Un retour à la vie

UN RETOUR À LA VIE

5ème dimanche Carême C (2019)
Jn 8, 1–11

La situa­tion de l’Église aujourd’­hui est deve­nue sou­dain dif­fi­cile, parce que l’on exige avant tout d’elle plus d’humanité. Elle s’est cou­ra­geu­se­ment enga­gée dans la défense de de la morale et de la doc­trine, mais nous décou­vrons qu’elle n’a pas suf­fi­sam­ment été atten­tive aux per­sonnes. La per­sonne, toute per­sonne est sacrée, plus que la morale et le dogme. Je crois que l’interpellation faite aujourd’­hui à l’Église est un appel à reve­nir encore et encore à l’Évangile. Oui, mes frères, mes sœurs, nous avons tou­jours à le redé­cou­vrir, et il semble qu’on soit aujourd’­hui mieux pla­cé pour l’accueillir. En tout cas la litur­gie peut beau­coup nous y aider, comme on le ver­ra.

L’évan­gile d’aujourd’hui, en ce 5ème dimanche du Carême, nous per­met tout d’abord de bien entrer dans le mys­tère pas­cal, pré­ci­sé­ment en sui­vant de plus près Jésus qui va vers sa Passion. Cet évan­gile nous donne en effet une image très concrète du com­por­te­ment du Seigneur qui marche vers Pâques. Tous les textes des évan­giles nous font voir com­ment il était, com­ment il vivait et réagis­sait. Il appa­rait le plus sou­vent comme le Fils, atten­tif à la voix de son Père, atten­tif à tous, créa­tif, doux et humble de cœur. Mais il faut aus­si noter un trait par­ti­cu­lier de sa per­son­na­li­té : il y a des choses qu’il ne peut pas sup­por­ter : les richesses qui écla­boussent les pauvres, le scan­dale des petits, l’exclusion de cer­taines per­sonnes, pour des rai­sons de race, de morale ou de reli­gion, ou encore le rigo­risme reli­gieux. Face à de telles situa­tions, il se fâche, il devient même pro­vo­quant ; on l’a vu à Nazareth. Et il pro­voque chez les autres des réac­tions par­fois vio­lentes. Souvenons-nous du nombre de fois où, comme ici, ou comme dimanche pas­sé, des scribes ou des pha­ri­siens s’indignent de son com­por­te­ment, lui tendent un piège, pour le mettre en contra­dic­tion avec la Loi. Il est vrai que les évan­giles nous ont aus­si rela­té de nom­breuses situa­tions et his­toires où Jésus sus­cite l’admiration et apporte paix et récon­ci­lia­tion, mais en y regar­dant plus atten­ti­ve­ment, nous décou­vrons qu’il y a quand même de nom­breuses situa­tions de conflit, et les confron­ta­tions deviennent de plus en plus rudes quand il arrive à Jérusalem ; elles abou­ti­ront fina­le­ment à ce qu’on l’élimine phy­si­que­ment.

C’est pour cela que cet évan­gile, sa ren­contre avec la femme adul­tère, nous intro­duit si bien à ce temps de la Passion. Parce que le motif pour tant de per­sé­cu­tion, pour tant de haine, y appa­rait si clai­re­ment : on ne sup­porte plus la façon dont Jésus dénonce tout ce qui humi­lie, exclut ou éli­mine les per­sonnes sans défenses, et notam­ment la richesse, la xéno­pho­bie, tous les abus et exclu­sions, et ici le rigo­risme, le puri­ta­nisme reli­gieux. Or c’est sur tout cela qu’est basé l’ordre éta­bli. On com­prend que le bon sens poli­tique exi­geait de sup­pri­mer un tel homme, comme l’a bien com­pris Caïphe : « C’est notre avan­tage qu’un seul homme meure pour le peuple.. » (Jn 11, 50).
Mais reve­nons à l’image de Jésus, telle qu’elle appa­rait dans l’évangile. Ce qui carac­té­rise et uni­fie la vie de Jésus est pré­ci­sé­ment son res­pect abso­lu de la per­sonne, et en par­ti­cu­lier de la per­sonne vul­né­rable, misé­rable et mar­gi­na­li­sée, vic­time de la bas­sesse des hommes, de la rai­son d’État ou des exi­gences du sys­tème clé­ri­cal.
L’évangéliste décrit ici de façon sai­sis­sante la façon dont Jésus s’y prend. Il ne dit rien, mais il s’accroupit et grif­fonne quelques traits par terre. Là, par terre, il est au niveau de la femme qu’on a mise au milieu du cercle des accu­sa­teurs, pros­trée. Les Pères de l’Église voient dans cette situa­tion l’image même de l’incarnation : le Fils est des­cen­du sur terre pour y ren­con­trer à son niveau l’humanité pros­trée, afin de la rele­ver.

Mais alors, Jésus, — et c’est une autre carac­té­ris­tique assez géniale qui lui est propre, — Jésus les met en boite, comme on dit. Il a une façon bien à lui de ren­voyer à leur contra­dic­tion ceux qui essaient de le coin­cer. Pensons par exemple à sa réponse à ceux qui lui deman­daient s’il fal­lait ou non payer l’impôt : « Rendez à César ce qui est à César » ! Ici aus­si, il a cette réponse deve­nue à juste titre pro­ver­biale : « Que celui qui est sans péché lui jette la pre­mière pierre ! ». Et le cercle infer­nal qui enser­rait la femme s’ouvre peu à peu, elle se relève ; elle peut com­men­cer une nou­velle vie.

Il faut encore pré­ci­ser le sens de cette scène évan­gé­lique, parce qu’on l’a sou­vent mal com­prise. Il ne s’agit pas d’une décla­ra­tion de culpa­bi­li­té géné­rale : Jésus n’est pas venu pour nous décla­rer que nous sommes tous pécheurs. Et quand il dira à la femme pros­trée : « Moi non plus je ne te condamne pas », il n’instaure pas davan­tage une per­mis­si­vi­té géné­rale. Il n’est pas non plus venu pour nous décla­rer que désor­mais tout nous est per­mis.
Non ! Jésus ne donne pas ici des règles géné­rales ; ce que cet évan­gile nous annonce, c’est pré­ci­sé­ment l’attention par­ti­cu­lière que Jésus porte à cha­cune des per­sonnes qu’il ren­contre, et sur­tout celles qui subissent la vio­lence, celles aux­quelles per­sonne ne prête atten­tion, comme la veuve pauvre, per­due dans la foule, et qui met deux pié­cettes dans le tronc du temple, ou encore à celles qu’on méprise, comme la ‘péche­resse de la ville’ chez Simon le Pharisien. On pour­rait citer de nom­breux cas de cette atten­tion par­ti­cu­lière de Jésus aux per­sonnes en situa­tion de fai­blesse, pour leur redon­ner de l’espoir. En fait les évan­giles en parlent sou­vent, mais, comme ce n’étaient pas là des démarches très spec­ta­cu­laires de Jésus, on n’y a pas prê­té beau­coup d’attention, au cours de l’histoire de l’Église.

Ce qui par contre appa­rait en tout cas clai­re­ment, ce sont les réac­tions de Jésus, quand il dit : « Les der­niers seront les pre­miers ». Il s’oppose à tous ceux qui pré­ci­sé­ment fixent les per­sonnes fra­giles dans des situa­tions mépri­sables ou mar­gi­nales. Pensons ici aux nom­breux per­son­nages de bien pen­sants, comme Simon le Pharisien que dégoute la femme venue embras­ser les pieds de Jésus, l’autre Pharisien de la para­bole qui méprise le Publicain, ou encore le fils ainé de la para­bole du Père misé­ri­cor­dieux, et fina­le­ment, aujourd’­hui, les défen­seurs de la loi de Moïse qui pro­posent de lapi­der la femme adul­tère, — tous des hommes très cor­rects. Mais Jésus s’oppose net­te­ment à leur com­por­te­ment. Il dénonce leur façon de juger, de condam­ner ces pauvres à un sort minable. Condamner, cela veut dire fixer le sort de quelqu’un, l’enfermer, si non dans une pri­son, au moins sous une éti­quette, — ou sim­ple­ment les vouer au silence, comme les vic­times de la pédo­cri­mi­na­li­té.

Mais aux pauvres et aux vic­times, comme la femme adul­tère de notre évan­gile, Jésus dit : « Moi non plus je ne te condamne pas. Va ! », lève-toi et marche ! dégage-toi de cette renom­mée qui t’enferme comme des ban­de­lettes mor­tuaires ! va ton che­min, ne pèche plus et deviens vrai­ment toi-même ! C’est ce que Jésus dit chaque fois qu’il fait un miracle : « Va ! ta foi t’a sau­vée. » Vis désor­mais de cette foi fon­da­men­tale qui te met debout, qui te per­met de bien voir et entendre, pour vivre enfin digne­ment !

Comme je vous le disais en com­men­çant : cet évan­gile est une mer­veilleuse intro­duc­tion au mys­tère de Pâques. Il nous per­met de com­prendre pour­quoi, en pri­vi­lé­giant tou­jours l’attention aux per­sonnes, plu­tôt qu’à l’observance de la loi, Jésus était deve­nu gênant, insup­por­table aux mora­li­sa­teurs et à ceux qui déte­naient l’autorité.

Oui, mes sœurs, mes frères, ce récit est bien­ve­nu en ce temps de pré­pa­ra­tion de Pâques, non seule­ment parce qu’il explique pour­quoi le Christ a été sup­pri­mé, mais sur­tout, sur­tout parce qu’il décrit déjà une résur­rec­tion. Dans quinze jours nous fête­rons la Résurrection du Seigneur, et c’est un fait unique dans l’histoire. Mais nous savons que la Résurrection le jour de Pâques réca­pi­tule tous les relè­ve­ments que le Seigneur a sus­ci­tés quand il était par­mi nous, et depuis, grâce à la pré­sence tou­jours effi­cace de son Esprit. En fêtant le Ressuscité nous fêtons donc aus­si tous les retours à la vraie vie que nous racontent les évan­giles. Et nous savons que nous sommes éga­le­ment appe­lés à per­mettre autour de nous un retour à la vraie vie, un déve­lop­pe­ment nou­veau de la vie qui nous vient de Dieu. C’est pour­quoi nous ren­dons grâce.

Fr. Pierre

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