LE SERMON SUR LA MONTAGNE

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

6ème dimanche A (Mt. 5, 17–37)

« Choi­sis la vie », nous dit Ben Sirac le Sage, à la suite de Moïse. Mais, dans son Sermon sur la mon­tagne, Jésus nous invite à entendre cet appel d’une façon que le Sage ne pou­vait pas ima­gi­ner. Pour Jésus, la vie en ques­tion ne consiste pas seule­ment à obéir à la Loi. C’est vrai, comme nous le redisent les psaumes, qu’il y a une joie pro­fonde à mar­cher dans la voie du Seigneur, à régler ses pas sur la parole de Dieu, et puis à s’endormir avec une conscience pai­sible. Il est aus­si vrai qu’en annon­çant l’Évangile, Jésus ne vient pas abo­lir la Loi, il vient l’accomplir. Mais, pra­ti­que­ment, il y ajoute que, s’il est pos­sible et heu­reux d’accomplir la Loi, l’Évangile, nous ne pou­vons jamais l’accomplir : il nous dépasse tou­jours abso­lu­ment, — et c’est encore une plus grande joie, une béa­ti­tude impre­nable.

En nous invi­tant à choi­sir la voie de la vie selon l’Évangile, Jésus ne résiste pas à nous pro­vo­quer par des pers­pec­tives et des exi­gences exces­sives. Il fait cela sou­vent : il demande de par­don­ner 70 x 7 x, de pas­ser par une porte étroite comme le chas d’une l’aiguille, d’arracher l’œil qui nous scan­da­lise, de cou­per un membre qui entraine la chute et de le jeter loin de nous, de pré­ci­pi­ter dans la mer avec une meule au cou celui qui scan­da­lise un petit. Et, comme nous sommes habiles à évi­ter le tran­chant de l’Évangile, nous pre­nons pré­texte de ces expres­sion exces­sives pour décla­rer qu’elles ne nous concernent pas, puisque ce sont des ‘hyper­boles sémi­tiques’. Du coup nous sommes dis­pen­sés de nous en pré­oc­cu­per. Or Jésus veut nous dire par là que nous ne serons jamais quittes, parce que l’Évangile nous dépasse tou­jours et nous entraine tou­jours plus loin. Il n’offre pas de balises sur le che­min, mais seule­ment une pers­pec­tive au bout de ce che­min. La vie qu’il pro­pose est un pèle­ri­nage : la seule indi­ca­tion don­née est son abou­tis­se­ment.

C’est en cela qu’il s’oppose à la reli­gion éta­blie de son temps. Et nous savons que, de tout temps, toutes les reli­gions ont ten­dance à se réduire à une sorte de morale, une manière d’être en règle avec le ciel. Déjà les pro­phètes met­taient en garde les Israélites contre une façon de réduire l’Alliance à un contrat donnant-donnant, avec tous les mar­chan­dages que cela com­porte. Et le Siracide, dans un pas­sage mieux ins­pi­ré que celui que nous avons enten­du dit aus­si quelque part : « Exaltez le Seigneur par vos louanges, selon votre pou­voir, car il vous dépasse. Pour l’exalter, déployer vos force, ne vous las­sez pas, car (de toute façon) vous n’en fini­rez pas ! » (Sir 43, 30) Ce qui est dit là de la louange, Jésus l’étend à toute la vie. Il nous demande de com­men­cer sans tar­der à nous conver­tir, parce que nous n’arriverons de toute façon jamais à accom­plir entiè­re­ment le pro­jet de Dieu sur nous. Il radi­ca­lise ain­si les exi­gences des pro­phètes et des sages, parce qu’il y a urgence : le Règne de Dieu est tout proche et demande une conver­sion sans délai ni réti­cence.

Pour illus­trer cela, plu­tôt que de nous fixer sur les hyper­boles, regar­dons de plus près une recom­man­da­tion de l’évangile d’aujourd’hui qui peut, au pre­mier abord, sem­bler assez élé­men­taire : « Lorsque tu vas pré­sen­ter ton offrande à l’autel, si là tu te sou­viens… – nous connais­sons bien cette recom­man­da­tion, et nous conti­nuons à la citer par cœur : ‘si là tu te sou­viens que tu as quelque chose contre ton frère’, va… – mais non ! le texte dit : « si là tu te sou­viens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande… » En effet, nous lisons assez spon­ta­né­ment l’Évangile comme un code de morale indi­vi­duelle : je dois me repen­tir de mes torts. Mais Jésus nous parle ici des torts de ton frère ; il dit ici : « Quand vous par­ti­ci­pez à une litur­gie, ce n’est pas votre pure­té per­son­nelle qui importe, ni votre capa­ci­té de par­don, mais le cli­mat de cha­ri­té de votre assem­blée en prière, le par­don mutuel qui y règne, ou pas ». Or cela est beau­coup plus dif­fi­cile, parce que çà ne dépend pas uni­que­ment de moi ! Je puis déci­der d’aller me récon­ci­lier avec mon frère, mais que mon frère veuille se récon­ci­lier avec moi, cela n’est pas en mon pou­voir immé­diat. Il faut encore autre chose. Il nous faut contri­buer, ensemble, à créer ce cli­mat où l’on aime aimer, et où l’on par­donne spon­ta­né­ment.

Cet exemple fait en tout cas bien com­prendre que, pour Jésus, il ne s’agit pas tel­le­ment de réa­li­ser cer­tains pré­ceptes, pour être en règle, et pou­voir, en ce cas, par­ti­ci­per à la litur­gie. Non ! nous ne serons jamais en règle. Nous ne pou­vons jamais avoir bonne conscience, parce que, devant Dieu, nous res­tons per­pé­tuel­le­ment en dette. Et ce n’est pas triste ! Oui, les dettes finan­cières peuvent être des cau­che­mars. Mais en amour, les dettes sont le meilleur sti­mu­lant pour la vraie vie. Devant nos frères et nos sœurs, comme devant Dieu, nous res­tons per­pé­tuel­le­ment en dette. Saint Paul dit quelque part : « N’ayez de dette envers per­sonne, sinon la dette de l’amour ». Il suf­fit de prendre conscience de tout ce que nous avons reçu et rece­vons, constam­ment, pour vivre dans la gra­ti­tude.
Ce que le Christ nous dit dans cet évan­gile, concer­nant les rela­tions sociales et fra­ter­nelles, concer­nant le mariage, ou encore concer­nant notre façon d’attester de la véri­té, c’est que les exi­gences de la vie dépassent évi­dem­ment nos forces, mais que nous pou­vons néan­moins y aller hum­ble­ment, avec confiance. Parce que, dans ces dis­po­si­tions, nous ver­rons que la Loi n’est pas un far­deau : à l’école de Jésus, « le joug est léger » Ailleurs il donne encore beau­coup de pré­ci­sions, mais dans ce Sermon sur la mon­tagne il donne le mou­ve­ment qui porte toute la suite. Un mou­ve­ment de confiance humble et pai­sible. Parce que pour deve­nir plei­ne­ment humain, il faut dépas­ser ce que nous croyons être nos limites.

Pour conclure j’évoquerai encore une invi­ta­tion que Jésus nous adresse plus loin dans ce ser­mon inau­gu­ral. Sur ce che­min d’Évangile sans beau­coup de balises, il nous offre en effet une pers­pec­tive déter­mi­nante : « Soyez par­faits comme votre Père céleste est par­fait » Cette invi­ta­tion peut nous sem­bler encore plus irréa­liste que tout ce qui la pré­cé­dait, mais nous ne devons pas nous effrayer : regar­dons de plus près les mots de l’évangile. ‘Parfait’, en grec ‘téleios’, signi­fie ‘ce qui va jusqu’au bout, ‘télos’. Et nous lisons en saint Jean : « Avant la fête de Pâque, … Jésus, … ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ». Mes sœurs, mes frères, la per­fec­tion n’est pas, dans l’Évangile, une per­for­mance impec­cable, une excel­lence rare, mais sim­ple­ment le consen­te­ment à aller jusqu’au bout de ce que la vie nous pro­pose aujourd’hui. Faire les pas néces­saires pour notre pèle­ri­nage, là où nous en sommes, sans mélan­ger les ‘oui’ et les ‘non’, sans des ‘non peut-être ?’, mais dans un accueil incon­di­tion­nel de ce Dieu nous donne. « C’est lui qui nous donne le vou­loir et le faire », et l’énergie d’amour néces­saire. Comme le pape François le pro­po­sait ven­dre­di pas­sé aux couples ras­sem­blés place Saint-Pierre pour la Saint-Valentin, notre prière de chaque jour doit être : « Donne-nous aujourd’hui notre amour quo­ti­dien ! »

Fr. Pierre de Béthune

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