Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement

22ème dimanche C

Vous avez reçu gra­tui­te­ment ; don­nez gra­tui­te­ment

(Luc 14, 1, 7–14)

Une fois de plus, l’évangile nous montre Jésus à table. Vous savez qu’il y est sou­vent ques­tion de repas, de ban­quets de noces à Cana, de fes­tins pour le retour du Prodigue, de table accueillante chez des amis, mais aus­si de pique­nique sur les col­lines, les miettes de la table des enfants que la pauvre Syro-Phénicienne ramasse, et sur­tout de ce repas d’adieu, la ‘Dernière Cène’ que nous évo­quons en ce moment par l’eucharistie. Et n’oublions pas non plus la table d’Emmaüs et les autres repas pris avec les dis­ciples après sa résur­rec­tion dont l’évangéliste Luc aime par­ler (cfr. Ac 1, 4). On pour­rait encore évo­quer le ‘ban­quet escha­to­lo­gique’ où « beau­coup vien­dront du levant et du cou­chant prendre place au fes­tin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux ». Oui, les repas sont impor­tants dans la vie de Jésus, et il y est tou­jours atten­tif à ce qui se passe : pour­quoi un notable l’invite, com­ment une femme connue dans la ville peut y entrer, com­ment Marthe s’affaire trop au détri­ment de l’échange ami­cal, la joie du publi­cain Lévi, mais aus­si, comme dans l’évangile d’aujourd’hui, la façon dont les invi­tés choi­sissent leur place.

La table est en effet un lieu de vie fon­da­men­tal, le lieu du par­tage, de l’échange, de la recon­nais­sance mutuelle. Mais le risque des échanges à table est tou­jours que l’un ou l’autre convive en pro­fite pour se faire valoir et pour essayer d’en tirer pro­fit, au lieu de sim­ple­ment se réjouir de la com­pa­gnie. De fait, assez spon­ta­né­ment, nous cher­chons par­tout notre avan­tage. Nous vou­lons bien don­ner, mais en c’est en espé­rant qu’on nous le rende. C’est pour­quoi Jésus nous livre ici une recom­man­da­tion qui lui tient à cœur : « Quand tu donnes un dîner, … invite les pauvres, et tu seras heu­reux, parce qu’ils n’ont rien à te rendre. »

Mes frères, mes sœurs, par ces quelques mots nous sommes d’emblée au cœur de l’Évangile qui est une expé­rience de la gra­tui­té, ou plus pré­ci­sé­ment une expé­rience de la grâce. Dès ses pre­mières inter­ven­tions, comme, chez Luc, dans ce qu’on appelle ‘le ser­mon dans la plaine’, Jésus insiste : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel sens cela a‑t-il ? (…) Et si vous prê­tez à ceux dont vous espé­rez qu’ils vous rendent, quel sens cela a‑t-il ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. »
Jésus réagit tou­jours contre cette ten­dance, si pro­fon­dé­ment ancrée, de recher­cher le ren­de­ment, ce qui est ren­table. Parce qu’en vou­lant tou­jours ren­ta­bi­li­ser nos dons, nous finis­sons par oublier les per­sonnes, et l’accumulation de richesses devient une ido­lâ­trie. Il nous rap­pelle au contraire la joie qu’il y a à don­ner sans comp­ter : « tu seras heu­reux s’ils n’on rien à te rendre. »

Mais reve­nons à l’ensemble de ce pas­sage d’évangile. Pour pou­voir l’accueillir concrè­te­ment, il nous faut bien le situer. En fait, il est comme un résu­mé de la para­bole qui suit immé­dia­te­ment notre texte, celle des invi­tés à la noce qui se récusent tous, et que le Maitre du ban­quet rem­place pré­ci­sé­ment par les mêmes pauvres (estro­piés, aveugles et boi­teux). C’est dire que nous ne devons pas prendre à la lettre cette demande de ne pas invi­ter les amis et parents, mais seule­ment les plus pauvres. Il s’agit en fait d’une espèce de para­bole. Jésus ne nous demande pas d’ouvrir désor­mais l’hôtellerie du monas­tère au tout venant et de ne plus jamais deman­der de paie­ment à ceux qui en pro­fitent. Mais il nous redit qu’« il y a plus de joie à don­ner qu’à rece­voir » (Ac 20,35), sur­tout si la main gauche ignore ce que donne la main droite, je veux dire, si l’on donne comme les fleurs là-bas donnent leur par­fum, avec légè­re­té et sim­pli­ci­té.

Il s’agit d’une atti­tude fon­da­men­tale d’accueil de la grâce qui passe, dans la gra­ti­tude et la gra­tui­té. Le mot ‘grâce’ peut nous sem­bler un peu faible, mais il est cen­tral dans le Nouveau Testament. Déjà Marie était « pleine de grâce » et Jésus est venu pour annon­cer un temps de grâce. Aussi, dans son Prologue, l’évangéliste Jean écrit : « Nous avons reçu de lui grâce sur grâce » (Jn 1, 16). Nous pou­vons aus­si accueillir ce don. Entrer dans cette démarche n’est pas un devoir, mais nous pou­vons en recon­naitre le goût quand nous nous sur­pre­nons à don­ner ain­si sans arrière-pensée. C’est alors une source de grande joie. La grâce est tou­jours asso­ciée à la joie, même à tra­vers la dou­leur. En tout cas, en lais­sant cette grâce de Dieu nous enva­hir peu à peu, et nous réjouir, nous sommes aus­si spon­ta­né­ment atten­tifs à ceux qui, autour de nous, sont dans la tris­tesse, le besoin, les dis­gra­ciés, et nous sommes dési­reux de les invi­ter en quelque sorte à notre table.

Finale­ment, quand nous lais­sons l’Évangile nous péné­trer, nous ne cher­chons plus de façon sys­té­ma­tique, obses­sion­nelle, à défendre nos droits et à ce que les autres nous rendent tou­jours jus­tice, mais c’est nous qui vou­lons rendre à cha­cun toute l’attention et l’affection qui lui revient.

Et nous aimons alors rendre grâce à Dieu. L’eu-charistie est pré­ci­sé­ment une ‘action de grâce’. A cette table eucha­ris­tique, Jésus lui-même nous accueille, tels que nous sommes, pauvres, un peu estro­piés, boi­teux ou aveugles, tous gra­ciés tous par­ti­ci­pants de son amour infi­ni pour le monde.

Fr. Pierre

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