1er dimanche du Carême A

dimanche 1er mars 2020

1er dimanche du Carême A

Mt 4, 1–11

Au pre­mier dimanche du Carême, la litur­gie nous entraine chaque année au désert. La plus grande par­tie du texte de l’évangile raconte com­ment Jésus y a été ten­té. Mais avant médi­ter sur la ten­ta­tion, nous fai­sons bien de médi­ter sur cette déci­sion d’aller au désert. Pourquoi ce détour ? Notons d’abord que ce n’est pas sa déci­sion à lui. C’est l’Esprit qui l’y a conduit, et même pous­sé, comme le dit l’évangéliste Marc, pour une démarche impor­tante. Il faut donc se deman­der pour­quoi il était néces­saire de pas­ser par là.

En fait, tous les évan­gé­listes ont noté que Jésus a fait deux démarches avant de com­men­cer sa pré­di­ca­tion. Il a d’abord deman­dé le bap­tême à Jean. Il est des­cen­du dans la boue du fleuve Jourdain, pour se soli­da­ri­ser avec tous les pécheurs qui affluaient là. Ensuite il est allé au désert, pour par­ta­ger le sort de tant de per­sonnes condam­nées à l’errance, à l’indigence et à la soli­tude. Le désert a bien sûr encore d’autres signi­fi­ca­tions, mais, en ce cas, cette déci­sion, ins­pi­rée par l’Esprit, cor­res­pond à la mis­sion de Jésus, à sa volon­té de s’incarner le plus tota­le­ment dans notre condi­tion humaine. Il avait vécu trente ans une vie ordi­naire, en tra­vaillant comme tout le monde. Mais ces deux démarches inau­gu­rales me semblent signi­fi­ca­tives pour son option de rejoindre plus spé­cia­le­ment ceux qui, dans le monde, sont le plus bas et ont par­ti­cu­liè­re­ment besoin d’être aidés.

En allant au désert pen­dant qua­rante jours, Jésus ne fuyait donc pas les humains, (comme on l’a vu, plus tard, prendre quel­que­fois un peu de répit, en s’enfuyant dans un endroit désert, pour prier). Il ne devait pas non plus régler un pro­blème per­son­nel, véri­fier notam­ment sa capa­ci­té de sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés qu’il allait ren­con­trer. Il allait pour affron­ter la ‘ten­ta­tion’, c’est à dire les situa­tions pénibles, angois­santes déses­pé­rantes qui sont le sort, tôt ou tard, de tous les humains. Il vou­lait déve­lop­per une soli­da­ri­té avec eux.

Voyons donc com­ment il s’y est pris en allant au désert. Même si le désert géo­gra­phique ne nous est plus nor­ma­le­ment acces­sible, les situa­tions qu’il évoque nous sont bien connues : iso­le­ment, peur, faims et soifs de toutes sortes, han­di­cap, inquié­tude pour la san­té, la san­té des autres, fatigue, grand âge. Ce sont là toutes des situa­tions qui nous éloignent de la vie nor­male et com­portent des ten­ta­tions. Ces ten­ta­tions sont par­fois même obses­sion­nelle, comme la ten­ta­tion de s’identifier à sa mala­die, à toutes ces situa­tions et de perdre tout espoir. Mais nous savons que Jésus a aus­si vou­lu les connaitre.

L’évan­gile nous dit qu’il les a affron­tées en oppo­sant chaque fois une parole de la Bible. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? Je crois que, de fait, il est tou­jours bon de pou­voir nous rap­pe­ler telle ou telle phrase pour faire face à la ten­ta­tion. Un Père du désert, Évagre le Pontique a même com­po­sé tout un recueil de telles textes pour contrat­ta­quer, l’Antirhétique. Nous devrions médi­ter ce petit arse­nal et nous pour­rions même en consti­tuer un per­son­nel, fami­lial, com­mu­nau­taire. Plus sim­ple­ment, en médi­tant régu­liè­re­ment la Parole de Dieu et en confiant à notre mémoire les paroles qui nous touchent le plus, nous pou­vons être assu­rés qu’au moment venu les réponses justes se pré­sen­te­ront spon­ta­né­ment à notre atten­tion.

D’ailleurs il ne faut pas prendre à la lettre la façon dont Jésus répond à chaque ten­ta­tion, en citant chaque fois un texte per­cu­tant. Pour répondre à une ten­ta­tion, il nous faut plu­tôt oppo­ser une démarche évan­gé­lique évi­dente, comme une Béatitude : dou­ceur, com­pas­sion pure­té de cœur, exi­gence de jus­tice. Et même la béa­ti­tude des pauvres, des affli­gés ou des per­sé­cu­tés. Car il ne s’agit pas tel­le­ment de s’opposer aux situa­tions qu’évoque le désert, mais plu­tôt de dis­cer­ner les pos­si­bi­li­tés qui y sont conte­nues, de négo­cier pru­dem­ment une issue. Il ne faut pas avoir une image trop anta­go­niste de la vie spi­ri­tuelle (une image un peu baroque), comme s’il fal­lait tou­jours com­battre, éli­mi­ner l’ennemi, faire triom­pher la ver­tu. Bien sûr, il ne faut admettre aucune com­pro­mis­sion avec le mal, et, en par­ti­cu­lier, quand il s’agit de com­battre l’injustice, l’oppression des pauvres, il faut être impla­cable. Mais dans la vie ordi­naire, avec nos situa­tions par­fois pénibles, nos ten­ta­tions ordi­naires, il ne fau­drait pas trop par­ler de com­bat achar­né, mais plu­tôt de dis­cer­ne­ment patient et de négo­cia­tion humble. Comme le dit saint Benoît : « haïr les vices, mais aimer le frère » (même un peu vicieux). Et il conti­nue, dans ses conseils à l’Abbé, qui valent pour cha­cun : « Il doit agir avec pru­dence et sans excès : de crainte qu’en vou­lant trop racler la rouille, il ne brise le vase. Et par là nous n’entendons pas qu’il puisse lais­ser les vices se for­ti­fier, mais qu’il les détruise avec pru­dence et cha­ri­té. » Détruire les vices avec cha­ri­té : voi­là tout un pro­gramme de Carême !

Je vou­drais encore ajou­ter quelques mots au sujet des situa­tions que la liste des Béatitudes com­porte aus­si, pau­vre­té, pleurs, per­sé­cu­tion. Même dans notre vie ordi­naire, nous ren­con­trons par­fois de telles situa­tions, pas néces­sai­re­ment tout à fait dra­ma­tiques, mais variées, comme le mépris, la déprime, la mala­die, l’insuccès. Ce ne sont pas des ten­ta­tions, mais plu­tôt des épreuves. Comment ne pas perdre cou­rage en ces cas ? Comment ne pas perdre la foi ?

Il faut savoir que ce sont des situa­tions que Jésus a aus­si dû affron­ter. Nous ne pou­vons pro­ba­ble­ment pas les éli­mi­ner. Mais nous pou­vons aus­si trou­ver des élé­ments de réponses dans les évan­gile, dans la prière, pour, comme on dit, faire de ces impasses des creu­sets, c’est à dire des occa­sions pour encore puri­fier l’or de notre cœur. Notre cœur est fon­da­men­ta­le­ment bon, mais par cer­tains aspects, il peut être mélan­gé comme un mine­rai qui com­porte beau­coup de sco­ries. En ces cas l’évangile nous invite à regar­der autour de nous, pour voir com­ment aider ceux qui doivent affron­ter des épreuves sem­blables à celles dont nous souf­frons, le mépris, la tris­tesse, la déprime, la mala­die, l’insuccès. En le fai­sant en connais­sance de cause, parce que nous sommes dans les mêmes situa­tions, nous pou­vons être plus effi­caces.

En fait nous sommes tous d’une façon ou d’une autre dans de telles situa­tions. Il y donc là aus­si un beau pro­gramme de Carême pour tous, et pas seule­ment pour le Carême : c’est un pro­gramme pour tous les temps.

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