre inter­lo­cu­teur et l’oblige à jouer un rôle, mais, quand, en l’abordant, nous offrons une paix et une grande bien­veillance, pui­sées dans celles de notre Père céleste, nous consta­tons sou­vent que notre inter­lo­cu­teur en est comme renou­ve­lé, illu­mi­né. Il s’agit d’une toute petite trans­fi­gu­ra­tion, certes, mais nous pou­vons y contri­buer.

Il y a d’ailleurs tou­jours une réci­pro­ci­té dans cette démarche. Nous ne pou­vons contri­buer à éveiller une lumière chez les autres que parce que nous nous sommes préa­la­ble­ment lais­sé trans­for­mer par une lumière qui nous a été don­née. Et alors, comme le Christ nous le rap­pelle : « votre lumière doit briller aux yeux des hommes… » car « à pré­sent vous êtes lumière dans le Seigneur ».

En contem­plant encore une fois l’icône de la Transfiguration nous pou­vons donc y voir tout un pro­gramme. Elle ne décrit pas qu’un évè­ne­ment ponc­tuel du pas­sé ou encore un mys­tère hors du temps ; elle nous invite à décou­vrir la gloire, c’est-à-dire la pré­sence intime et intense du Christ, en nos frères et sœurs, pour vivre et réa­li­ser avec eux chaque jour comme une nou­velle Transfiguration.

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