Pâques 2019

Dimanche 21 avril 2019

PÂQUES 2019

(Jean 20, 1–9)

Introduction

Cette année, pour fêter Pâques, nous rece­vons un prin­temps extra­or­di­nai­re­ment lumi­neux. C’est une grâce qui nous est faite, pour nous invi­ter à accueillir avec gra­ti­tude tout don venant de Dieu, et pour rayon­ner à notre tour la lumière qui vient du Christ res­sus­ci­té.
Mais n’oublions pas pour autant tous ceux qui sont dans les ténèbres de la souf­france et le deuil. Nous pen­sons en par­ti­cu­lier aux cen­taines de chré­tiens tués ce matin dans des atten­tats com­mis par des soi‐disant boud­dhistes du Sri Lanka, au cours de l a messe de Pâques.
Ce n’est pas en bou­dant notre joie que nous allons les aider ; com­men­çons plu­tôt par nous accueillir vrai­ment les uns les autres, ici, avec toutes les dif­fé­rences qui nous carac­té­risent. Et prions Dieu pour que la paix qui pro­vient du Christ tué par des fana­tiques et reve­nu à la vie par­mi nous, se dif­fuse dans les cœurs de plus en plus de témoins de la vraie vie.
Tournons‐nous vers la croix, pour deman­der hum­ble­ment la grâce de rayon­ner cette vie véri­table. Oui, Seigneur , prends pitié !

Homélie

La litur­gie nous plonge dans le mys­tère de Pâques : un mys­tère qui nous enva­hit et nous dépasse abso­lu­ment. Cette nuit, ce matin, nous avons célé­bré dans la joie le triomphe de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort. Et nous avons chan­té de tout cœur : « Il est res­sus­ci­té ; il est vrai­ment res­sus­ci­té… » Mais ce midi nous avons aus­si enten­du saint Paul nous dire, dans son épître : « Vous êtes res­sus­ci­tés avec le Christ… » Le mys­tère de Pâques nous dépasse, certes, mais il nous concerne aus­si tota­le­ment ! Nous célé­brons la résur­rec­tion du Christ Jésus qui s’est pas­sée il y a bien­tôt 2000 ans. Mais nous sommes aus­si appe­lés à par­ti­ci­per aujourd’hui à tous ses mys­tères, et : « Si nous mour­rons avec lui, avec lui nous vivrons » (2Tim 2,11)

Or une cer­taine pré­sen­ta­tion de la résur­rec­tion, peut nous décou­ra­ger sur notre che­min de vie chré­tienne, parce qu’elle décrit la résur­rec­tion comme une réa­li­té tel­le­ment mer­veilleuse et inouïe qu’elle en devient inac­ces­sible. Oui, on a sou­vent cru néces­saire d’accentuer son aspect mira­cu­leux et la rup­ture qu’elle appor­tait dans l’histoire. Cette façon de pré­sen­ter la résur­rec­tion a été bien illus­trée par la musique ancienne du Credo où, après les mots chan­tés de façon un peu lugubre : « … pas­sus et sepul­tus est », éclate triom­pha­le­ment le « Et resur­rexit ter­tia die ». C’est mer­veilleux. Mais à force d’exalter uni­la­té­ra­le­ment le miracle (de la résur­rec­tion), on finit par le relé­guer dans l’univers de la légende et du mythe. Or ce qui nous importe est de vivre le mys­tère ici et main­te­nant, et d’accueillir sa nou­veau­té, sans éva­cuer toute notre his­toire.

Revoyons donc le texte. Nous sommes au cha­pitre 20 de saint Jean. Dans les quatre évan­giles, un nou­veau cha­pitre com­mence avec le récit du jour de Pâques. Il a bien fal­lu divi­ser le texte en cha­pitres et en ver­sets pour s’y retrou­ver. Mais en lisant plus atten­ti­ve­ment le pas­sage que nous avons enten­du dans son contexte, nous sommes frap­pés par la conti­nui­té qui tra­verse tout le récit. Par delà les divi­sions ulté­rieures en cha­pitres, nous consta­tons que la des­crip­tion des faits et gestes des saintes femmes et des dis­ciples se pour­suit tout uni­ment, depuis la des­cente de croix et l’ensevelissement jusqu’à la visite au tom­beau, dès que pos­sible, après le sab­bat. Et la décou­verte du tom­beau vide sus­cite d’abord l’étonnement, la per­plexi­té, des courses folles. La com­pré­hen­sion de la réa­li­té mer­veilleuse est lente et labo­rieuse, comme une aurore encore timide. Peu à peu, gra­duel­le­ment, la lumière se fait. Au début ils ne recon­nais­saient pas Jésus. C’est un aveu étrange, mais si les évan­gé­listes l’ont rete­nu, c’est parce que c’est bien ain­si que les choses se sont pas­sées. Mais fina­le­ment les témoins com­prennent dans la foi, ils recon­naissent le Christ et reçoivent de lui une nou­velle éner­gie pour por­ter la bonne nou­velle autour d’eux, comme nous l’avons enten­du pro­cla­mer par l’apôtre Pierre dans les Actes des Apôtres.

Or cette conti­nui­té et cet aspect gra­duel ne sont pas anec­do­tiques ; ils sont fon­da­men­taux pour notre com­pré­hen­sion de l’Évangile dans la foi. Tous les évan­gé­listes l’évoquent d’ailleurs, mais sur­tout saint Jean. Nous voyons en effet qu’il uti­lise à des­sein un mot ambi­va­lent pour évo­quer le mys­tère du Christ : il parle de son ‘élé­va­tion’, c’est-à-dire à la fois sa cru­ci­fixion, quand il a été éle­vé sur le bois du sup­plice et son exal­ta­tion au des­sus de tout. Un même mot exprime sa mort igno­mi­nieuse et sa résur­rec­tion glo­rieuse. Parce que c’est un même mou­ve­ment. L’audace de cette pré­sen­ta­tion met en pleine lumière la conti­nui­té entre la Passion et la Résurrection. A tra­vers tout l’évangile selon saint Jean la gloire du Christ est ain­si annon­cée et déjà inau­gu­rée, même dans les contro­verses et les contes­ta­tions les plus acerbes. Nous pen­sons en par­ti­cu­lier à l’image qu’il donne à ceux qui l’interrogent sur son ave­nir. Il leur parle du grain de blé qui tombe en terre, qui meurt en quelque sorte, pour fina­le­ment por­ter beau­coup de fruit. Ici encore il y a conti­nui­té, à tra­vers la mort.

Mes sœurs, mes frères, telle est pré­ci­sé­ment la bonne nou­velle de la résur­rec­tion : il y a une mort qui engendre la vie. Avec Jésus, avec son Esprit, nous pou­vons dis­cer­ner et pro­mou­voir une vie qui est déjà pré­sente dans la mort, en toute mort, à com­men­cer par les plus petites de notre vie quo­ti­dienne, les contra­dic­tions, les frus­tra­tions, les échecs. Et notez bien : dire que la mort porte une pro­messe de vie n’est pas un simple constat ; ce n’est pas pro­fes­ser un pré­ju­gé opti­miste. Jésus n’est pas venu pour nous dire qu’ « après la pluie vient le beau temps ». Et nous ne nous sommes pas non plus réunis ici aujourd’hui pour sim­ple­ment fêter le retour du prin­temps, si mer­veilleux, comme chaque année. La vie vrai­ment nou­velle ne sur­git pas de n’importe quelle mort.
La mort, même au creux de notre vie quo­ti­dienne, n’est féconde que quand elle est l’aboutissement d’un amour, un amour qui va « jusqu’au bout ». C’est encore saint Jean qui a per­çu cette façon de vivre chez Jésus. Nous l’avons célé­brée le jeu­di saint. « Ayant aimé les siens qui étaient en ce monde, il les aima jusqu’au bout ; » (Le Père Bernard en a bien par­lé ; je n’y reviens pas.) Mais ailleurs encore, dans son épître, saint Jean nous dit que « ‘nous sommes pas­sés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères ». Nous aus­si donc, quand nous nous lais­sons por­ter par l’Esprit de Jésus, l’Esprit du don incon­di­tion­nel, nous pou­vons entrer dans ce mou­ve­ment de la Pâques et faire concrè­te­ment l’expérience de la résur­rec­tion.

Pâques est effec­ti­ve­ment un ‘pas­sage’, une tra­ver­sée. Oui ! à la suite du Christ, nous pou­vons dépas­ser la mesure de ce que nous croyons devoir faire, pour décou­vrir une façon d’aimer sans mesure. Nous pou­vons décou­vrir que nous sommes capables de réa­li­ser plus et de sup­por­ter davan­tage. Nous pou­vons vivre nos épreuves et même nos impasses comme des creu­sets et y rece­voir une vie nou­velle, une joie ines­pé­rée. Encore une fois, cela ne se réa­lise pas tout seul : ce n’est pas une épreuve vécue n’importe com­ment, qui peut être ain­si trans­muée en or, au sor­tir de la four­naise. Mais avec la grâce de Dieu, nous pou­vons vivre notre vie, en ses moments les plus modestes ou les plus graves, avec un amour incon­di­tion­nel, ‘jusqu’au bout’. Nous pou­vons alors nous enga­ger dans ce pas­sage, cette Pâque qui donne à toute notre exis­tence une dimen­sion d’éternité.
L’évangile que nous avons enten­du pré­cise encore que, pour réa­li­ser ce pas­sage, l’amour doit être accom­pa­gné de la foi. Le ‘dis­ciple bien aimé’ a accé­dé au mys­tère de la résur­rec­tion quand « il vit et il crut ». En effet, jusqu’à pré­sent, « notre vie est cachée avec le Christ en Dieu », comme saint Paul nous l’a rap­pe­lé dans l’épître. Foi et amour sont tou­jours liés, et c’est la foi, le plus sou­vent obs­cure, qui assure la conti­nui­té et la par­ti­ci­pa­tion au mys­tère.

Mes frères, mes sœurs, prions les uns pour les autres pour que nous entrions dans le mou­ve­ment de Pâques, dans la dyna­mique du pas­sage. Il est vrai : dans un pre­mier temps nous voyons Marie de Magdala venir et repar­tir, les dis­ciples courent puis repartent ; Marie revient encore et se retourne deux fois ; les ‘dis­ciples d’Emmaüs’ quittent Jérusalem et puis y retournent en hâte… Mais ensuite leur démarche devient plus cohé­rente, parce qu’ils se savent envoyés par le Seigneur, habi­tés par un nou­veau dyna­misme. Nous ris­quons aus­si de tour­ner en rond, ne sachant pas où don­ner de la tête, en nous deman­dant sans cesse ce que signi­fie au fond le mys­tère de Pâques. Prions donc pour qu’en accueillant à notre tour, et tou­jours plus inti­me­ment le mes­sage de Pâques, nous rece­vions aus­si cet élan pour dépas­ser ce que nous croyons être nos limites, pour aller plus réso­lu­ment vers nos frères et sœurs. Alors nous goû­te­rons plei­ne­ment à la joie du par­tage, de la frac­tion du pain et du don, tout simple, de notre vie.

fr. Pierre

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