DIMANCHE IN ALBIS 2019

28 avril 2019

DIMANCHE IN ALBIS 2019

(Jn 20, 19–31)

Introduction

La fête de Pâques conti­nue encore aujourd’hui. Elle est trop grande pour n’être célé­brée qu’en un seul jour. Il nous faut toute une semaine pour lais­ser son mys­tère péné­trer pro­fon­dé­ment dans notre cœur. Les nou­veaux bap­ti­sés pen­dant la nuit de Pâques remettent aujourd’hui encore leur habit blanc, leur aube ; c’est pour­quoi on appelle ce dimanche le dimanche en blanc ‘in albis’.
Pour nous enga­ger désor­mais plus avant dans une vie de dis­ciple du Seigneur res­sus­ci­té, ce dimanche nous donne quelques indi­ca­tions. Nous ver­rons les fruits que les dis­ciples ont recueillis du mys­tère de Pâques pour les par­ta­ger autour d’eux, et jusqu’à nous.
Commençons donc par prier les uns pour les autres pour que nos cœurs soient dis­po­sés à accueillir les appels que l’évangile nous adresse. Et ouvrons notre assem­blée aux dimen­sions du monde, pour que notre prière soit vrai­ment chré­tienne.

Homélie

Il fal­lait lire ce texte « huit jours après la Pâque », pour conclure cette fête qui dure huit jours. Car c’est éga­le­ment la conclu­sion de tout l’évangile de saint Jean, avec la parole si déci­sive de Jésus : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » Et nous savons bien que cette parole n’était pas seule­ment adres­sée à Thomas, mais à nous tous, et donc et à cha­cun, cha­cune, d’entre nous, aujourd’hui.

Mais qu’est-ce que nous sommes appe­lés à croire sans voir ?
C’est la résur­rec­tion, la pré­sence de Jésus tou­jours vivant . C’est le fait évident qu’à un cer­tain moment une éner­gie extra­or­di­naire s’est déployée quelque part en Palestine. Les apôtres et autres témoins de la vie de Jésus qui, au départ, n’étaient pas par­ti­cu­liè­re­ment cou­ra­geux, — c’est le moins qu’on puisse dire, — se sont sou­dain révé­lés intré­pides, inven­tifs, per­sua­sifs, auda­cieux et patients jusqu’à la mort. Comme on dit : il n’y a pas de fumée sans feu. La pré­sence de Jésus par­mi ses fidèles et la force de son Esprit, désor­mais à l’œuvre dans leurs cœurs, le rayon­ne­ment puis­sant de l’exemple des pre­miers chré­tiens, ce sont là des faits évi­dents qui attestent que quelque chose s’est pas­sé. On ne sait pas pré­ci­sé­ment quoi : les récits sont variés, par­fois contra­dic­toires. Il nous suf­fit de consta­ter le résul­tat : une trans­for­ma­tion inouïe des témoins.

Mais il ne faut pas ‘croire’ à cela, au sens pré­cis du mot (adhé­rer à une chose invé­ri­fiable). Car nous l’avons véri­fié, et nous savons qu’une révo­lu­tion inté­rieure s’est pro­duite chez cer­tains, et puis, de proche en proche, chez de nom­breuses per­sonnes. C’est un fait his­to­rique. Même si nous ne pour­rons jamais véri­fier le fait de la résur­rec­tion, grâce au témoi­gnage des dis­ciples, nous en connais­sons les fruits. Et, comme le dit Jésus ailleurs, c’est à leurs fruits que nous pou­vons juger de la valeur de ces témoi­gnages.
Revenons donc à la ques­tion : à quoi sommes‐nous appe­lés à ‘croire, sans avoir vu’ Jésus res­sus­ci­té ? Puis qu’il ne faut pas ‘croire’ au fait de la résur­rec­tion, qui est un fait his­to­rique, suffira‐t‐il de pro­fes­ser des lèvres, et de chan­ter avec beau­coup de convic­tion, que « Jésus est res­sus­ci­té le troi­sième jour, selon les Écritures » pour être un témoin de la résur­rec­tion ? Ne pouvons‐nous pas mani­fes­ter notre foi, une foi qui fait vivre de façon lus convain­cante ?

Mes frères, mes sœurs, nous le savons : nous pou­vons don­ner une réponse très concrète à cette ques­tion : oui, nous sommes appe­lés à croire, à croire pos­sible pour nous, — qui ne sommes pas par­ti­cu­liè­re­ment cou­ra­geux, — de por­ter éga­le­ment ces fruits de la résur­rec­tion, la nou­velle vie en Jésus, la vie dans son Esprit. Ces fruits sont notre témoi­gnage, l’expression de notre foi. Nous sommes appe­lés à vivre ain­si une foi active, trans­for­mante, créa­trice.

Plus pré­ci­sé­ment, je vou­drais décrire six de ces fruits que nous pou­vons rece­voir de la résur­rec­tion du Christ, pour les por­ter aux autres. D’abord la paix que Jésus a appor­té à ses dis­ciples désem­pa­rés, puis la joie, ines­pé­rée. Il y a aus­si la com­mu­nion de « la mul­ti­tude des dis­ciples qui n’avaient désor­mais plus qu’un seul cœur et une seule âme », et les pous­sait au par­tage de tous leurs biens. Je vois encore le par­don reçu de l’Esprit de Jésus qui leur a per­mis de vrai­ment vivre ensemble. L’évangile d’aujourd’hui évoque éga­le­ment leur foi renou­ve­lée et, fina­le­ment, nous voyons, à tra­vers tous ces récits, l’expérience d’une nou­velle vie reçue en plé­ni­tude, plus forte que la mort. Croire aujourd’hui, me semble‐t‐il, c’est nous enga­ger sur ce che­min.

Et, en regar­dant et médi­tant plus cal­me­ment ces fruits de la résur­rec­tion, nous pou­vons aus­si noter leur carac­té­ris­tique par­ti­cu­lière : ce sont effec­ti­ve­ment tous des démarches pas­cales : paix, joie, par­tage, par­don, foi et vie sont en effet des expé­riences de pas­sages : de l’angoisse à la paix, du désar­roi à la joie, de l’enfermement au par­tage, du res­sen­ti­ment au par­don, du doute à la foi et du déses­poir mor­tel à la vie. Telle est bien la démarche fon­da­men­tale de l’Évangile : une tra­ver­sée de l’épreuve vers la lumière, une expé­rience de la mort qui débouche sur la vie.

Regar­dons main­te­nant com­ment les dis­ciples ont fait ces dif­fé­rentes expé­riences de résur­rec­tion, pour apprendre d’eux com­ment réa­li­ser aujourd’hui, à notre tour, notre voca­tion de ‘fils de la résur­rec­tion’, comme les Écritures appellent les dis­ciples de Jésus.
Quand Jésus vient au milieu de ses dis­ciples désem­pa­rés er apeu­rés, il com­mence par leur dire : « La paix soit avec vous ! » et l’évangile pour­suit : « Après ces paroles, il leur mon­tra ses mains et son côté ». La paix que Jésus nous donne n’est, en effet, pas la séré­ni­té de celui qui échappe à toute contra­dic­tion et toute mal­chance. Car la paix que Jésus donne nous vient de ses bles­sures. « Par ses bles­sures, nous sommes gué­ris ». Il a connu cette paix quand il a tout don­né, tout accom­pli, sur la croix. Il avait tout assu­mé, et, res­sus­ci­té, il garde les marques, les stig­mates de la Passion. D’ailleurs c’est à la frac­tion du pain que les dis­ciples l’ont recon­nu, à la façon dont il se don­nait en par­tage, comme un pain bri­sé, offert à tous. Pour être, à notre tour, des arti­sans de paix, com­men­çons donc par assu­mer nos bles­sures, et même les bles­sures qu’on nous a faites. La paix véri­table est au‐delà de toute anes­thé­sie. Elle est au bout d’un pas­sage à tra­vers beau­coup de contra­dic­tions. Elle sup­pose en fait déjà une récon­ci­lia­tion, un par­don, comme Jésus le demande à ses dis­ciples, ̶ comme il a lui‐même com­men­cé par par­don­ner à ses bour­reaux : « Père, pardonne‐leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34) Oui, ces deux démarches pas­cales vont ensemble : pas de paix véri­table sans un accueil et une récon­ci­lia­tion, d’abord avec nous‐mêmes, et puis avec tous. Mais cela dépasse sou­vent nos forces et nous ne devons alors pas hési­ter à appe­ler sur nous l’Esprit de Jésus res­sus­ci­té.

Deux autres démarches pas­cales vont éga­le­ment de pair : le par­tage et la joie. Assez spon­ta­né­ment, ceux qu’unit la même foi en la résur­rec­tion, la même joie, mettent tout en com­mun. Cela a frap­pé leur entou­rage, car, pour faire cela, et aller à l’encontre de toute ten­dance natu­relle, il fal­lait un motif puis­sant, le par­tage d’une expé­rience inouïe. « Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, …on dis­tri­buait tout en fonc­tion des besoins de cha­cun. » Plus tard encore, nous ver­rons que saint Paul sera tou­jours pré­oc­cu­pé de ras­sem­bler des sommes pour aider les plus pauvres. Saint Benoît, à son tour, insiste beau­coup sur cette exi­gence et cite volon­tiers dans sa Règle les textes enten­dus aujourd’hui. Mais, pour être convain­quant, ce par­tage doit non seule­ment se réa­li­ser entre croyants, mais bien au‐delà, si nous vou­lons effec­ti­ve­ment témoi­gner de la Résurrection ! On a par­lé de ce par­tage pen­dant le Carême, mais il serait encore plus oppor­tun de par­ler d’un ‘Temps pas­cal de par­tage’.

Parce que le vrai par­tage n’est pas tel­le­ment moti­vé par le renon­ce­ment et péni­tence, mais bien plu­tôt par la joie. « Il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir », disait Jésus. (Ac 20, 35) La joie dont les dis­ciples furent rem­plis leur est don­née par cette pré­sence de Jésus tou­jours vivant et qui les envoie pour conti­nuer l’œuvre du Père et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Sommes‐nous capables, à notre tour, d’apporter cette Bonne Nouvelle comme vrai­ment bonne, et source de joie ? Le pape François revient sans cesse sur cette joie évan­gé­lique. Ses prin­ci­paux mes­sages sont inti­tu­lés Veritatis Gaudium, Amoris Laetitia ou Gaudete et Exultate. C’est vrai­ment un mes­sage de joie qu’il veut nous don­ner. Il est d’ailleurs cent fois ques­tion de la joie dans le Nouveau Testament, Mais nous voyons dans l’Évangile que cette joie n’est par­faite que si elle a pu en quelque sorte résor­ber les contra­dic­tions et tra­ver­ser les larmes. Vous connais­sez tous ce fameux texte de l’évangile : « Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction, .… mais lorsqu’elle a don­né le jour à l’enfant, … elle est toute à la joie, … » (Jn 16, 21) Oui, la joie n’est pas seule­ment un écho du suc­cès ; elle est tou­jours pas­cale, au‐delà de la tris­tesse et de la perte. C’est pour­quoi elle ne peut qu’être don­née, ou reçue ; on ne la pos­sède pas ! Mais nous pou­vons tou­jours don­ner la joie aux autres, la par­ta­ger. Et « Dieu aime celui qui donne avec joie. »

Il fau­drait encore par­ler ici de la foi pas­cale, la foi à laquelle Thomas est arri­vé. Foi pas­cale, parce que pas­sée à tra­vers le doute. De fait, le doute, qui semble au pre­mier abord le contraire de la foi, fait vrai­ment par­tie de la démarche de foi. Encore faut‐il le situer comme une étape de cette démarche, et pas comme un arrêt. Mais je ne veux pas être trop long. Qu’il suf­fise de remar­quer que ce pas­sage par le doute, que nous connais­sons tous, n’est pas un mal­heur ni une honte, pour un croyant ; il est un pas­sage néces­saire. L’apôtre Thomas nous montre com­ment bien vivre cette étape : sans conces­sion, avec réa­lisme, mais fina­le­ment dans la confiance de la ren­contre per­son­nelle : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ».

Toutes ces expé­riences sont évi­dem­ment le fruit du pas­sage de la mort à la vie qui les réca­pi­tule toutes. Voyons cela en conclu­sion. Les évè­ne­ments et décou­vertes que les dis­ciples ont vécus semblent à pre­mière vue inouïs, vrai­ment incroyables, mais en les médi­tant avec l’aide de l’Esprit Saint, ils ont com­pris, ̶ et nous com­pre­nons à notre tour ̶ que ces évè­ne­ments s’inscrivent tout à fait dans le mou­ve­ment de l’Évangile. Ils illus­trent ce qu’on pour­rait appe­ler une loi de la grande vie, une véri­té fon­da­men­tale qui nous est rap­pe­lée à tra­vers tout l’Évangile. Jésus n’est « pas venu pour être ser­vi, mais pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude ». (Mc 10, 45) « Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt, il porte beau­coup de fruit. » (Jn 12, 24) « Qui perd sa vie la trou­ve­ra. » (Mt 10, 39) Et Jésus l’explique plus clai­re­ment encore : « Ne fallait‐il pas que le Christ souf­frît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26)

Ainsi donc nous voyons que la Résurrection n’est pas d’abord un évè­ne­ment du pas­sé, ni même un dogme tra­di­tion­nel à accep­ter ; elle est une tâche à conti­nuer, aujourd’hui, une res­pon­sa­bi­li­té à accueillir, un appel à entendre et à trans­mettre. Elle consiste à « rendre compte de l’espérance qui est nous », comme le demande saint Pierre dans son épitre (1 P 3, 15). Notre foi en la Résurrection est alors une espé­rance : l’espérance que toute épreuve, tout échec, tout ce qui, dans notre exis­tence, semble tout à fait sté­rile contient un germe de vie. Croire à la Résurrection consiste donc à pro­mou­voir la grande vie, là où nous sommes, et à savoir tirer une nou­velle vie d’une situa­tion appa­rem­ment sans espoir.

Nous allons main­te­nant prier ensemble et en com­mu­nion avec tous les humains que Dieu aime. Puis nous par­ti­ci­pe­rons à la frac­tion du pain, avec joie et sim­pli­ci­té de cœur, nous par­ta­ge­rons ce pain et ferons pas­ser la coupe entre nous, pour expri­mer notre amour mutuel. Nous entrons ain­si plus avant dans ce mou­ve­ment de l’Évangile, qui est un pas­sage, car nous savons, comme dit encore saint Jean, qu’« en aimant nos frères et sœurs, nous sommes pas­sés de la mort à la vie ».(1 Jn 3, 14)

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