L’Esprit nous humanise pour nous diviniser.

Conférence de Pentecôte, 08 juin 2019.

L’Esprit nous humanise pour nous diviniser.

  1. Un suspens au début des évangiles.

Le jour de la Pentecôte, les dis­ciples de Jésus étaient réunis au cénacle. « Soudain un bruit sur­vint du ciel comme un violent coup de vent : la mai­son où ils étaient assis en fut rem­plie tout entière. Alors leur appa­rurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se par­ta­geaient, et il s’en posa une sur cha­cun d’eux. Tous furent rem­plis d’Esprit Saint : ils se mirent à par­ler en d’autres langues, et cha­cun s’exprimait selon le don de l’Esprit. » (Ac 2, 1–4). Ainsi se réa­li­sait pour eux la pro­phé­tie de Jean Baptiste, qui disait à pro­pos de celui qui allait venir après lui : « Moi, je vous ai bap­ti­sé dans l’eau ; lui vous bap­ti­se­ra dans l’Esprit saint. » (Mc 1,8)

Les 4 évan­gé­listes sont d’accord : selon la parole pro­phé­tique de Jean le Baptiste, Jésus est « celui qui bap­tise (bap­ti­se­ra) dans l’Esprit Saint ». Cette pro­phé­tie avait ins­tal­lé un sus­pens au début des évan­giles. Une ques­tion que se pose le lec­teur : qu’est-ce que ce bap­tême dans l’Esprit ? Comment cela se passera-t-il ? Quand ? Le sus­pens doit sus­ci­ter notre curio­si­té dans l’enquête. Alors, nous irons de sur­prise en sur­prise.

Ac 1, 4–8 : Au cours d’un repas qu’il pre­nait avec eux, il leur don­na l’ordre de ne pas quit­ter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la pro­messe du Père. Il décla­ra : « Cette pro­messe, vous l’avez enten­due de ma bouche : alors que Jean a bap­ti­sé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez bap­ti­sés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce main­te­nant le temps où tu vas réta­blir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répon­dit : « Il ne vous appar­tient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre auto­ri­té. Mais vous allez rece­voir une force quand le Saint-Esprit vien­dra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extré­mi­tés de la terre. »

Jn 1, 26–34 : Jean leur répon­dit : « Moi, je bap­tise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connais­sez pas ; c’est lui qui vient der­rière moi, et je ne suis pas digne de délier la cour­roie de sa san­dale ». Cela s’est pas­sé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où Jean bap­ti­sait.

Le len­de­main, voyant Jésus venir vers lui, Jean décla­ra : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : ‘L’homme qui vient der­rière moi est pas­sé devant moi, car avant moi, il était’. Et moi, je ne le connais­sais pas ; mais si je suis venu bap­ti­ser dans l’eau, c’est pour qu’il soit mani­fes­té à Israël ». Alors, Jean ren­dit ce témoi­gnage : « J’ai vu l’Esprit des­cendre du ciel comme une colombe et il demeu­ra sur lui. Et moi, je ne le connais­sais pas, mais celui qui m’a envoyé bap­ti­ser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu ver­ras l’Esprit des­cendre et demeu­rer, celui-là bap­tise dans l’Esprit Saint’. Moi, j’ai vu, et je rends témoi­gnage : c’est lui le Fils de Dieu ».

Mt 3, 11 : « Moi, je vous bap­tise dans l’eau, en vue de la conver­sion. Mais celui qui vient der­rière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui reti­rer ses san­dales. Lui vous bap­ti­se­ra dans l’Esprit saint et le feu. » (cf. Lc 3, 16)

  1. Première surprise : Jésus lui-même est baptisé et aussitôt poussé au désert par l’Esprit.

Mt 3, 13 – 4, 11 Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être bap­ti­sé par lui. Jean vou­lait l’en empê­cher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être bap­ti­sé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répon­dit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accom­plis­sions ain­si toute jus­tice. » Alors Jean le laisse faire. Dès que Jésus fut bap­ti­sé, il remon­ta de l’eau, et voi­ci que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu des­cendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »

Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être ten­té par le diable. Après avoir jeû­né qua­rante jours et qua­rante nuits, il eut faim. Le ten­ta­teur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répon­dit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seule­ment de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au som­met du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il don­ne­ra pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te por­te­ront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui décla­ra : « Il est encore écrit : Tu ne met­tras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Le diable l’emmène encore sur une très haute mon­tagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le don­ne­rai, si, tom­bant à mes pieds, tu te pros­ternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! Car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu ado­re­ras, à lui seul tu ren­dras un culte. » Alors le diable le quitte. Et voi­ci que des anges s’approchèrent, et ils le ser­vaient.

La grande tra­di­tion de l’église a vu dans le bap­tême de Jésus une épi­pha­nie (du même ordre que celle de Noël ou des noces de Cana), c’est-à-dire un moment de révé­la­tion de l’identité mys­té­rieuse de l’homme Jésus. Un moment où terre et ciel se ren­contrent – un moment de révé­la­tion dont Dieu a l’initiative. Comme si la des­cente de Jésus dans le Jourdain pro­vo­quait la déchi­rure du ciel (la voix du Père, la colombe…)

Mais toute la tra­di­tion a aus­si com­pris la des­cente de Jésus dans les eaux du Jourdain comme un geste de soli­da­ri­té totale avec les pécheurs, une des­cente dans la véri­té de la condi­tion humaine, et même une pré­fi­gu­ra­tion de sa mort.

Ce qui suit immé­dia­te­ment, dans le récit, est une confir­ma­tion de cela : le pas­sage par le désert. Jésus accepte entiè­re­ment sa condi­tion humaine en ce qu’elle est à la fois com­bat contre le mal et accueil d’une voca­tion divine. C’est ain­si qu’on peut lire le récit des ten­ta­tions.

Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être ten­té par le diable.

Cette phrase a quelque chose de cho­quant. C’est donc l’Esprit qui pousse Jésus au désert, et qui plus est pour l’y faire affron­ter le ten­ta­teur ! La ten­ta­tion n’est pas un « acci­dent », sur­ve­nu là par hasard.

Comprendre ce texte à la lumière de Dt 8, 2–6 :

Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pen­dant qua­rante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a impo­sée pour te faire pas­ser par la pau­vre­té ; il vou­lait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu gar­der ses com­man­de­ments, oui ou non ? Il t’a fait pas­ser par la pau­vre­té, il t’a fait sen­tir la faim, et il t’a don­né à man­ger la manne – cette nour­ri­ture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seule­ment de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. Ton vête­ment ne s’est pas usé sur toi, et ton pied ne s’est pas enflé, au cours de ces qua­rante années ! Tu le sau­ras en ton cœur : comme un homme éduque son fils, ain­si le Seigneur ton Dieu fait ton édu­ca­tion. Tu gar­de­ras les com­man­de­ments du Seigneur ton Dieu pour mar­cher sur ses che­mins et pour le craindre.

Dieu met à l’épreuve, pour connaître le cœur de l’homme. Mais le diable singe Dieu… les ten­ta­tions qui viennent de lui recherchent le résul­tat inverse : pous­ser l’homme à vou­loir se faire comme Dieu, mais sans Dieu (comme dans Gn 2).

Première leçon : le diable-tentateur veut pous­ser Jésus à refu­ser le manque, là où l’Esprit veut lui apprendre la confiance, à tra­vers l’acceptation du manque.

Deuxième leçon : la condi­tion humaine est limi­tée. Franchir les limites (par un com­por­te­ment sui­ci­daire, qui est une ten­ta­tion de voir jusqu’où Dieu est prêt à me sau­ver…), c’est, d’une cer­taine façon, refu­ser la condi­tion humaine, se croire au-dessus. Jésus oppose à l’orgueil du sur­homme sans limites la force de l’humilité.

Troisième leçon : le rap­pel de la voca­tion divine. Sur une haute mon­tagne, d’où on peut voir tous les royaumes du monde, on éprouve l’impression d’être maître du monde…

Jésus se sou­vient peut-être ici du psaume 2, dont il a enten­du une par­tie au moment de son bap­tême (« tu es mon fils… » ). La suite du psaume dit en effet : « demande, et je te donne en héri­tage les nations, pour domaine la terre tout entière ». Tel est la parole de Dieu à son mes­sie, à celui qui a reçu l’onction bap­tis­male.

Ce ver­set rap­pelle aus­si la voca­tion que Dieu donne à l’être humain dès l’origine, quand Dieu dit « Faisons l’homme à notre image et selon notre res­sem­blance » (Gn 1, 26). En effet, « Dieu les bénit et leur dit : ‘Soyez féconds et multipliez-vous, rem­plis­sez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des pois­sons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les ani­maux qui vont et viennent sur la terre’ » (Gn 1, 28).

Ce qui est voca­tion divine (et donc don­né par Dieu), le diable sug­gère à Jésus qu’il peut le lui don­ner lui-même, sans pas­ser par Dieu. La ques­tion n’est pas d’avoir ou de ne pas avoir cette domi­na­tion, mais de savoir de qui on la reçoit. Au len­de­main de sa résur­rec­tion, Jésus (sur la haute mon­tagne de Galilée où il appa­raît à ses dis­ciples) dira : « tout pou­voir (exou­sia) m’a été don­né au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). La ques­tion n’est donc pas d’avoir ou de ne pas avoir cette domi­na­tion, mais de savoir com­ment l’exercer : à la manière sug­gé­rée par le diable (à la manière des « grands de ce monde, qui dominent en maîtres »), ou à la manière du Serviteur. L’homme est appe­lé à maî­tri­ser toutes sortes d’animaux… Le récit de Genèse montre qu’il aura le choix de le faire de manière vio­lente ou de manière non-violente. La grande leçon de la Bible, c’est que la vraie maî­trise est celle de la dou­ceur, la « maî­trise de la maî­trise » (Wénin[1], Beauchamp), qui est la capa­ci­té de domp­ter, en quelque sorte, toute notre faune inté­rieure (pois­sons, oiseaux, rep­tiles, qua­dru­pèdes), pour par­ve­nir à l’humaniser. La maî­trise de soi (eng­kra­teia) est l’un des fruits de l’Esprit. Et Jésus déclare : « bien­heu­reux les doux, ils pos­sé­de­ront la terre ».

  1. Le récit du baptême et des tentations nous permet de tirer déjà quelques conclusions dans notre enquête :

Quelques conclu­sions :

  • Jésus lui-même découvre sa mis­sion et com­mence son com­pa­gnon­nage avec l’Esprit au moment de son bap­tême. Jésus le pre­mier se laisse conduire par l’Esprit.
  • La vie bap­tis­male (la vie du « Fils de Dieu ») est d’emblée un com­bat.
  • ce com­bat est « vou­lu » par l’Esprit. Comme s’il fal­lait pas­ser par là, par ces trois ten­ta­tions, pour com­prendre les clés qu’il veut nous don­ner. (Comme s’il vou­lait que nous appre­nions à débus­quer Satan…)
  • Le diable, le ten­ta­teur, est celui qui « tord » le réel (comme le ser­pent des ori­gines), pour nous ame­ner à refu­ser ce réel et nous sou­mettre à son pou­voir (ido­lâ­trie = escla­vage)
  • La vie dans l’Esprit est donc tout le contraire d’une vie qui sort du réel. C’est une vie qui nous fait accé­der à la plé­ni­tude de notre condi­tion humaine… condi­tion humaine qui com­porte en elle la voca­tion à la déi­fi­ca­tion (la res­sem­blance divine)
  • Il n’y a pas d’opposition entre l’Esprit et le corps (contrai­re­ment à la concep­tion pla­to­ni­cienne)
  • au contraire, la vie dans l’Esprit me fait vivre plei­ne­ment mon « corps », mon incar­na­tion à la suite du Fils de Dieu.
  • Si la vie spi­ri­tuelle ne se fait pas sans le corps, nous res­tons néan­moins libres de vivre le corps sans l’Esprit. L’Esprit ne s’impose pas, il res­pecte notre liber­té (même : il nous rend libres), mais c’est à nous, par libre choix, de lui « don­ner notre corps » (Rm 12,1).

La vie spi­ri­tuelle passe par le corps. L’Esprit nous huma­nise pour nous divi­ni­ser. Ce qui est vrai pour Jésus sera vrai aus­si pour nous.

  1. D’où la question suivante : comment décrire cette relation que l’Esprit établit avec le corps ?

Je conçois aisé­ment que le corps est par excel­lence le lieu de ma ren­contre avec moi-même et avec les autres. Pourquoi ne pas faite l’hypothèse qu’il est aus­si le lieu de ma ren­contre avec Dieu ? Car c’est Dieu lui-même qui choi­sit ce lieu pour venir à notre ren­contre : par l’incarnation, c’est lui qui fait de son propre corps le lieu de sa ren­contre avec l’humanité. Le che­min à suivre pour ren­con­trer Dieu, c’est donc bien l’humanité de Jésus. « Je suis le che­min ».

Qu’entendons-nous par corps ? Que veut dire « offrir son corps » ?

À tra­vers le récit du pas­sage par le désert, nous com­pre­nons que l’Esprit nous apprend à décou­vrir et accep­ter notre condi­tion humaine telle qu’elle est : avec ses manques et ses limites, mais aus­si avec sa voca­tion à deve­nir image de Dieu.

Quelques textes de Paul nous aident à mieux cer­ner ce que repré­sente le « corps » selon l’anthropologie du NT :

  • La per­sonne tout entière, située dans l’espace et le temps (ses pro­jets, ses rela­tions, ses richesses, ses pau­vre­tés). (Rm 12)
  • Mais aus­si, évi­dem­ment, le corps phy­sique en ce qu’il a de plus intime (1 Co 6)
  • La dis­tinc­tion à faire entre « chair » et « corps » (Rm 8)
  • Ce corps qui est appe­lé à la gloire en pas­sant par le corps de gloire du Ressuscité (Phil)

Rm 12,1 : Je vous exhorte donc, frères, par la ten­dresse de Dieu, à lui pré­sen­ter votre corps – votre per­sonne tout entière – en sacri­fice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous la juste manière de lui rendre un culte. (Traduction litur­gique)

Rm 12,1 : Je vous exhorte donc, frères, au nom de la misé­ri­corde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes* en sacri­fice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spi­ri­tuel. (TOB)

*note TOB : Littéralement : vos corps. Non pas le corps en tant que dis­tinct de l’âme, mais l’homme tout entier, agis­sant dans et par son corps, lieu néces­saire de son exis­tence et de son action, de sa rela­tion à Dieu, aux hommes, au monde.

Le sens du mot « corps » dans ce contexte. Le concept phi­lo­so­phique de « per­sonne » n’a pas encore été for­gé. Dans le sens biblique / hébraïque, pour Paul, il s’agit de « la per­sonne tout entière », tout l’être, tant il est vrai que le corps est indis­so­ciable de l’être (contrai­re­ment à Platon !)

Tant que je n’ai pas offert mon corps, je n’ai pas tout offert !

Dans 1 Co 6, Paul dit que le corps est « sanc­tuaire de l’Esprit » : il le dit dans un contexte de mise en garde contre la luxure : pécher contre le corps, c’est pécher contre soi-même ! Dans ce contexte, il regarde donc le corps avec toute sa dimen­sion de vie sexuelle. Dire, dans ce contexte, que le corps est sanc­tuaire de l’Esprit, c’est qua­si nous invi­ter à ouvrir à l’Esprit tout notre corps, y com­pris dans sa dimen­sion très intime !

1 Co 6,12–20 : « Tout m’est per­mis », dit-on, mais je dis : « Tout n’est pas bon ». « Tout m’est per­mis », mais moi, je ne per­met­trai à rien de me domi­ner. Les ali­ments sont pour le ventre, et le ventre pour les ali­ments ; or, Dieu fera dis­pa­raître et ceux-ci, et celui-là. Le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puis­sance, a res­sus­ci­té le Seigneur et nous res­sus­ci­te­ra nous aus­si. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Vais-je donc prendre les membres du Christ pour en faire les membres d’une pros­ti­tuée ? Absolument pas ! Ne le savez-vous pas ? Celui qui s’unit à une pros­ti­tuée ne fait avec elle qu’un seul corps. Car il est dit : Tous deux ne feront plus qu’un. Celui qui s’unit au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut com­mettre sont exté­rieurs à son corps ; mais l’homme qui se livre à la débauche com­met un péché contre son propre corps. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanc­tuaire de l’Esprit Saint qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appar­te­nez plus à vous-mêmes, car vous avez été ache­tés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

Dans Rm 8, Paul fait une dis­tinc­tion entre « la chair » et « le corps », et ce qu’il entend par cette dis­tinc­tion n’est pas facile à com­prendre. Cela deman­de­rait une longue enquête sur les mots « chair » et « corps » dans les écrits pau­li­niens. En géné­ral, le mot chair a une conno­ta­tion plus néga­tive, ou, du moins, il désigne l’humain dans sa dimen­sion de fra­gi­li­té… Dans le contexte de Rm 8, la chair semble dési­gner l’attitude de ceux qui se fient en eux-mêmes et en leur stricte obser­vance de la Loi de Moïse (Loi qui peut, para­doxa­le­ment, mener au péché), par oppo­si­tion à ceux qui se confient dans la grâce, dans l’action de Dieu, et qui se laissent gui­der par l’Esprit de Dieu.

Rm 8, 9–11 : Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appar­tient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste mar­qué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes deve­nus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a res­sus­ci­té Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a res­sus­ci­té Jésus, le Christ, d’entre les morts don­ne­ra aus­si la vie à vos corps mor­tels par son Esprit qui habite en vous.

Voir aus­si Phil 3, 3–4 : « J’aurais pour­tant moi aus­si des rai­sons de pla­cer ma confiance dans la chair… »

Offrir son corps, ce n’est évi­dem­ment pas s’immoler dans un sacri­fice com­pris au sens souf­frant du terme… Offrir son corps signi­fie tout don­ner à Dieu, y com­pris ma dimen­sion cor­po­relle, limi­tée, char­gée d’émotions, de dési­rs, de pul­sions, de souf­france… Et ce corps que je suis est appe­lé à être sai­si dans le mys­tère de la résur­rec­tion du Christ, à tra­vers une méta­mor­phose.

Cette méta­mor­phose est l’œuvre de l’Esprit.

Cette méta­mor­phose com­mence dès main­te­nant.

Phil 3,20–21 : Mais nous, nous avons notre citoyen­ne­té dans les cieux, d’où nous atten­dons comme sau­veur le Seigneur Jésus Christ, lui qui trans­for­me­ra (meta­schè­ma­ti­sei) nos pauvres corps (to sôma tès tapei­nô­seôs hèmôn) à l’image de son corps glo­rieux (sum­mor­phon tôi sôma­ti tès doxès autou), avec la puis­sance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pou­voir.

  1. Analogie avec le danseur.

Donner son corps… n’avoir que son corps à don­ner… : nous pou­vons recou­rir ici à une belle image : celle de la danse. En effet, quand un corps est ani­mé par l’Esprit, que fait-il ? Il se met à dan­ser ![2]

Un vieux texte mys­tique du 13ème siècle évoque le par­cours de Jésus sur terre comme une danse.

« Je dan­sais le matin lorsque le monde naquit,
je dan­sais entou­ré de la lune, des étoiles, du soleil,
je des­cen­dis du ciel et dan­sai sur la terre
et je vins au monde à Bethléem

Dansez, où que vous soyez
car, dit-il, je suis le Seigneur de la danse,
je mène­rai votre danse à tous, où que vous soyez,
dit-il, je mène­rai votre danse à tous.

Je dan­sais pour le scribe et le pha­ri­sien
mais eux n’ont vou­lu ni dan­ser ni me suivre :
je dan­sais pour les pêcheurs,
pour Jacques et pour Jean,
eux m’ont sui­vi et ils sont entrés dans la danse.

Je dan­sais le jour du Sabbat, je gué­ris le para­ly­tique,
les saintes gens disaient que c’était une honte,
ils m’ont fouet­té, m’ont lais­sé nu
et m’ont pen­du bien haut
sur une croix pour y mou­rir…

Je dan­sais le ven­dre­di quand le ciel devint ténèbres :
il est dif­fi­cile de dan­ser avec le démon sur le dos !
Ils ont ense­ve­li mon corps
et ont cru que c’était fini
mais je suis la danse et je mène tou­jours le bal­let.

Ils ont vou­lu me sup­pri­mer
mais j’ai rebon­di plus haut encore
car je suis la vie, la vie qui ne sau­rait mou­rir :
je vivrai en vous, si vous vivez en moi
car, dit-il, je suis le Seigneur de la danse. »

Sydney Carter, mys­tique anglais du 13ème siècle, Oxford Book of Carols, Londres, 1928. Trésors de la prière des moines, Bayard, p. 170

L’ana­lo­gie va plus loin : elle donne une clé pour com­prendre le « corps eucha­ris­tique ». C’est ce que sug­gère le père Jean-Pierre Sonnet dans une homé­lie don­née à la messe des artistes peu après la mort de Maurice Béjart. Il évoque la danse comme une façon totale de « don­ner son corps » (et n’avoir que son corps à don­ner) et fait le lien avec le mys­tère de l’Eucharistie, à tra­vers laquelle Jésus se donne à nous : « ceci est mon corps ».

« Et si Maurice Béjart a vécu un che­min spi­ri­tuel très ouvert, croi­sant notam­ment l’Islam chiite et le sou­fisme, ses dan­seurs nous ont tou­jours aus­si par­lé du Christ. Je veux dire : le dan­seur, et notam­ment le dan­seur tel que Béjart l’a vou­lu, est celui qui, comme le Christ, dit : ‘ceci est mon corps’. De tous les artistes, le dan­seur est quelque part le plus pauvre : il n’a que son corps à don­ner – et sa trans­pi­ra­tion et son sang (car dan­ser c’est tou­jours aus­si se bles­ser) – mais aus­si le plus riche : dans les figures qu’il enchaîne, il ouvre à tous et à cha­cun un monde où il nous pré­cède, pro­phète prêtre et roi, un monde qu’il incarne comme l’ultime, le plus vrai de nous-mêmes. Le Christ en ce sens est dan­seur, lui qui n’eut que son corps à don­ner dans sa Pâques et son eucha­ris­tie, selon le psaume 40 : ‘tu n’as vou­lu ni sacri­fice, ni obla­tion ; mais tu m’as façon­né un corps. Tu n’as agréé ni holo­causte ni sacri­fice. Alors j’ai dit : voi­ci, je viens’ (Ps 40, 7–9 ; Hé 10, 5–7). » 

NB Dans son recueil Le corps voi­sé, Jean-Pierre Sonnet évoque cette ana­lo­gie dans le texte poé­tique « Raccourci »[3].

La danse a quelque chose de para­doxal : elle impose à la fois le res­pect des limites et le dépas­se­ment des limites. La danse implique un tra­vail, une ascèse, une décou­verte pénible des pos­si­bi­li­tés et des limites du corps… mais ce tra­vail sur soi abou­tit à une sou­plesse qui est dépas­se­ment des limites, liber­té, légè­re­té qui défie la pesan­teur. C’est vrai­ment une image de la vie dans l’Esprit !

  1. Le don de l’Esprit ne peut se faire qu’après Pâques.

Le Christ est donc le « cho­rège », le maître de la danse. C’est lui, la « pâque qui nous entraîne dans la danse mys­tique », comme le dit une homé­lie ancienne, ins­pi­rée de la tra­di­tion d’Hyppolite.

Mais pour pou­voir nous entraî­ner, il doit nous don­ner son Esprit, nous « bap­ti­ser dans l’Esprit », comme il l’a pro­mis. Rappelons-nous le sus­pens évo­qué plus haut : com­ment cela va-t-il se faire ?

Et c’est là que nous ren­con­trons une nou­velle sur­prise dans notre enquête : pour pou­voir nous don­ner son Esprit, il semble que le Christ n’ait d’autre choix que de par­tir lui-même, de dis­pa­raître dans sa pâque…

C’est ce que sug­gère clai­re­ment l’évangile de Jean.

Jn 7, 37–39 : Au jour solen­nel où se ter­mi­nait la fête, Jésus, debout, s’écria : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Écriture : De son cœur cou­le­ront des fleuves d’eau vive. » En disant cela, il par­lait de l’Esprit Saint qu’allaient rece­voir ceux qui croi­raient en lui. En effet, il ne pou­vait y avoir l’Esprit, puisque Jésus n’avait pas encore été glo­ri­fié.

Des pères de l’église se sont posé la ques­tion : pour­quoi fallait-il qu’il en soit ain­si ? Pourquoi l’Esprit ne se donne-t-il pas avant la mort de Jésus ?

Saint Irénée sug­gère une réponse : l’Esprit Saint devait d’abord s’habituer à habi­ter par­mi les hommes ; il lui fal­lait, pour ain­si dire, s’humaniser et s’historiciser en Jésus, pour sanc­ti­fier un jour tous les hommes de l’intérieur même de leur condi­tion humaine, en res­pec­tant nos temps et nos manières d’agir et de souf­frir. Il écrit : « L’Esprit Saint est des­cen­du sur le Fils de Dieu, deve­nu Fils de l’homme, et s’est habi­tué, en lui, à demeu­rer et à se repo­ser par­mi les hommes pour pou­voir opé­rer en eux la volon­té du Père et les réno­ver en les fai­sant pas­ser de la vieillesse à la nou­veau­té du Christ » (Adv. Haer. III, 177, 1)[4].

On peut pen­ser aus­si qu’il ne pou­vait en être autre­ment, parce que l’Esprit est la pro­lon­ga­tion de la vie de Jésus res­sus­ci­té en ses dis­ciples : pou­voir se don­ner inté­rieu­re­ment, il fal­lait que sa pré­sence exté­rieure prenne fin…

Ce manque est « néces­saire » à la danse.

C’est à par­tir d’un manque – le manque de Jésus – que l’Esprit peut se don­ner. Jésus résout le sus­pens… en dis­pa­rais­sant !

Jn 16, 5–7 : « Je m’en vais main­te­nant auprès de Celui qui m’a envoyé, et aucun de vous ne me demande : “Où vas-tu ?” Mais, parce que je vous dis cela, la tris­tesse rem­plit votre cœur. Pourtant, je vous dis la véri­té : il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne vien­dra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. »

C’est sur la croix, dans le moment pré­cis de sa mort, que Jésus lâche l’Esprit, comme le sug­gère Jean :

Jn 19, 30 : Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accom­pli. » Puis, incli­nant la tête, il remit l’esprit.

Il faut le manque, il faut l’espace entre les dan­seurs pour que la danse puisse se faire… Ce n’est pas tou­jours simple à accep­ter, mais c’est néces­saire.

Nous ne pou­vons avoir en même temps le Christ d’avant Pâques et le Christ d’après Pâques : il y a un « pas­sage à vide » inévi­table entre les deux. L’Esprit est l’Esprit du Christ : il est le pro­lon­ge­ment du Ressuscité dans nos vies.

  1. Baptême dans l’Esprit, baptême dans le Christ.

C’est ain­si que nous pou­vons com­prendre cette autre sur­prise : les textes nous invitent à com­prendre que le « bap­tême dans l’Esprit » est en fait « bap­tême dans le Christ ».

Rm 6, 3–5 : Nous tous qui par le bap­tême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le bap­tême. Si donc par le bap­tême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tom­beau avec lui (sune­ta­phè­men), c’est pour que nous menions une vie nou­velle, nous aus­si, comme le Christ, qui, par la toute-puissance du Père, est res­sus­ci­té d’entre les morts. Car si nous avons été unis à lui (sum­phu­toi) par une mort qui res­semble à la sienne, nous le serons aus­si par une résur­rec­tion qui res­sem­ble­ra à la sienne.

Le bap­tême du chré­tien est un bap­tême dans le mys­tère pas­cal du Christ : mys­tère qui englobe sa mort, son ense­ve­lis­se­ment, sa résur­rec­tion et son élé­va­tion à la droite du Père. Par le bap­tême, nous sommes unis au Christ qui nous devient inté­rieur (« ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » Gal 2,20).

Il fal­lait donc que le Christ passe par sa pâque avant nous, pour pou­voir nous y entraî­ner.

Pour le signi­fier, Paul uti­lise la pré­po­si­tion sun (avec) rat­ta­chée aux dif­fé­rents verbes : « co-morts, co-ensevelis, co-ressuscités, co-siégeant à la droite du Père ».

Rm 6, 8 : Et si nous sommes pas­sés par la mort avec le Christ (apé­tha­no­men sun Christô), nous croyons que nous vivrons aus­si avec lui (suzè­so­men).

Col 2,12 : Dans le bap­tême vous avez été mis au tom­beau avec lui (sun­ta­phentes), et vous êtes res­sus­ci­tés avec lui (sunè­ger­thète) par la foi en la force de Dieu qui l’a res­sus­ci­té d’entre les morts.

2 Ti 2, 11–12 : Voici une parole digne de foi : si nous sommes morts avec lui (suna­pe­tha­no­men), avec lui nous vivrons (suzè­so­men). Si nous sup­por­tons l’épreuve, avec lui nous régne­rons (sum­ba­si­leu­so­men).

Ep 2,5–6 … Il nous a don­né la vie (sunezôo­poiè­sen) avec le Christ… Avec lui, il nous a res­sus­ci­tés (sunè­gei­ren) et il nous a fait sié­ger (sune­ka­thi­sen) aux cieux dans le Christ Jésus.

Et cela va jusqu’à la configu­ra­tion de nos corps avec son corps glo­rieux.

Phil 3,20–21 : Mais nous, nous avons notre citoyen­ne­té dans les cieux, d’où nous atten­dons comme sau­veur le Seigneur Jésus Christ, lui qui trans­for­me­ra (meta­schè­ma­ti­sei) nos pauvres corps (to sôma tès tapei­nô­seôs hèmôn) à l’image de son corps glo­rieux (sum­mor­phon tôi sôma­ti tès doxès autou), avec la puis­sance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pou­voir.

Nous reve­nons ain­si à notre réflexion sur le corps, comme lieu par excel­lence de la vie dans l’Esprit.

Or, nous com­pre­nons main­te­nant que notre bap­tême nous plonge dans le corps du Christ, ce corps dans lequel « habite la plé­ni­tude de la divi­ni­té » (Col 2,9).
Notre che­min de divi­ni­sa­tion pas­se­ra donc non seule­ment par notre propre corps, mais par le corps du Christ. Si le Christ fait l’expérience d’un com­pa­gnon­nage avec l’Esprit, et si ce com­pa­gnon­nage com­mence par une des­cente dans l’incarnation, une accep­ta­tion de sa condi­tion humaine en tout ce qu’elle com­porte, pour abou­tir à la plé­ni­tude de sa voca­tion bap­tis­male, tel sera aus­si notre che­min.

  1. Du corps individuel au corps universel.

Nouvelle sur­prise : la notion de corps indi­vi­duel est tou­jours relié à un corps plus large : le corps social, le corps ecclé­sial, le corps qu’est l’humanité.

Pour évo­quer cela, nous devons reve­nir au récit de la Pentecôte.

À la Pentecôte, l’Esprit se répand sur cha­cun indi­vi­duel­le­ment, mais consti­tue d’emblée une com­mu­nau­té. Un même feu… se divise et se répand sur cha­cun, et cha­cun s’exprime selon ce que l’Esprit lui donne.

Ac 2, 1–4 : Quand arri­va le jour de la Pentecôte, au terme des cin­quante jours, ils se trou­vaient réunis tous ensemble. Soudain, un bruit sur­vint du ciel comme un violent coup de vent : la mai­son où ils étaient assis en fut rem­plie tout entière. Alors leur appa­rurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se par­ta­geaient, et il s’en posa une sur cha­cun d’eux. Tous furent rem­plis d’Esprit saint : ils se mirent à par­ler en d’autres langues, et cha­cun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

Ce récit de la Pentecôte trouve une expli­ci­ta­tion dans 1 Co 12, où Paul médite sur la diver­si­té des dons de l’Esprit et sur le corps unique que nous for­mons grâce à et dans cette diver­si­té :

1 Co 12, 4–11 : Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les ser­vices sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les acti­vi­tés sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous.

À cha­cun est don­née la mani­fes­ta­tion de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est don­née, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connais­sance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de gué­ri­son ; à un autre est don­né d’opérer des miracles, à un autre de pro­phé­ti­ser, à un autre de dis­cer­ner les ins­pi­ra­tions ; à l’un, de par­ler diverses langues mys­té­rieuses ; à l’autre, de les inter­pré­ter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il dis­tri­bue ses dons, comme il le veut, à cha­cun en par­ti­cu­lier.

Chacun a sa place dans le grand corps que nous for­mons. Ce corps, Paul nous dit que c’est le « corps du Christ », ou encore l’église, dont le Christ est la tête.

Ep 1, 22–23 : Il a tout mis sous ses pieds et, le pla­çant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’église qui est son corps, et l’église, c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble tota­le­ment de sa plé­ni­tude.

L’Esprit est celui qui donne des dons à cha­cun, et qui agit en.

L’Esprit est aus­si celui qui fait le lien entre tous ces dons indi­vi­duels, celui qui per­met que la vie cir­cule dans le grand corps. « L’Esprit tis­se­rand » : celui qui crée le lien.

Ep 4, 3–7 : ayez soin de gar­der l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre voca­tion vous a tous appe­lés à une seule espé­rance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul bap­tême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous. À cha­cun d’entre nous, la grâce a été don­née selon la mesure du don fait par le Christ.

Pour que le lien soit pos­sible, il faut le par­don. L’Esprit est aus­si celui qui rend pos­sible le par­don, l’amour fra­ter­nel.

Jn 20, 22 : Ayant ain­si par­lé, il souf­fla sur eux et leur dit : « rece­vez l’Esprit saint. À qui vous remet­trez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous main­tien­drez ses péchés ils seront main­te­nus ».

  1. Appelés à grandir… jusqu’à la pleine stature du Christ.

Tant au niveau indi­vi­duel qu’an niveau ecclé­sial, le corps est appe­lé à tou­jours gran­dir. Cette crois­sance va de renou­vel­le­ment en renou­vel­le­ment. Un des modes d’action typiques de l’Esprit est de « renou­ve­ler ».

Ep 4, 23–24 : Laissez-vous renou­ve­ler par la trans­for­ma­tion spi­ri­tuelle de votre pen­sée. Revêtez-vous de l’homme nou­veau, créé, selon Dieu, dans la jus­tice et la sain­te­té conformes à la véri­té.

Cela implique un tra­vail de dépouille­ment…

Au niveau indi­vi­duel :

- Image du vieux vête­ment, du « vieil homme », que l’on doit quit­ter.

Col 3, 9–10 : … vous vous êtes débar­ras­sés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revê­tus de l’homme nou­veau qui, pour se confor­mer à l’image de son Créateur, se renou­velle sans cesse en vue de la pleine connais­sance.

- Image de la trans­fi­gu­ra­tion (cf. supra)

Au niveau ecclé­sial :

« Grandir tous ensemble jusqu’à la sta­ture par­faite du Christ ».

Ep 4, 11–16 : Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aus­si les pro­phètes, les évan­gé­li­sa­teurs, les pas­teurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont orga­ni­sés pour que les tâches du minis­tère soient accom­plies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous par­ve­nions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connais­sance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme par­fait, à la sta­ture du Christ dans sa plé­ni­tude. Alors, nous ne serons plus comme des petits enfants, nous lais­sant secouer et mener à la dérive par tous les cou­rants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour nous entraî­ner dans l’erreur. Au contraire, en vivant dans la véri­té de l’amour, nous gran­di­rons pour nous éle­ver en tout jusqu’à celui qui est la Tête, le Christ. Et par lui, dans l’harmonie et la cohé­sion, tout le corps pour­suit sa crois­sance, grâce aux arti­cu­la­tions qui le main­tiennent, selon l’énergie qui est à la mesure de chaque membre. Ainsi le corps se construit dans l’amour.

  1. Le lien entre le niveau individuel et le niveau universel.

Dans ce tra­vail, nous avons tous une res­pon­sa­bi­li­té. Il y a en effet un lien intime entre le corps que je suis et le grand corps dont je fais par­tie. Un lien entre le niveau indi­vi­duel et le niveau uni­ver­sel. Qu’est-ce qui fait le lien ? Serait-ce le vide ?

L’action de l’Esprit en moi est un double mou­ve­ment : inté­rio­ri­sa­tion et sor­tie. Ces deux mou­ve­ments semblent contra­dic­toires. Mails ils ne le sont pas : car la sor­tie n’est pos­sible que s’il y a vrai­ment inté­rio­ri­sa­tion.

Premier temps : inté­rio­ri­sa­tion : des­cente dans l’incarnation. Lui don­ner mon « corps » (mes pro­jets, mes actions, mes rêves, mon temps, mes talents,…), et jusqu’à mon corps phy­sique (tant que je ne le lui ai pas don­né, je ne lui ai pas tout don­né). Lui don­ner mon manque et ma limite, ma fra­gi­li­té, ma mor­ta­li­té. Descendre jusque là.

Et décou­vrir que plus je des­cends, plus l’espace semble s’agrandir et plus j’entre en com­mu­nion avec toute l’humanité, tout l’univers.

Alors, para­doxa­le­ment, c’est par l’intérieur de l’intérieur que je fran­chis la limite et que j’accède à l’extérieur, à la com­mu­nion.

Alors, je fais l’expérience que l’Esprit, en me fai­sant des­cendre dans mon incar­na­tion, me fait sor­tir de moi, me fait pas­ser du moi au nous, sans détruire ma liber­té et ma véri­té pro­fonde et unique, mais en la dila­tant.

NB Cette façon de voir se retrouve chez Etty Hillesum :

Etty Hillesum l’avait bien com­pris. Le tra­vail que cha­cun fait sur lui-même, y com­pris dans des cir­cons­tances dra­ma­tiques, a un impact sur l’ensemble de l’humanité, même si on ne peut abso­lu­ment pas le mesu­rer au moment même. Pour Etty, l’intériorité est la clé de la vraie liber­té. Du moment que j’ai une vie inté­rieure, je peux aller n’importe où sans être cou­pée de moi. Dans cette soli­tude inté­rieure, elle se découvre en lien avec l’humanité entière : Mais l’expérience d’une autre soli­tude me rend forte et sûre de moi : je me sens en com­mu­nion avec un cha­cun, avec tout et avec Dieu… Je me sens insé­rée dans un grand tout rem­pli de sens et j’ai le sen­ti­ment que je peux aus­si par­ta­ger avec d’autres cette grande force qui est en moi. » (p. 87)

Ce com­bat, ce « tra­vail sur soi » qui per­met d’acquérir une grande liber­té inté­rieure, c’est cela, la résis­tance que cette jeune femme juive oppose au mal­heur déme­su­ré de son temps. Elle a la convic­tion que c’est la seule chose qu’elle puisse et doive faire pour résis­ter au mal qui s’acharne autour d’elle : le tra­vail inté­rieur.

  1. 233 : « On cherche dans l’autre un ins­tru­ment pour cou­vrir sa voix inté­rieure. Si cha­cun de nous écou­tait seule­ment un peu plus sa voix inté­rieure, s’il essayait seule­ment d’en faire reten­tir une en soi-même – alors, il y aurait beau­coup moins de chaos dans le monde. »

« Notre unique obli­ga­tion morale, c’est défri­cher en nous-mêmes de vastes clai­rières de paix, et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irra­die vers les autres. »

Conclusion : alors, notre vie sera comme une danse…

Alors, si nous nous lais­sons gui­der par l’Esprit dans la danse du Christ, toute notre vie sera comme une danse. Si nous lais­sons la douce puis­sance de l’Esprit habi­ter nos corps, tous nos gestes seront assou­plis, déliés…

Lui qui « assou­plit ce qui est raide, lave ce qui est souillé, redresse ce qui est cour­bé, réchauffe ce qui est froid.… »

Danse qui implique un long tra­vail, une rigueur, une endu­rance, un véri­table don de soi dans la confiance en celui qui nous mène et qui nous devient de plus en plus inté­rieur. Danse qui trans­fi­gure nos pauvres corps mal­adroits et raides, nos bles­sures et nos clau­di­ca­tions, en sou­plesse, grâce et légè­re­té, liber­té, inven­ti­vi­té. Le Christ nous attend pour un « pas de deux » qui nous intro­duit dans sa res­sem­blance. Pour cela, il a lui-même tra­ver­sé la mort, dan­sé dans l’abîme, tra­ver­sé les ténèbres à la manière d’un puis­sant nageur. S’il l’a fait, ce n’est pas pour lui, c’est pour nous. Pour nous entraî­ner dans la danse mys­tique. Et l’espace entre lui et nous, l’espace qui rend la danse pos­sible, ne serait-ce pas le souffle de l’Esprit ?

En nous don­nant l’Esprit

Dieu ne s’est rien gar­dé.

Dieu libre, Dieu intime,

il met la vie divine

au plus humain de l’homme.

Il fait ger­mer sa grâce

dans notre liber­té.

(hymne CFC, frère David)

Sœur Marie-Raphaël de Hemptinne

Conférence don­née à Clerlande, 8 juin 2019

[1] Cf. par exemple A. Wénin, La Bible ou la vio­lence sur­mon­tée, p. 29 sq. : le cha­pitre « Au-delà de la vio­lence, quelle jus­tice ? », où il montre que si la jus­tice est réponse à la vio­lence, la dou­ceur de Dieu se pré­sente comme un au-delà de la jus­tice, quand la jus­tice elle-même peut deve­nir por­teuse de vio­lence.

[2] Un tout grand mer­ci à Daniel Demarcin, qui m’a sug­gé­ré les deux textes cités ici.

[3] Jean-Pierre Sonnet, Le corps voi­sé, éd. Le Taillis Pré, 2002, p. 18–20, « Raccourci ».

[4] Cf. confé­rence sur l’Esprit Saint don­née par le père Philippe Vanderheyden, Hurtebise, 28 mai 2019.

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