Nuit de Noël 2019

Nuit de Noël 2019

(Luc 2, 1–20)

Au milieu de cette célé­bra­tion, entre deux chants, pre­nons le temps pour médi­ter sur le mys­tère de Noël, pour y pui­ser la vraie joie.
Je par­ti­rai d’une remarque ano­dine : nous avons un beau tableau de la Nativité, mais cer­tains m’ont dit leur éton­ne­ment : pour­quoi le peintre n’a‑t-il pas repré­sen­té ce que raconte l’évangéliste ? Il a repré­sen­té le petit Jésus tout nu et cou­ché sur le sol, alors que l’évangile nous dit qu’il était « emmaillo­té et cou­ché dans une man­geoire ». De fait, même si le style de ce tableau est assez réa­liste, l’artiste n’a pas vou­lu repré­sen­ter l’évènement concret, mais le mys­tère de l’incarnation, l’abaissement radi­cal du Fils de Dieu venu par­ta­ger notre sort sur notre terre. Il nous invite ain­si à ne pas limi­ter notre atten­tion aux faits his­to­riques, mais à y décou­vrir leur signi­fi­ca­tion pro­fonde.

Ces deux niveaux, his­to­rique et sym­bo­lique (ou théo­lo­gique) sont tou­jours pré­sents dans les évan­giles, et en par­ti­cu­lier dans les pre­miers cha­pitres. Nous y sommes tour à tour témoins de la gloire céleste et de la situa­tion concrète des per­sonnes, plu­tôt misé­rable.

À l’Annonciation, un ange appa­rait et parle de Jésus qui « sera grand et sera appe­lé le Fils du Très Haut. Le Seigneur Dieu lui don­ne­ra le trône de David son père ; il règne­ra pour tou­jours sur la famille de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Et puis, en réa­li­té, quand Marie met au monde ce Jésus, « elle l’emmaillota et le dépo­sa dans une man­geoire, parce qu’il n’y avait pas de place à l’hôtellerie »…

Ensuite, encore ‘un ange du Seigneur’ se pré­sente aux ber­gers pour annon­cer : « Il vous est né aujourd’­hui dans la ville de David un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. » et « l’armée céleste en masse chante les louanges de Dieu : ‘Gloire à Dieu au plus haut des cieux…’ » Mais quand les ber­gers vont jusqu’à Bethléhem, « ils trou­vèrent Marie, Joseph et le nouveau-né cou­ché dans la man­geoire ».
Que signi­fient ces contrastes ? Pourquoi toutes ces inco­hé­rences ? L’évangéliste n’aurait-il pas dû un peu mieux har­mo­ni­ser son récit ?
Mes sœurs, mes frères, ces appa­rentes contra­dic­tions évoquent très bien la situa­tion e notre foi. Il s’agit de tenir ensemble des réa­li­tés qui semblent s’exclure. Car enfin, nous sommes des hommes et des femmes intel­li­gents, nous savons uti­li­ser notre esprit cri­tique quand il le faut. À la mai­son, au tra­vail, nous exi­geons la véri­té rigou­reuse Nous ne nous lais­sons pas racon­ter des his­toires. Et puis, quand nous allons à l’église, on nous demande d’accepter tous ces mer­veilleux récits, ces his­toires fan­tas­tiques.
Comment tenir tout ça ensemble ?
Les chré­tiens devraient-ils mener une double vie ?
De façon plus ou moins consciente ou avouée, nous sommes tous habi­tés par de telles ques­tions.

Prati­que­ment nous devons affron­ter deux risques, deux dérives.
Certains par­mi les chré­tiens (ou une par­tie de nous-mêmes) s’agrippent farou­che­ment et aveu­glé­ment à tout ce qui leur a été ensei­gné, parce qu’ils ont peur qu’en remet­tant en ques­tion un seul point, tout va se détri­co­ter. Mieux vaut ne pas trop sou­le­ver de ques­tions… Il y a ain­si de grands intel­lec­tuels qui ont une foi de char­bon­nier.
D’autres chré­tiens (ou une par­tie de nous-mêmes) remettent effec­ti­ve­ment en ques­tion l’un ou l’autre dogme, l’un, et puis l’autre. Et ils finissent par se décou­vrir un jour com­plé­te­ment agnos­tiques, — des agnos­tiques pra­ti­quants.
Oui, d’une façon ou d’une autre, nous sommes tous pris dans ce dilemme.
Alors, en pareils cas, nous fai­sons bien de reve­nir à l’Évangile. Il nous pose beau­coup de ques­tions, mais, si nous le regar­dons de plus près, il nous apporte aus­si des réponses.

Vous avez enten­du, à la fin de la lec­ture de l’évangile : « Quant à Marie, elle gar­dait ensemble tous ces évè­ne­ments et les médi­tait dans son cœur. » Elle ‘gar­dait ensemble’, dans un dia­logue inté­rieur, tout ce qu’elle avait vécu. J’aime bien ce verbe ‘gar­der ensemble’ : ce n’est pas tout mélan­ger dans une nou­velle syn­thèse, ni oppo­ser l’un et l’autre, mais les lais­ser agir ensemble, peu à peu. Et il est encore écrit que Marie ‘médi­tait’ ces évè­ne­ments dans son coeur, c’est à dire : elle les bai­gnait de silence pour lais­ser venir l’essentiel.

Mes frères, mes sœurs, dans cette démarche de la Vierge Marie nous avons une indi­ca­tion pré­cieuse pour ‘tenir ensemble’ tous les élé­ments de l’Évangile qui nous semblent par­fois incom­pa­tibles et contra­dic­toires. Sans les iso­ler dans notre tête et notre esprit cri­tique, ce qui abou­tit à les des­sé­cher. Sans non plus les figer entre les poings de notre volon­té pour n’en rien perdre, ce qui abou­tit aus­si à les dévi­ta­li­ser. Mais en les médi­tant dans notre cœur.
Si, au cours de cette belle nuit, je vous ai tenu jusqu’ici un dis­cours un peu aus­tère sur la crise de la foi, c’est parce que, pour l’affronter, nous sommes invi­tés à contem­pler les mys­tères, et sur­tout celui de Noël, en les médi­tant dans notre cœur, comme Marie. Et c’est là que nous trou­vons la vraie joie de Noël.

C’est dans le cœur, et pra­ti­que­ment dans la prière, que nous pou­vons trou­ver la cohé­rence que nous cher­chons entre les exi­gences de notre vie quo­ti­dienne et les appels de l’Évangile. Toutes les dimen­sions de la réa­li­té nous sont alors pré­sentes, celles, mys­té­rieuses, du monde sur­na­tu­rel, et celles, banales, de notre vie per­son­nelle ou fami­liale ; elles sont toutes en har­mo­nie devant Dieu, et sources de prière, de sup­pli­ca­tion ou de louange. Nous dépas­sons ain­si les ten­sions et contra­dic­tions, parce que, dans la prière du cœur, il est pos­sible d’être tout à fait hon­nête, intel­lec­tuel­le­ment, et tout à fait enga­gé à la suite de Jésus. En notre cœur s’apaise alors dans une volon­té uni­fiée. Il est lui-même uni­fié. Un cœur uni­fié. C’est ce que nous deman­dons au Seigneur dans un psaume : « Unifie mon cœur pour qu’il t’adore ! »
Oui, mes amis, ce que nous célé­brons aujourd’­hui, le mys­tère de l’union de Dieu avec l’homme (l’incarnation), l’union du ciel et de la terre, ne se com­prend vrai­ment que dans un cœur uni­fié. Il faut en faire l’expérience concrète, peu à peu. Il faut du temps pour s’y accor­der, et il faut constam­ment s’y remettre. Mais c’est le cœur de notre vraie vie.

En tout cas, à la source de la joie évan­gé­lique, il y a cette uni­fi­ca­tion de notre cœur, cette sim­pli­ci­té retrou­vée dans la contem­pla­tion de l’enfant Jésus emmaillo­té et cou­ché dans une man­geoire. Car non seule­ment sa sim­pli­ci­té nous délivre de beau­coup de com­pli­ca­tions et retours sur nous-mêmes en uni­fiant notre cœur, mais elle nous invite aus­si à unir nos cœurs dans une prière una­nime et un par­tage sin­cère. Dans cette joie, nous prions main­te­nant pour « tous les humains que Dieu aime » et nous par­ta­geons un même pain.

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