30è Dimanche TO. année C : “UNE SOLIDARITÉ ÉVANGÉLIQUE

UNE SOLIDARITÉ ÉVANGÉLIQUE

30ème dimanche C 2019

Luc 18, 9–14

Aujourd’­hui nous aurions plu­tôt ten­dance à retour­ner cette para­bole, et à nous dire : « Moi, au moins, je ne suis pas un pha­ri­sien, je ne suis pas comme ces pha­ri­siens de bons chré­tiens pra­ti­quants et ver­tueux, ou comme ces clercs qui nous font la leçon. Je suis un pécheur, je n’ai pas peur de le recon­naitre ; je suis même, au fond, un mécréant, mais je sais que Jésus aimait sur­tout les pécheurs, les mar­gi­naux. Je suis du bon côté. Je ne vais pas m’exhiber à l’église, devant tout le monde ; je pré­fère res­ter der­rière et sor­tir quand la litur­gie m’ennuie trop. Et quand je rentre à la mai­son, je suis cer­tain d’être deve­nu un ami de Jésus. J’ai com­pris que l’évangile était pour moi… »

Mais si nous regar­dons plus atten­ti­ve­ment cette para­bole, nous devons consta­ter qu’en la racon­tant, Jésus ne dit pas que les publi­cains sont meilleurs que les pha­ri­siens : il ne nous demande pas de tou­jours nous pré­sen­ter devant lui comme le publi­cain, sans oser lever les yeux vers le ciel et en se frap­pant la poi­trine. Non ! il s’adresse à tous les pha­ri­siens, les purs comme les pécheurs, parce qu’il y en a par­tout.

En effet, dans cette para­bole, Jésus ne reproche pas tel­le­ment au pha­ri­sien de se van­ter de sa bonne obser­vance, mais bien de se com­pa­rer au publi­cain et d’exprimer sa pié­té en s’en démar­quant, en se déso­li­da­ri­sant et même en s’opposant. Comme si Dieu appré­ciait ceux qui se dis­tin­guaient du com­mun des mor­tels ! Il est vrai que Jésus repro­chait sur­tout aux pha­ri­siens de son temps de réduire la reli­gion à une coquille : ils obser­vaient scru­pu­leu­se­ment les pré­ceptes exté­rieurs de la Loi, mais ils en négli­geaient le cœur. Or il n’était pas venu pour abo­lir la Loi, mais pour l’accomplir. Et l’accomplir, c’est pré­ci­sé­ment en déve­lop­per l’intention fon­da­men­tale, le cœur. C’est pour­quoi il était si éton­né devant le manque de cœur, et par­ti­cu­liè­re­ment devant la façon dont les pha­ri­siens se déso­li­da­ri­saient des autres et les jugeaient. Tant de fois nous l’entendons insis­ter : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ! » Parce que celui qui juge se pose à l’extérieur, il se sépare ; il se met fina­le­ment à la place de Dieu, le seul juge.

Dans cette para­bole le Seigneur met le doigt sur ce qui carac­té­rise fon­da­men­ta­le­ment tout pha­ri­saïsme : le besoin de se sépa­rer. Le mot pha­ri­sien signi­fie d’ailleurs ‘sépa­ré’, pur, pro­té­gé de la conta­gion des pécheurs. Le désir de pure­té, de per­fec­tion est évi­dem­ment une excel­lente ambi­tion, mais les meilleurs choses sont aus­si mena­cées des pires dévia­tions. Thomas Merton décrit bien la démarche du pha­ri­saïsme : « Ce n’est pas seule­ment le conten­te­ment de soi, mais la convic­tion que, pour avoir rai­son, il suf­fit de prou­ver que quelqu’un d’autre a tort. Tant qu’il vous reste un pécheur à condam­ner, vous êtes jus­ti­fié. »

Cette para­bole est donc d’une grande actua­li­té. Mes frères, mes sœurs, nous pre­nons enfin conscience ces der­niers temps que l’Église n’a pas non plus su résis­ter à cette ten­dance, car le ‘clé­ri­ca­lisme’ est une forme de pha­ri­saïsme. Il ne faut bien sûr pas tout mélan­ger et prô­ner un éga­li­ta­risme naïf. Mais les prêtres et les moines voient enfin mieux l’égalité fon­cière de droits et de devoirs qui les unit tous les bap­ti­sés. En pri­vi­lé­giant les ‘clercs’ et en les dis­tin­guant du com­mun des mor­tels on avait créé une caste et abou­ti à une grave défor­ma­tion de l’évangile. Comment annon­cer l’évangile en se sépa­rant des autres, c’est à dire en le reniant pour une part impor­tante ? Tous les chré­tiens font aujourd’­hui cette même recon­ver­sion en se situant plus hum­ble­ment, plus réa­lis­te­ment par­mi tous nos contem­po­rains. Nous com­pre­nons main­te­nant que toute dis­tinc­tion, toute ten­ta­tive pour sor­tir du lot, sous quelque pré­texte que ce soit, est déri­soire.

En ce sens, oui, nous sommes du côté du publi­cain, quand nous sommes proches de tous les humains, quels qu’ils soient, puis­sants ou misé­rables. Nous sommes de la race humaine. Telle est notre fier­té ! Nous sommes membres d’une race dans laquelle Dieu lui-même s’est incar­né, deve­nu sem­blable à nous tous. Nous pou­vons alors pres­sen­tir la valeur unique, la beau­té secrète du cœur de cha­cun.

Il y a quelques jours, j’ai été à l’aéroport pour accueillir le Père Clément ; j’ai dû attendre long­temps devant la porte d’où une suite inter­mi­nable de per­sonnes sor­taient, toutes espèce de gens, pro­ve­nant de tous les conti­nents, petits, grands, heu­reux, per­dus, atten­dus ou exi­lés, hési­tants ou réso­lus. Je me sen­tais uni à tous et dési­reux de por­ter avec eux tout ce qu’ils vivaient en ce moment. Comment ne pas prier en cette grande com­mu­nion qui m’unissait à tous ? J’ai essayé d’atteindre leur cœur à cha­cun, et de les bénir, tels qu’ils étaient devant Dieu… Nous pou­vons tous faire ce genre d’expérience, ne fût-ce qu’avec une per­sonne, quand nous per­ce­vons sou­dain son cœur pro­fond, ce qu’elle a d’unique, invio­lable, — incom­pa­rable, — et que nous sommes por­tés à prier pour son vrai bon­heur.

En tout cas, il me semble, en conclu­sion, que l’appel le plus pres­sant que nous adresse le Seigneur dans cette para­bole est encore de ne jamais nous sépa­rer des autres, des pécheurs, comme des saints, de tou­jours res­ter soli­daires de nos frères et sœurs, quels qu’ils soient en ce moment. Car c’est ensemble que nous allons à Dieu. C’est dans cette com­mu­nion éper­due que nous sui­vons le Christ sur son che­min et que nous nous unis­sons à son sacri­fice de louange, son eucha­ris­tie qui est tou­jours célé­brée « pour la mul­ti­tude ».

fr. Pierre

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