« AUGMENTE EN NOUS LA FOI ! »

27ème dimanche C (2019)

« AUGMENTE EN NOUS LA FOI ! »

Luc 17, 5–10

Il s’agit vrai­ment d’une ques­tion d’actualité. Nous voyons que la foi dimi­nue dans nos régions, par­fois aus­si dans notre famille. Il semble que cer­tains ont même tout-à-fait per­du la foi. Alors nous nous deman­dons : quant à nous, que pouvons-nous faire aujourd’­hui pour conser­ver, pour aug­men­ter la foi autour de nous ?
Mais, pour répondre à cette ques­tion, il nous faut d’abord nous deman­der ce qu’est en réa­li­té la foi. Si les apôtres demandent au Seigneur d’augmenter en eux la foi, c’est parce qu’il leur avait déjà sou­vent repro­ché leur manque de foi : « Gens de peu de foi, pour­quoi avez-vous dou­té ? » Et par ailleurs, Jésus admi­rait la foi de la Syro-phénicienne ou du cen­tu­rion romain, un autre païen : « En véri­té, je vous le déclare, chez per­sonne en Israël, je n’ai trou­vé une telle foi. » Alors qu’est-ce que la foi que Jésus attend de nous et que nous lui deman­dons de voir croitre ?

Dans une situa­tion où nous voyons que la foi dimi­nue, com­men­çons donc par regar­der de plus près le texte de l’évangile, parce qu’il est la source de notre foi. Nous voyons alors que le Seigneur ne nous demande pas à nous d’augmenter la foi autour de nous ! C’est plu­tôt nous qui devons lui deman­der : « Augmente en nous la foi ! » (Augmente toi notre foi !) Il nous faut d’abord bien com­prendre que nous ne pou­vons pas nous-mêmes aug­men­ter notre foi, — ni d’ailleurs celle des autres.

Bien sûr, il faut res­pec­ter le désir des parents et ensei­gnants qui s’engagent à trans­mettre leur foi. C’est une très belle mis­sion. Mais elle ne peut pas se réa­li­ser de n’importe quelle façon. L’évangile de ce dimanche est tout à fait d’actualité, comme je vous le disais en com­men­çant, pré­ci­sé­ment parce qu’il nous demande de revoir à nou­veaux frais ce qu’est vrai­ment la foi pour nous, là où nous vivons aujourd’­hui. Nous avons héri­té d’une concep­tion trop sim­pliste de la foi. Comme si elle était une chose posée devant nous, qu’on pou­vait acqué­rir, don­ner ou perdre. On l’identifiait à son conte­nu notion­nel, le sym­bole de la foi. Le cre­do est effec­ti­ve­ment le sym­bole, la for­mu­la­tion de son conte­nu, mais il n’est pas la réa­li­té, son dyna­misme. Il ne suf­fit pas de le réci­ter, ni même de l’étudier pour être croyant. Ce n’est pas néces­sai­re­ment en deve­nant théo­lo­gien qu’on aug­mente sa foi.

Car, encore une fois, toutes les réa­li­tés vrai­ment impor­tantes, comme la foi, l’amour, l’espérance, ne peuvent jamais être pos­sé­dées, comme des pro­prié­tés per­son­nelles. Un homme qui aime sa femme ne peut pas dire : « J’ai une femme », mais seule­ment : « Je suis à elle ». Ce qui nous est le plus essen­tiel ne nous appar­tient pas ; il nous est tou­jours don­né, c’est une grâce. Ainsi de la foi. Nous ne pou­vons pas l’avoir ni la trans­mettre telle quelle ; nous ne pou­vons qu’en témoi­gner par notre vie.

Pour reve­nir plus pré­ci­sé­ment à l’évangile, vous aurez noté que Jésus ne répond pas direc­te­ment à la ques­tion, des apôtres qui lui demandent d’augmenter leur foi. Il ne réa­lise pas pour eux des miracles miro­bo­lants, sen­sés confor­ter leur foi. Les seuls miracles que Jésus effec­tue le sont par com­pas­sion, par amour, et jamais pour prou­ver quoi que ce soit. La foi ne se prouve pas : elle est tou­jours un risque, elle n’existe que comme une confiance don­née, sans exi­ger de garan­tie.

Mais, mes sœurs, mes frères, nous pou­vons nous pré­pa­rer à rece­voir cette grâce. Et je crois que la suite de notre évan­gile peut nous éclai­rer. On pour­rait se deman­der si cette deuxième par­tie n’a pas été pro­po­sée pour un peu ral­lon­ger notre texte qui autre­ment ne com­por­te­rai que deux ver­sets. Elle semble en effet n’avoir aucun rap­port avec le début. De fait, elle pro­vient peut-être d’une autre source ; c’est pos­sible. Quoi qu’il en soit, elle vient bien et elle m’éclaire beau­coup.

Jésus nous y rap­pelle que nous ne sommes que de ‘simples ser­vi­teurs’, des ‘ser­vi­teurs quel­conque’. Il faut avouer que ce n’est pas là un idéal, ce n’est pas la pro­mo­tion que nous ambi­tion­nons. Mais c’est pour­tant notre situa­tion. Que nous soyons un pauvre moine sacris­tain ou le res­pon­sable d’une vaste entre­prise, tech­ni­cien de sur­face, mère au foyer ou arche­vêque, nous sommes de simples ser­vi­teurs.

Or, dans les évan­giles il est sou­vent ques­tion de ser­vi­teurs, de bons ser­vi­teurs, de « ser­vi­teurs fidèles et vigi­lants ». Jésus lui-même n’ambitionne rien de mieux : « Je suis par­mi vous comme celui qui sert » Désormais nous savons que c’est le vrai ser­vice qui nous enno­blit, parce qu’en défi­ni­tive, c’est Dieu que nous ser­vons en nos frères et sœurs.

Ici l’attention au mot hébreux pour ‘ser­vir’ vient nous aider. Ce mot ‘abad signi­fie à la fois ‘ser­vir’ et ‘ado­rer’. Pensez aux psaumes que nous chan­tons : « Servez le Seigneur dans l’allégresse » ou « Venez, ado­rons le Seigneur… ». C’est le même mot. Aussi, quand nous vou­lons ser­vir quelqu’un en toute humi­li­té, nous fai­sons un geste d’adoration. Dans la Règle de saint Benoît le mot ‘ado­rer’ n’arrive qu’une seule fois, et c’est dans le cha­pitre sur l’accueil des hôtes où il est deman­dé à celui ou celle qui accueille de « se pros­ter­ner de tout son long devant l’hôte, pour ado­rer en lui le Christ que l’on reçoit »
Alors je conclus : il faut ado­rer pour croire. Adorer avant de croire. L’adoration est le che­min de la foi. Il ne faut pas attendre d’avoir sai­si tous les mys­tères pour ado­rer Dieu, mais L’adorer concrè­te­ment, en ser­vant effi­ca­ce­ment et affec­tueu­se­ment nos frères et sœurs, parce que nous savons alors qu’en eux nous ado­rons leur abso­lue digni­té, ce qu’ils ont de divin. Bien sûr, nous ne sommes que de simples ser­vi­teurs, mais ce ser­vice, fidèle et confiant, peut être l’expression d’un grand amour et aus­si d’une foi concrète.

En réponse à la demande des apôtres, et à notre demande : « Seigneur, aug­mente en nous la foi ! », nous avons donc, semble-t-il, une réponse simple dans la suite du texte de l’évangile de ce dimanche : en témoi­gnant de beau­coup d’amour dans le simple ser­vice fra­ter­nel, fami­lial, com­mu­nau­taire, nous don­nons toutes ses chances à la foi que Jésus attend de nous. Ce simple ser­vice n’est alors pas banal, insi­gni­fiant. Car il peut être le che­min pour apprendre à ado­rer. Encore faut-il qu’il soit réa­li­sé dans un cer­tain esprit. Si c’est seule­ment le ‘bou­lot’ entre le ‘métro’ et le ‘dodo’, cela ne peut pas avoir beau­coup de sens, et cela n’aboutit qu’à la fatigue et l’ennui. Pour que le ser­vice puisse se déve­lop­per en une expé­rience de foi, il nous faut le situer dans une vie où la prière et la médi­ta­tion de l’évangile aient leur place. Parce qu’alors notre foi devient tou­jours plus une rela­tion vivante au Seigneur Jésus.

En conclu­sion je dirais qu’aujourd’hui encore nous pou­vons vrai­ment faire l’expérience d’une foi au Christ, dans l’Église, une foi reçue et qui aug­mente de jour en jour, dans notre vie ordi­naire. Et nous pou­vons la rayon­ner autour de nous en étant sim­ple­ment vivants, en pui­sant notre cou­rage et notre joie dans la prière fidèle et la ren­contre, une ren­contre qui soit chaque fois décou­verte, ser­vice et ado­ra­tion.

Fr. Pierre de Béthune

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